Autonomie = vivre ensemble sans pour autant tout partager (par Malika Baraka)

 

Malika Baraka raconte, dans “un militantisme soft”, comment sa vision de l’autonomie peut contribuer  à l’établissement de meilleurs rapports d’amitié entre les peuples frères  de la grande famille algérienne, en les soustrayant à la confusion identitaire dans laquelle les avaient plongés, successivement, le jacobinisme gaulois et le nationalisme arabe. Une lecture saine et intelligente de l’autonomie permet, selon elle, aux différents peuples de la  grande maison algérienne, une bien meilleure convivialité en intégrant dans son équation ce qui est commun à tous et ce qui est spécifique à chacun.
Médecin de formation, Malika Baraka milite pour l’autonomie de la Kabylie à travers le CERAK (Cercle  d’Etude et de Réflexion sur l’Autonomie de la Kabylie) dont elle est la présidente. Elle est, aussi, co-auteur du livre ” L’autonomie en débat“. On vous livre, ici, la deuxième partie de son article tout en vous fournissant  le lien qui vous permet de le lire dans sa totalité. 

 

 COMMENT PEUT- ON ETRE KABYLE? (titre original)

(….)

2/ Des Kabyles et de l’Algérie

La nation algérienne

Les Algériens, Kabyles et non Kabyles sont frères : les liens qui les unissent sont anciens et puissants.

Ils partagent le même fonds ethno-culturel amazigh et ont traversé les mêmes vicissitudes de l’histoire. L’histoire récente, notamment le combat mené pour l’indépendance et les difficultés de la vie sous le régime algérien avec l’injustice et la souffrance partagées, ont forgé un fort sentiment d’appartenance nationale.

C’est dire que le projet d’autonomie, mal expliqué et compris à tort comme une division ou une séparation avec le reste de l’Algérie, trouve un terrain sinon hostile du moins peu enthousiaste. Bon nombre de Kabyles perçoivent cela comme une déchirure, une amputation et une déconstruction de l’Algérie qu’ils ont pour une grande part contribué à édifier, même s’ils se sont sentis profondément trahis à l’indépendance.

En effet, l’idée d’indépendance de l’Algérie a été pensée, pour une grande part, par les Kabyles de l’Etoile Nord Africaine dès les années 20. Personne n’ignore le lourd tribut payé par la wilaya III dans l’histoire de la révolution algérienne et le sacrifice de ses aspirations identitaires pour l’objectif commun : la libération de l’Algérie.

Si le fonds amazigh est commun à tous les Algériens, son expression culturelle est plurielle. La diversité actuelle est le résultat de l’histoire faite d’un chapelet de colonisations et d’une géographie particulière (désert, montagnes). Diversité linguistique des langues parlées : langues amazighes, l’arabe et ses variantes régionales, le français. Diversité des cultures vécues : targuie, zénète, chenouie, mozabite, chaouie, tlemcenienne, oranaise, constantinoise, annabie, algéroise, kabyle….

Avant la colonisation française, l’Algérie était composé d’entités plus ou moins autonomes avec des relations d’interdépendance (on a d’ailleurs adopte ce genre d’organisation pour mener à bien la guerre d’indépendance.)

C’est la pensée jacobine coloniale, pensée hégémonique (poussant l’absurde jusqu’à enseigner à tous les peuples colonisés que leurs ancêtres étaient des Gaulois), qui de ces différences a fait des antagonismes. La France coloniale, tout en tentant d’assimiler les Kabyles, a établi des systèmes de domination qui ont favorisé l’arabisation de l’Algérie.

Sur la base de l’Etat colonial, s’est greffée une autre idéologie tout aussi hégémonique : l’arabo-islamisme. Ces idéologies avec l’apport récent de l’islamisme ont amené les Algériens, d’expression culturelle diverse à des identifications idéologiques différentes prônant la négation de l’autre, à l’origine des graves conflits actuels.

Ces identifications vont éloigner les Algériens les uns des autres : les amazyghophones particulièrement les Kabyles avec leurs referant puisés dans l’histoire autochtone amazighe et ses grandes figures Massinissa, Jugurtha, Tacfarinas… et les arabophones qui vont faire valoir d’autres appartenances, puisés dans l’histoire et la culture du moyen orient … C’est ainsi qu’on se mobilisera plus volontiers pour les Palestiniens que pour les Kabyles !

L’ Etat algérien

L’Etat-Nation est fondé sur l’unicité de la nation (une seule langue, une seule école…) Il reconnaît les individus citoyens (quand leur droits sont respectés) mais pas les communautés culturelles qu’il nivelle, appauvrit, voire détruit . Les Etats Nations se sont souvent construits sur des génocides culturels. Il est source de violence, de conflits, de division et de partition quand les nations sont hétérogènes.

