L’islam politique est-il postmoderniste ? (Part V)

Écrit par Kaidi Ali, docteur et professeur en philosophie (cinquieme  partie)

…les défenseurs de l’islam politique  ont fait appel aux penseurs les plus dogmatiques et les plus obscurantistes   pour exploiter leur refus de la modernité…  

En fait, le monde arabo-musulman est dans une situation qu’on peut qualifier de parallèle à l’histoire de la

Michel Foucault: Philosophe français (1926-1984)

civilisation occidentale qui a fabriqué la modernité, donc elle n’est  située,  ni avant, ni dans, ni après la modernité, parce que les  sociétés musulmanes traversent une situation historique qui ne ressemble en aucun cas à ce que les sociétés occidentales ont traversé. L’occident a construit les temps modernes sur la science, la rationalité et la liberté, les trois éléments qui sont mis en cause par le projet de l’islam politique qui semble dominer le monde  arabo-musulman. Au lieu de mettre en valeur et d’exploiter le coté rationnel de la pensée musulmane qu’a adopté la philosophie occidentale grecque pour  développer son aspect universel, les défenseurs de l’islam politique  ont fait appel aux penseurs les plus dogmatiques et les plus obscurantistes   pour exploiter leur refus de la modernité sous prétexte qu’elle est fondée sur des principes et des valeurs judéo-chrétiens ou laïcs et athées de la même façon que leurs philosophes et penseurs auxquels ils se  référent ont appelé au rejet de la philosophie grecque sous prétexte qu’elle est fondée sur des croyances païennes que l’islam combat.

D’ailleurs, ce n’est pas par hasard qu’il y ait beaucoup d’intellectuels dans le monde arabo-musulman  qui s’intéressent au mouvement philosophique  postmoderniste, que certains philosophes français ont initie dans les années soixante (Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, Lyotard , Guattari…) . Dans le même esprit les défenseurs de l’islam politique  aspirent  à  fonder leur État idéal  sur le respect des droits de l’homme, non  pas ceux annoncés dans la déclaration des droits de l’homme universelle, mais sur le respect des droits de l’homme qui incarnent  des valeurs musulmanes.

Ainsi  contrairement aux droits de l’homme  occidental laïcs , l’islam politique  déduit  sa propre conception des droits de l’homme du  droit divin, c’est-à-dire de  la charia telle  qu’elle est déterminée dans le Coran , la Sunna , consensus général ou ijmâ, et le raisonnement déductif ou qiyâs .En réalité cette démarche révèle que l’islam politique a une conception de la nature humaine et de la citoyenneté différente de celle que la modernité a produite. Sa définition de la nature humaine est  déduite de ces postulats : l’être humain est créé pour vénérer son créateur et respecter sa volonté, l’islam est une religion universelle et naturelle, la charia est une loi suprême et universelle applicable et utile à l’individu et à la communauté  en tout temps et lieu. L’islam est une religion qui englobe tous les aspects de la vie humaine. Les droits de l’homme doivent être en harmonie avec l’esprit de la charia.

…les islamistes rejoignent l’idée d’Ibn Kaldoune qui affirma dans sa célèbre Mukadima que les arabes sont incapables de fonder un empire areligieux.                    

La solution est l’islamisation de la société ! La cause du déclin de la civilisation musulmane c’est

Statue d’Abderahmane Ibn Khaldoun à Tunis

l’abondant et le non-respect de l’islam! Deux facettes d’une seule thèse qui sous-entend : sans islam, les musulmans ou du moins les arabes ne pourront jamais   construire une nation forte par sa culture et sa civilisation. Pour eux  l’expérience du prophète Mahomet confirme cette thèse, car on ne peut occulter le fait que grâce à l’islam, les arabes ont pu  unir des tribus rivales sous une même idéologie  et  bâtir une grande et forte civilisation. En réalité, avec cette façon d’interpréter l’histoire, nous pensons que  les islamistes rejoignent l’idée d’Ibn Kaldoune qui affirma dans sa célèbre Mukadima que les arabes sont incapables de fonder un empire areligieux.

