L’islam politique, est-il postmoderniste ? (III)

 

Écrit par Kaidi Ali, docteur et professeur en philosophie (3eme partie)

L’islam politique n’est pas présent dans toutes les institutions politiques

karl Mannheim( Budapest-1893, Londres -1947)

Il est permis d’affirmer  à la lumière de ce qui précède que  c’est  insensé d’attendre de la part de ces intellectuels et idéologues de l’islamisme une critique objective et rationnelle de l’impact des valeurs de la modernité sur les sociétés musulmanes. L’histoire récente du monde arabo-musulman témoigne que les sociétés de ce monde contrairement à celles de l’occident n’évoluent pas dans le sens de la modernisation, mais au contraire elle  témoigne  de leur   résistance  à ce phénomène en développant un rejet culturel qui se manifeste par l’appartenance à l’islam comme fondement principal de leur identité. Ainsi, ces sociétés ont enveloppé leur identité  dans une carapace très épaisse  qui trouve les ressources qui la protège   dans les  éléments culturels enracinés dans un passé  qui  n’a rien à  avoir avec la modernité, il ne représente même pas une étape  qui la précède, c’est-à-dire une étape qui  contient les conditions historiques qui puissent l’engendrer qu’on peut designer de prémoderne , car tous les indicateurs montrent  que l’histoire de ce monde se dirige vers un islam englobant et totalitariste qui semble s’armer au fur et à mesure  qu’il avance dans la démodernisation de la société  d’un pouvoir politique qui  veillera à ce qu’il soit ainsi dans la réalité. Ainsi, si nous appliquons au projet politique des islamistes la distinction de  Karl Mannheim (1893-1947) entre utopie et idéologie qu’a développée dans   son célèbre livre idéologie et utopie(Une introduction à la sociologie de la connaissance)   ,la dawla islamiya que les islamistes défendent dans  la majorité  des pays arabo-musulmans  paraîtra comme une utopie qui aspire à ébranler l’ordre établit afin de  le remplacer par un autre ordre différent et non pas comme  une idéologie qui le justifie. Car, malgré son ancrage dans la société, l’importance que lui prêtent les musulmans et leur attachement à ses idéaux, l’islam politique n’est pas présent dans toutes les institutions politiques,  c’est pour cette  raison sa première  mission en arrivant au pouvoir, sera forcement  les changer par d’autres institutions compatibles avec la dawla islamiya dont rêve la majorité des musulmans.

On ne peut pas nier qu’aujourd’hui  la dawla islamiya est le rêve auquel s’attache la majorité des musulmans           

 Prétendre que l’islam politique peut  se moderniser en profondeur grâce à l’introduction de la technologie moderne dans l’industrie, l’agriculture, l’administration et tous les services de l’État et par la consommation,   est une thèse que l’histoire des sociétés arabo-musulmanes semble contredire, malgré  la manne pétrolière qui pouvait assurer son financement de cette vision.  Une réalité qui  provoque de la désillusion  chez certains spécialistes optimistes  du monde arabo-musulman, l’échec avéré du nationalisme arabe d’un côté et la montée de l’islam politique  confirme cette désillusion. La réalité, c’est que les pays les plus riches autant que les plus pauvres de ce monde sont l’objet d’une islamisation tous azimut, il  est claire que l’islamisation et la démodernisation  de la société sont devenues  la chose la mieux partagée entre ces pays. On ne peut pas nier qu’aujourd’hui  la dawla islamiya est le rêve auquel s’attache la majorité des musulmans.

 Alors, l’islam politique, à notre avis, n’est pas dans la même posture intellectuelle du  postmodernisme, et ils ne partagent  pas le même contexte historique, car, en occident, celui-ci  ne représente pas  le discours dominant et ce n’est pas dans son programme de le devenir .Nous pouvons  dire que le postmodernisme est le produit de la modernité et de ce fait  il ne peut être  qu’imprégné de ses valeurs. En effet, personne ne peut nier que le postmodernisme est un courant qui  bénéficie  des avantages de la modernité, d’ailleurs  sans les valeurs de cette dernière les postmodernistes  n’auraient jamais  trouvé le climat intellectuel adéquat pour  manifester  et faire entendre leurs critiques de la modernité, sans doute cela n’aurait pas été possible si la modernité n’accepte pas  l’autocritique ,le débat et précisément  si l’État moderne ne garantit pas la liberté de penser et d’expression , la valeur essentielle que les lumières  ont  met en avant dans la conception de la nature humaine et de la souveraineté qui représente le fondement philosophique des droits de l’homme. 

Le postmodernisme est une réaction endogène à la modernité, par contre l’islam politique est une réaction exogène qui  rejette cette dernière   par la régression et non pas pour améliorer la situation de l’homme dans le  monde.    

Il est important aussi de signaler à ce niveau que le  relativisme culturel  revendiqué aujourd’hui  par le postmodernisme  était  au cœur de la philosophie politique moderne que les philosophes du contrat social ont développé depuis le 17émme siècle en réactualisant la question  fondamentale que les sophistes ont posée au sujet de l’origine et de la nature des institutions ,des lois et des États sur la base  d’une distinction entre nomos et physis  . Ce n’est pas par hasard que les fondateurs de la pensée postmoderniste sont des français ( Lyotard, Deleuze), c’est-à-dire des citoyens qui appartiennent à une nation qui a fait de la philosophie des  lumières son idéologie. En fait nous ne pouvons pas nier le développement concomitant du  postmoderniste et de  l’islam politique  mais cela n’occulte pas  qu’ils appartiennent à deux  espaces  culturels différents voire contradictoires et que leur relation avec la modernité est différente. Le postmodernisme est une réaction endogène à la modernité, par contre l’islam politique est une réaction exogène qui  rejette cette dernière   par la régression et non pas pour améliorer la situation de l’homme dans le  monde.      .

