L’islam politique est-il postmoderniste ? (Part VI)

 

Écrit par Kaidi Ali, docteur et professeur en philosophie (sixieme  partie)

…malheureusement, le seul discours qui a une légitimité reconnue par l’ensemble des musulmans est le discours qui se nourrit de l’idéologie des islamistes.         

Si la société musulmane  veut dégeler son immobilisme et son dogmatisme qui l’empêchent d’être une société moderne et de reformer l’islam pour libérer les énergies humaines créatives  que Chebel Malek  appelle le souffle créateur de la civilisation(9) et mettre fin à l’inertie dont elle souffre depuis la chute de Grenade en 1492, doit, à notre avis,  amorcer  immédiatement des débats et des discussions sur l’islam, susceptibles de produire un discours qui fait de tous les discours qui parlent de l’islam son objet de réflexion et d’analyse. Ce nouveau discours formera une sorte de méta -islam  qui soulève et examine   les questions liées au discours théologique, qui contraint les intellectuels à affronter les problèmes actuels des musulmans avec des idées archaïques et sur un ongle exclusivement théologique, en fait ce discours  soumet  tous ce qui a attrait à la vie des hommes  à la logique normative binaire  hallal et haram, les deux valeurs fondamentales avec lesquelles le discours théologique appréhende  les questions soulevées par les musulmans, or cette façon de les traiter  oblige ce discours à se référer aux  normes et aux opinions de leurs prédécesseurs sans prendre en considération le fait que le contexte a changé depuis la formulation de leurs jugements et aussi que la science a évolué .Mais, malheureusement, le seul discours qui a une légitimité reconnue par l’ensemble des musulmans est le discours qui se nourrit de l’idéologie des islamistes.


En réalité cette fermeture ou interdiction de faire de nouvelles lectures des textes sacrés est synonyme de la paralysie de la raison…

  Ce méta-islam doit se manifester sur deux niveaux connexes. Le premier est théologique, le second est philosophique. Le premier doit avoir comme sujet de réflexion la pensée et les opinions des  tenants de la tradition, il faut que les foqaha et  les oulémas de l’islam contemporains  étudient  les différentes lectures que les oulémas classiques  ont fait des textes fondateurs de l’islam, avec des approches modernes, à la lumière des résultats des sciences contemporaines, afin de mettre en valeur leurs limites ,leurs contradictions et leurs  anachronismes et d’éviter de tomber dans l’imitation stérile qui dure depuis des siècles. Ensuite il est primordial qu’ils  osent  revendiquer le droit d’interpréter les textes sacrés que ces oulémas ont utilisé en leur temps avant que la porte de l’interprétation, que les exégètes musulmans nomment ijtihad ,  ne soit déclarée fermée. En réalité cette fermeture ou interdiction de faire de nouvelles lectures des textes sacrés est synonyme de la paralysie de la raison , car elle annonça aux musulmans que l’effort intellectuel créatif que la raison humaine assure aux hommes qui la sollicitent est un péché  passible d’une lourde sanction .Avec cette décision, les autorités de la umma  ont banni, au Xe siècle, de l’espace culturel du monde arabo-musulman, l’invention et la création,ils ont fait du mal à la umma et à l’islam en justifiant cela par le souci de la protéger de la fitna, c’est-à-dire des disputes , des désaccords et des divisions parmi les musulmans qui puissent être causés par des divergences dans l’interprétation du Coran et la sunna.Ils qualifient de bidaa toute tentative de construire une nouvelle opinion sur les questions qui ont un rapport de près ou de loin avec la religion .Ainsi ils ont institutionnalisé  le taklide , c’est-à-dire l’imitation, le mimétisme et le suivisme des successeurs , en faisant de ces pratiques des  vertus intellectuelles que les oulémas doivent observer  dans leurs jugements et réflexions  . En fait cette situation plongea  le monde arabo-musulman dans la stagnation et la léthargie en créant en son sein un  climat favorable au développement des pensées dogmatiques et fanatiques qui empêchent jusqu’à présent le musulman d’être contemporain de son temps en lui imposant des catégories de réflexion archaïques qui l’ enchaînèrent à un  carcan dont elle n’arrive pas à se libérer.


La réforme de l’islam passe par la volonté des étudiants musulmans   à accepter la confrontation des préceptes coraniques à la réalité « objective »  du moment.

Aujourd’hui, les oulémas doivent essayer d’interpréter les textes sacrés en prenant en considération les nouveaux éléments universels que le progrès de l’humanité a produit sur tous les plans, c’est-à-dire lire les textes sacrés, comme il l’a souligné Chebel Malek , en tenant compte  de l’évolution de l’histoire(10). Avec cette façon de voir, il nous semble que cet  auteur a inscrit sa contribution dans le sens des réformateurs et des modérés qui croient que l’islam contient les éléments culturels qui permettront à la umma  de se ressourcer et de produire une civilisation forte  comme jadis leurs ancêtres l’ont fait .

 Chebel Malek, en tant que  spécialiste de l’islam politique, affiche un optimisme vis avis de la culture musulmane dans son ensemble, qui veut faire passer pour un optimisme rationnel et objectif vidé de sa charge émotionnelle qui caractérise toute tentative de reformer quoique ce soit  , car en lisant son livre L’islam des lumières nous constaterons qu’il croit fortement à la possibilité de réformer l’islam et de le transformer en islam des lumières qui accepte les valeurs universelles de la modernité.  Il affirme  à ce sujet l’idée suivante «Si l’islam veut vraiment se réformer, il doit accepter ce préalable douloureux qui consiste à dépoussiérer  son enseignement théologique ,en y introduisant de vraies problématiques intellectuelles, ainsi qu’une approche philosophique et spirituelle de haut niveau, et en poussant les étudiants à confronter les préceptes coraniques à la réalité «objective» du moment»(11). De cette façon l’islam entamera une démarche dans le sens de sa modernisation et de son actualisation loin de l’idéologie des fondamentalistes sous-jacente à l’islam politique qui empêche les musulmans de vivre leur temps, il ne répond pas aux attentes et aux interrogations d’ordre civilisationnel des peuples qui semblent  s’y attacher  fortement  à ce projet.

…A Suivre

Part I , Part II, Part III, Part IV, Part V

  Notes:  

9- Chebel Malek, Manifeste pour un islam des Lumières , (Paris :Fayard /Pluriel ,2006),p.35.

10-Ibid., p. 26.

11-Ibid., p. 35.

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