Objectivement, aujourd’hui, lire l’histoire de cette façon est une vision  insoutenable d’un point de vue intellectuel, et intolérable d’un point de vue moral , car si c’est un occidental qui tient des propos pareils sur les musulmans , facilement ,voire c’est juste  de les qualifier de racistes et d’islamophobes, parce que cette thèse exclut une population du droit à la modernité et du progrès sur une base ethnique qui rappelle la vision étroite de la Grèce antique le berceau de la civilisation occidentale  qui considère les populations qui n’appartenaient  pas à ses cités comme barbares, incapables de construire une civilisation. Une vision raciste sur laquelle est fondé l’eurocentrisme et le sectarisme de certains intellectuels occidentaux et aussi les islamistes de tout bord, leurs antagonistes contemporains et  paradoxalement leurs allier ontologiques, puisque ce sont eux qui donnent du sens à l’existence de leurs discours et de la légitimité à leurs thèses racistes.

En réalité cette thèse n’est pas solide à moins qu’on ignore le fait que la société musulmane comme toutes les sociétés humaines a subi une évolution sur tous les niveaux depuis la révélation jusqu’à présent, c’est une erreur de croire que l’arabe musulman n’a pas changé qu’il a gardé les mêmes compétences et la même conception de l’univers. En fait, il n’y a plus aujourd’hui d’arabes dans le sens qu’il l’entendait  Ibn Khaldoune. Car, d’une part, l’arabe n’est plus le bédouin qui vit loin du confort que la vie de la cité procure, sa nature, si on suppose faussement  qu’il en a une qui le distingue  de l’homme occidental, elle est surement altérée par la culture de la vie citadine. De l’autre côté, l’arabe, pendant tout le temps qu’il a passé à côtoyer d’autres peuples qui appartiennent à d’autres cultures et civilisations, a nécessairement  perdu sa pureté si on suppose aussi  qu’il en a une.

La logique manichéenne du concept augustinien  de La Cité de Dieu est la même que celle qui aura produit la décadence de la civilisation musulmane par l’islam politique.

Curieusement cette thèse   ressemble aussi  à celle que Saint  Augustin a adoptée dans son fameux livre  La cité de Dieu pour réfuter l’opinion qui a attribué le saccage de Rome par les Goths au fait que les romains ont  remplacé  leurs anciens dieux qui les protégeaient contre les  invasions par le dieu unique du christianisme. En fait, il pense que  la vraie cause de ce malheur est contraire à cette allégation, elle est la conséquence de  l’éloignement des croyants du vrai dieu et le retour aux anciens faux dieux et aux croyances païennes qui invitent les hommes à vénérer les créatures au lieu du créateur. D’après la logique manichéenne qui a caractérisé la pensée de l’auteur de La cité de Dieu, le saccage de Rome représente la victoire du mal sur le bien, la cité de la terre sur la cité du dieu. C’est la même logique qui dirige l’explication que  l’islam politique a produit sur  la décadence de la civilisation musulmane  et aussi sur sa  position vis avis de l’occident, le berceau de la modernité.

 Les dérives barbares des régimes inspirés par l’islam politique – par exemple les Talibans en Afghanistan – ne sont pas du tout des dérives, mais font, en réalité, partie intégrante de la logique de leurs programmes. 

Mais, si nous pensons sérieusement et d’une manière objective à la question telle qu’elle s’est posée  dans le monde arabo-musulman, c’est-à dire si nous analysons la situation des musulmans, aujourd’hui, et de leur arriération, logiquement, l’islam en tant que religion n’apparaîtra pas comme la solution miracle aux problèmes que le monde arabo-musulman a accumulés depuis des siècles, parce que dans la réalité nous constatons le fait inverse de ce diagnostic mythologique: tout le monde peut voir la sur- islamisation des sociétés musulmanes sans que cela provoque pour autant  un sursaut civilisationnel que tous les musulmans attendent .