Ce qui semble être une réalité c’est que la modernité a perdu la sérénité, l’enthousiasme et la vivacité  de sa jeunesse, elle est  entrain de subir une crise ou du moins un malaise qui couvre son  avenir d’un voile  opaque qui plonge le monde occidental dans une incertitude  inquiétante

 Donc, ce n’est pas faux d’affirmer que le postmodernisme est l’enfant légitime de la modernité, il exprime pour reprendre le titre de l’un des livres de  Freud  un malaise dans la civilisation occidentale, particulièrement dans les  sociétés les plus industrialisés de la planète et non pas  un rejet radical de toutes ses valeurs. Son objectif ce n’est pas de mettre fin à la conception moderne de la civilisation mais de la modérer et de la protéger des excès  idéologiques afin de l’empêcher de se transformer en un dogme anti progrès et inhumain. En fait  en   rejetant   ce que Lyotard appelle le grand récit de la modernité, qui impose à l’humanité  une histoire universelle , totalitaire et unique fondé sur le mythe de la certitude, pour céder la place à un nouveau  récit  relativiste ,fragmenté et pluriel fondé sur l’incertitude, le postmodernisme témoigne, ou bien de l’échec de l’idéal des lumières comme Lyotard et beaucoup de postmodernistes  le pensent,  ou bien que la modernité  est un projet qui n’a pas encore atteint sa finalité, c’est –à-dire inachevé selon  Habermas. Ce qui semble être une réalité c’est que la modernité a perdu la sérénité , l’enthousiasme et la vivacité  de sa jeunesse, elle est  entrain de subir une crise ou du moins un malaise qui couvre son  avenir d’un voile  opaque qui plonge le monde occidental dans une incertitude  inquiétante , elle  invite l’homme moderne à se poser des questions sur son devenir et sur  celui de toute l’humanité et aussi de réexaminer les valeurs et les principes de la modernité avec un esprit critique .

Si la modernité est fondée en quelque sorte sur la mort symbolique de Dieu en l’empêchant d’intervenir dans l’histoire de l’occident moderne, l’islam politique le réinvite et l’installe au cœur de l’histoire du monde arabo-musulman.           

 Par contre, l’islam politique est un courant qui est né en marge de la modernité et il  représente, comme cette dernière en occident, le discours dominant dans les sociétés musulmanes, il est contre la diversité, il est  appelé à construire et non pas à déconstruire comme c’est le cas, en occident, du postmodernisme aujourd’hui. Cependant, celui-ci  croit à  la prééminence du local sur l’universel, au pluralisme et  à la différence  dans tous les domaines de la vie humaine et il est contre la  pensée unique et le dogmatisme, en bref le postmodernisme repose la question de la place de l’humain dans l’histoire avec toutes ses dimensions en faisant de cette question le centre de ses préoccupations. En revanche,  l’islam politique tient rigoureusement  à l’universalité de son discours et il est convaincu que son projet est fondé sur une vérité divine et absolue, en quelque sorte il n’est pas contre le principe de la mondialisation que les postmodernistes mettent en question, seulement il aspire à ce que ses valeurs et ses principes dominèrent le monde, donc ses protagonistes sont  pour une mondialisation islamiste ,quoique à notre avis il ne représente pas une alternative à l’esprit de la mondialisation. Il est une mondialisation d’un autre genre, elle est  basée sur la religion et non pas sur l’économie elle aspire à ce que toute l’humanité adhère à l’islam politique. En fait ce dernier   fait de la question de l’humain une question périphérique  qui dépend de la question du Dieu qu’est au centre de ses préoccupations, car l’Homme en tant qu’esclave de Dieu, pour reprendre le langage du discours religieux,  il est sensé le servir et le satisfaire  avant toute chose. Si la modernité est fondée en quelque sorte sur la mort symbolique de Dieu en l’empêchant d’intervenir dans l’histoire de l’occident moderne, l’islam politique le réinvite et l’installe au cœur de l’histoire du monde arabo-musulman.

les acteurs du postmodernisme sont motivés par des idéaux philosophiques  et non pas par des idéaux théocratiques comme c’est le cas de l’islam politique

En plus, le postmodernisme est entrain d’exercer une autoanalyse, car il critique la culture qui l’a engendrée, or l’islam politique, tel qu’il se présente aujourd’hui, exerce une hétéro-analyse en critiquant  la modernité que l’occident à produite. Enfin, une différence substantielle entre les deux positions que nous ne pouvons pas taire, c’est que les acteurs du postmodernisme sont motivés par des idéaux philosophiques  et non pas par des idéaux théocratiques comme c’est le cas de l’islam politique. En réalité, si nous regardons attentivement à la majorité des philosophes postmodernistes nous constaterons qu’ils représentent  des idées et des opinions qui  ne  peuvent pas s’exprimer et évoluer librement  dans le monde arabo-musulman , sans qu’ils soient  accusés d’apostasie  voire  menacés de mort, car  s’ils vivaient dans des sociétés musulmanes, ils  subiront sûrement  la domination du discours de l’islam politique qui considère l’islam comme une religion fondamentalement politique et cette idée viscérale de l’islamisme s’impose  en tant que  postulat indiscutable. Si dans la modernité penser est  une  prouve d’existence, sous le dictat de  l’islam politique penser  peut causer la mort à son auteur.

Kaidi Ali

…A suivre

Part I, Part II

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