Tombouctou, épicentre du nouvel obscurantisme islamiste africain

Voilà ce que des Tombouctiens écrivent en juin : “Ils détruisent tout ce qui peut symboliser la modernité : la télévision, les jeux vidéo, les livres en français, mais aussi les gravures, les enseignes lumineuses, la musique, les panneaux de sensibilisation contre le sida, les monuments historiques et les manuscrits anciens. Ils interdisent les promenades entre hommes et femmes, le port de bijoux et évidemment l’alcool et les cigarettes. 

Par Jean-Michel Djian, journaliste et professeur à Paris-VIII.

Elle est loin cette période glorieuse où, au milieu du XVe siècle, Tombouctou accueillait des milliers d’étudiants de toute l’Afrique à la mosquée de Sankoré pourrecevoir les enseignements de mathématiques, de philosophie ou de médecinedispensés par des oulémas musulmans, authentiques savants éclairés s’il en fut ! Il en reste une trace : leurs manuscrits et ceux des copistes qui laissèrent là un impressionnant savoir écrit de près de 100 000 documents.

Mais à peine commence-t-on à exhumer cette somme de connaissances qu’un nouvel obscurantisme au nord du Mali risque de la jeter aux oubliettes de l’Histoire parce que des djihadistes armés jusqu’aux dents en auront décidé ainsi. Dans la seule cité dite des “333 saints” et sa région, on dénombre environ 300 000 de ces manuscrits arabes.

Dans un périmètre plus large encore qui couvre une partie du Niger et qui s’étend de Walata à Gao en passant par Arawan, Djenné et Ségou, des historiens maliens reconnus comme Mahmoud Zouber les évaluent à près de 900 000 (certains remontant au XIIIe siècle). Peu importe d’ailleurs les chiffres, ils évoluent à mesure que les familles, jusqu’alors encouragées par les pouvoirs publics, vident leurs caisses pour ouvrir des bibliothèques familiales (dont celle de Kati ou de Mama Haidara), ou que d’autres confient leurs fonds à l’Institut Ahmed Baba, un centre d’archivage créé en 1973 sous l’égide de l’Unesco.

Tout y est pour comprendre la vie économique et intellectuelle de ce carrefour de la route de l’or, des épices : les actes de commerce et de justice, les ventes, les précis de pharmacopée, des recueils rédigés à l’endroit des couples sur les relations sexuelles, des précis de grammaire ou de mathématiques. De la littérature religieuse certes, mais aussi et surtout des traités de droit et de gouvernance très en avance sur le temps occidental.

Tout ici à Tombouctou permet de penser que, non seulement l’histoire de l’Afriquen’est pas qu’orale, mais écrite ; mais aussi que, sur bien des sujets (en particulier politiques), le rôle et l’influence des intellectuels négro-musulmans ont été, entre les XIVe et XVIIe siècles, propices à la liberté de penser et d’apprendre. Mais là n’est pas l’objet. Ce qui est constaté, c’est l’indifférence générale de l’opinion devant un crime de lèse-civilisation.

Si rien n’est fait pour protéger ce patrimoine millénaire que d’aucuns ont tenté, d’Afrique du Sud, d’Arabie saoudite, de Libye (ou de l’ENS de Lyon !), d’aider et de protéger, c’est tout un fondement de l’histoire de l’humanité qui va, à partir de la “cité mystérieuse” (comme l’a si bien dénommée son premier historien occidental, Félix Dubois, en 1907), être englouti.

Et si le mythe de Tombouctou s’était construit en creux autour d’une gigantesque ignorance ? Celle des Européens d’abord, hostiles à toute forme de remise en question des dogmes gréco-latins de la connaissance universelle, alors qu’à l’évidence un savoir tout aussi universel a, entre Le Caire et Fès, transité là aux portes du Sahara ; celle des Africains également, opposés à toute transgression d’une tradition dont les griots continuent d’être les garants.

Comment, sinon, expliquer d’abord cette étonnante indifférence des explorateurs du XIXe siècle, des colonisateurs européens du XXe à ce trésor ? Comment fut-il possible que notre explorateur saintongeais René Caillié n’ait rien vu ni rien entendu pendant son court séjour à Tombouctou en 1828 ?

Que l’occupation militaire française de cette cité à partir de 1894 ne fasse pas ou si peu mention de l’intérêt historique de ces manuscrits, hormis quelques archives pillées puis rapatriées en France à la Bibliothèque nationale par le colonel Louis Archinard lors de la prise de Ségou ?

Et comment expliquer encore l’indifférence des populations autochtones à connaître, par la traduction, le sens de ces “manuscrits africains écrits en caractères arabes et ajami” ? Pourquoi, depuis l’apparition sur la crête du Niger de ces premiers écrits, il y a sept siècles, en avoir nié l’importance politique comme la portée historique ?

C’est au moment même où le Mali était en train de témoigner d’une civilisation à bien des égards ignorée que surgit un islamisme rampant décomplexé et intransigeant pour considérer que cette histoire-là n’a pas lieu d’être. Que ces manuscrits sont dangereux.

Voilà ce que des Tombouctiens écrivent en juin : “Ils détruisent tout ce qui peutsymboliser la modernité : la télévision, les jeux vidéo, les livres en français, mais aussi les gravures, les enseignes lumineuses, la musique, les panneaux de sensibilisation contre le sida, les monuments historiques et les manuscrits anciens. Ils interdisent les promenades entre hommes et femmes, le port de bijoux et évidemment l’alcool et les cigarettes. 

Qui aurait pu imaginer il y a un an que des Touareg pourraient, ne serait-ce que sur le principe, accepter de discuter de la charia ?

C’est pourtant, malgré quelques bastions de résistance à ce diktat chez les plus laïques d’entre eux, ce qui s’est passé en avril, quand il s’est agi de discuter de la création de l’Azawad, ce nouvel Etat en devenir.

Alors, craignons que derrière cet écran de fumée qui consiste à restaurer l’Etat de droit au Mali ne se cache une impossibilité de renouer avec l’élan démocratique qui a caractérisé les indépendances.

Jean-Michel Djian, journaliste et professeur à Paris-VIII.

Jean-Michel Djian publiera en octobre “Les Manuscrits de Tombouctou, secrets, mythes et réalités”, chez Jean-Claude Lattès.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/28/tombouctou-epicentre-du-nouvel-obscurantisme-islamiste-africain_1725995_3232.html

1 comment for “Tombouctou, épicentre du nouvel obscurantisme islamiste africain

  1. Anonymous
    July 9, 2012 at 15:06

    Même la communauté internationale et contre le MNLA.

    Tous les moyens sont bons pour l’état raciste d’alger pour empécher un état amazigh laïc quitte à manipuler et instrumentaliser les islamistes pour une intervention militaire avec aide internationale.Il n y a plus l’ombre d’un doute que les agents soi disant enlevés ne sont que des gens du DRS pour organiser une riposte contre le MNLA.

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