Après une guerre de libération qui a montré que dans la résistance, les Algériens savaient s’organiser efficacement en entités régionales, la phase de construction de l’Etat indépendant n’a malheureusement pas suivi cet esprit. L’Etat algérien, avec des frontières dessinées par le colonialisme, a précédé la Nation. Défini par le haut, il a épousé le modèle colonial, s’est construit autour de constantes arabo islamiques en y intégrant toutes les pratiques autoritaires d’exercice du pouvoir.

Il ne traduit pas la réalité de la diversité culturelle de la nation algérienne et répond par la violence à chaque velléité de revendiquer cette réalité.

Par ailleurs, les Kabyles sont parmi les Algériens les plus fortement aliénés et les plus fervents défenseurs de la pensée jacobine. Ils sont ainsi pris à leur propre piège, partagés entre le désir de reconnaissance de leur spécificité et leur adhésion à une algérianité univoque et uniforme pour tous.

Depuis le mouvement national, ils tentent de fait intégrer la dimension amazigh et la diversité algérienne dans le corps doctrinal de l’Etat algérien tout en étant les défenseurs du concept de l’Etat Nation qu’ils espèrent démocratiser.

La diversité n’est par conçue comme une différence à assumer mais comme une entité à partager également entre tous. Ainsi, pour résoudre le problème des langues, l’élite politique kabyle demande que tamazight soit la langue de tous les Algériens et en cela, elle est dans le même système de pensée que celui du pouvoir qui impose l’arabe à tous les Algériens. L’autre illustration est le triptyque identitaire « inventé » par les Kabyles, fait d’un montage identitaire pluriel mais identique pour tous. Il est difficile pour les Algériens et en particulier les Kabyles de concevoir qu’ils puissent vivre ensemble et pourtant ne pas tout partager.

L’autonomie

L’idée d’autonomie crée une véritable rupture avec la pensée hégémonique et passe par une révolution des mentalités. Ce n’est pas une solution de dépit ou une alternative. C’est le cadre naturel de toute entité qui veut être libre et responsable d’elle-même.

L’organisation autonome de la société fait partie de la culture traditionnelle kabyle et amazigh en général : systèmes horizontaux d’organisation, esprit réfractaire au pouvoir central.

L’autonomie de la Kabylie ne signifie ni sécession, ni partition ni indépendance.

Parler d’autonomie,

  • c’est exprimer l’idée de vouloir vivre ensemble dans le droit à la différence, en dehors des systèmes de domination

  • C’est redéfinir les liens entre Algériens pour construire une unité nationale non fondée sur la négation d’une partie de la nation

  • C’est retrouver la véritable fraternité en aidant les régions qui le souhaitent, comme la Kabylie à se réapproprier leur espace, à pouvoir vivre dans et par leur culture sans s’imposer aux autres et sans que les autres leur imposent des valeurs qui peuvent être destructrices pour elles

  • C’est donner une chance à l’Algérie de sortir enfin du colonialisme, rendre la démocratie effective en donnant aux individus et aux peuples les moyens politiques directs de s’exprimer et de se réaliser;

  • C’est reconstruire un Etat algérien avec une constitution et des institutions en phase avec la réalité de la nation;

  • C’est ne plus voir une nation sommée de s’adapter à un état construit sur des idéologies, par ailleurs toutes exogènes; .

  • C’est un peuple kabyle appartenant à une nation algérienne multiculturelle.

3 / Des Kabyles et du monde amazigh

Le peuple kabyle forme avec les autres peuples amazigh la grande nation amazigh.

Les Kabyles ont été à l’origine du pan-berbérisme notamment pour contrer l’idéologie arabiste et ont été à l’avant garde du combat pour l’amazighité de l’Afrique du Nord.

Cependant, le pan-berberisme véhicule, même s’il repose sur une réalité, une réplique de la pensée hégémonique pan-arabiste en prônant un berberisme uniciste, niant ou effaçant les différences entre les peuples amazigh leur attribuant des réalités culturelles, socio- économiques et une aspiration identiques.

Là aussi, on devra tenir compte de la réalité et de la diversité pour proposer un projet d’avenir pour l’Afrique du Nord.

L’idée d’autonomie de la Kabylie est vécue par certains Imazighens kabyles et non kabyles comme un abandon de la lutte. Il s’agit au contraire de créer un espace de liberté sur la terre amazigh.

Le combat continue, plus que jamais, pour la réappropriation de l’identité de l’Afrique du Nord, de son histoire et de sa pensée portée d’une part par ses cultures vécues et d’autre part, par les hommes de savoir qui ont marqué la pensée universelle : Apulée, Saint Augustin, Ibn khaldoun, Ibn Batouta, Averroès ( Ibn Rochd)…

4/ Des Kabyles et du monde méditerranéen

Le peuple kabyle est par excellence un peuple méditerranéen. La société kabyle est, pour le sociologue Pierre Bourdieu, un véritable conservatoire de l’inconscient méditerranéen et sa tradition culturelle constitue “une réalisation paradigmatique de la tradition méditerranéenne”. La condition faite aux femmes kabyles, l’une des plus dures d’Afrique du Nord , comparée aux autres sociétés amazighophones et arabophones, est l’illustration parfaite de l’appartenance méditerranéenne.