Il est incontestable que la majorité des habitants du monde arabo-musulman sont des musulmans, alors, c’est insensé d’accabler les non-musulmans qui représentent  une minorité insignifiante en croyant qu’elle est capable à elle seule d’être la cause de tous les malheurs et les maux  qui s’abattent sur les sociétés musulmanes et d’être le frein  qui empêche leur développement. En réalité, nous ne pouvons pas imaginer une société plus religieuse et plus musulmane que la société afghane, or rien n’indique qu’elle est forte sur le plan politique, économique et social  mais bien au contraire elle offre une image affreuse, inhumaine et misérable de la vie des hommes sur tous les plans, elle est loin d’être un exemple à suivre, c’est évident  comme l’a parfaitement souligné Samir Amin que «les dérives barbares des régimes inspirés par l’islam politique – par exemple les Talibans en Afghanistan – ne sont pas du tout des dérives,  mais font en réalité partie intégrante de la logique de leurs programmes»(8), parce qu’en réalité, ils ont appliqué à la  lettre   la même  charia que les islamistes de toutes les tendances idéalisent et revendiquent à travers la nécessité et le devoir de l’appliquer dans le monde arabo-musulman.

 En fait, il faut que le musulman   cesse  de faire passer son  appartenance à l’umma au détriment de son appartenance à son état et de se considérer croyant plus que citoyen

Il ressort de ce qui précède que  l’islam n’est pas  la solution aux problèmes d’arriération des musulmans,

Economiste franco egyptien né au Caire en 1931. Vit à Dakar

mais probablement l’une de ses  causes principales. Donc, la solution il faut la chercher ailleurs que dans la religion et  la culture musulmane telles qu’elles se présentent  aujourd’hui, comme  le préconisent les islamistes de tout bord. Il n’est pas exclu que la solution commence par l’abandon du rêve de la majorité des musulmans qui consiste à faire renaitre la civilisation musulmane de ses cendres, juste parce qu’ils ont gardé leur attachement à la religion .Il est important de le remplacer par un  autre rêve qui répond le mieux à leur situation actuelle et non pas  à leur  passé, un rêve capable de les orienter vers une nouvelle aventure humaine  susceptible de marquer leur présence dans l’histoire, pas en tant que umma, mais en tant qu’États autonomes les uns des autres, car la force de l’occident sur le plan culturel ne réside pas  dans son homogénéité mais dans  sa diversité , et sur le plan politique sa force est incarnée par l’existence des entités  politiques qui font la promotion de la citoyenneté . En fait, il faut que le musulman   cesse  de faire passer son  appartenance à l’umma au détriment de son appartenance à son état, et de se considérer croyant plus que citoyen.

Logiquement il est insensé de croire à une renaissance de civilisation musulmane de quelque chose qui représente un  frein au progrès et aux énergies créatives  dont les musulmans ont si besoin  pour construire des États forts capables de s’approprier la modernité et le progrès, et enfin de participer positivement à l’effort global de l’humanité.

 Afin de sortir de l’obscurantisme que l’hégémonie du discours théologique  a généré,  et se débarrasser de l’arriération dont le monde arabo-musulman souffre aujourd’hui sur le plan économique, politique, scientifique et technologique, les intellectuels qui appartiennent à  ce monde sont appelés principalement  à reconsidérer leurs convictions  et critiquer les fondements et les valeurs de l’islam en tant que produit d’une révélation divine et d’une construction culturelle de nature profane. En réalité le monde musulman a besoin surtout que ses intellectuels  construisent  une pensée post- islamiste et non pas postmoderniste, d’être capable de faire un travail de  déconstruction et de démystification du discours dominant. Car le problème des musulmans est avec l’islam et non pas avec la modernité.

…A suivre

Part I , Part II, Part III, Part IV

Notes :

8- Samir Amin, «L’islam politique», mardi 16 janvier 2007, par Alternatives international

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