Son histoire est imbriquée avec celles des peuples méditerranéens. Sa culture et sa langue portent les influences des cultures phénicienne, latine, grecque, arabe, française…. L’inverse est également vrai.

A l’époque des Hammadites, Bgayet a eu son époque de gloire en servant de capitale intellectuelle et commerciale de la Méditerranée. Le monde amazigh dans sa globalité a joué un rôle fondamental dans la production et la transmission des savoirs entre la Méditerranée orientale et occidentale.

Le peuple kabyle doit naturellement s’inscrire dans toutes les dynamiques méditerranéennes et entretenir une relation privilégiée avec les peuples de la Méditerranée, creuset des grandes civilisations que compte l’humanité.

5/ Des Kabyles et du monde africain

La terre de Kabylie appartient à la terre d’Afrique. Le président Léopold Sédar Senghor disait des chants de Taos Amrouche qu’ils ont un pouvoir évocateur de l’âme ancestrale de l’Afrique.

La Kabylie partage la même histoire de colonisation et de décolonisation, vit les mêmes destructions du tissu culturel et institutionnel africain et a les mêmes difficultés à s’affirmer dans ce monde ethnocide.

Elle se devra être solidaire de tous les mouvements de renouveau de l’africanité, de réappropriatioin des richesses naturelles pour un développement véritable de l’Afrique.

6/ Des Kabyles et du monde musulman

Les Kabyles sont en majorité musulmans. Ils partagent la foi avec les musulmans du monde mais ont leur propre approche de la religion.

Ils vivent un islam tolérant qu’ils ont su intégrer à leurs propres valeurs et qui n’a jamais été pour eux une source de conflits.

C’est un peuple qui distingue traditionnellement la gestion des affaires de la cité, du domaine spirituel.

C’est l’un des rares peuples musulmans qui ne verse pas collectivement dans le fondamentalisme religieux quand il est menacé, mais qui utilise ses propres valeurs pour se défendre et se protéger.

7/ Des kabyles et du monde en général

Le peuple kabyle devra établir des échanges et se lier d’amitié avec les autres peuples qui luttent pour leur droits collectifs.

Il devrait s’intéresser à tous les mouvements internationaux qui vont dans le sens de la préservation et protection des richesses culturelles de l’humanité, contre l’uniformisation et la mort de la diversité culturelle.

L’organisation sociale particulière aux Kabyles avait été remarquée à la fin du 19eme siècle par des hommes comme Kropotkine, Karl Marx, Renan, comme un modèle de justice sociale.

Le peuple kabyle, comme les autres peuples du monde, constitue une richesse pour l’humanité et doit bénéficier des moyens nationaux et internationaux pour aider à sa préservation.

8/ Conclusion

Les Kabyles sont à un moment charnière de leur histoire.

Ils doivent se donner les moyens d’organiser le débat pour réfléchir à leur devenir. L’élite doit assumer ses responsabilités en s’impliquant dans ce débat.

Jamais les données sur la question n’ont été aussi claires. Le choix est soit de se laisser mourir en s’assimilant à toutes les cultures dominantes, soit de décider de vivre en tant que tels, c’est à dire en tant que peuple responsable envers les siens et envers les autres. Tous les faits montrent que la Kabylie, en consentant le sacrifice ultime, a choisi la vie. Le seul chemin possible, dans ce cas, est le processus inéluctable vers son autonomisation, rejoignant en cela sa quête ancestrale de liberté.

Tout cela, bien sûr, peut paraître utopique. Mais le rêve n’est-il pas le moteur qui, en réenchantant l’avenir, pousse les sociétés à avancer et à se réaliser, leur permettant d’échapper à l’attentisme, l’immobilisme, le désespoir et finalement à la mort?

 Lire l’article en entier : http://www.cerak.net/ecancourt%20malika%20baraka.htm

 

 

 

2 comments for “Autonomie = vivre ensemble sans pour autant tout partager (par Malika Baraka)

  1. AZAFAN
    June 28, 2012 at 08:50

    IL NE FAIT AUCUN DOUTE TANT QUE LES KABYLES N’AURONT PAS FINI AVEC LEURS BREBIS GALEUSES LA PAIX ET LA LUMIERE S’ELOIGNORONT D’EUX.
    CES PARTIS ALIBIS ET LES ZAOUIAS DOIVENT ÊTYRE MIS AU PILORI.
    IL FAUT CONSCIENTISER LES CONSCIENCES ET SURTOUT LA JEUNESSE ,GRANDE VICTIME ,DE CES MONTRES DES TEMPS MODERNES QUI AVALENT TOUT SANS VERGOGNE.

  2. tina
    June 30, 2012 at 11:09

    This contribution is only a wishful thinking which lacks boldness. La kabylie needs its people with srong conviction and can do attitude and to make things happen. Un centre de reflexion sur l’autonomie for what ? Just for the sake of it while we are granting plenty time to our foes to destroy our identity and our home land.

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