La ville est notre miroir: si nous sommes beaux, notre ville est belle, si…

Paris est à l’image tant bien que mal de ses Lumières pour ainsi dire; une ville qui favorise la rencontre, l’épanouissement individuel dans la collectivité, l’espace des loisirs y est à portée des maisons. C’est simple, Paris est la plus belle ville au monde, parce qu’il n’y a aucune ville qui a vécu aussi intensément, aussi profondément les lumières de la pensée. Était-ce Paris qui a produit Hugo ou l’inverse? Les deux à la fois.

Quand la langue arabe était aux mains de la pensée, elle produisait des chef-d’œuvre comme les Milles et une nuits…

       Dans les pays qui se respectent, qui ne pensent pas le gazon, le parc public, la statue, le lampadaire, le stade, les arbres à la lisière des rues, la forêt etc., argent gaspillé, cela fait longtemps depuis qu’ils ont pensé que le gazon apaise les cœurs, que la forêt diminue dans la production sociale de la violence, qu’un quai imaginé, embelli et espacé favorise, renforce, bâtit la rencontre, la communication, la conciliation.

       Si les plus grandes civilisations avaient ainsi fleuri autour de la méditerranée, c’était aussi grâce à ces paysages qui fécondaient une manière singulière de penser, de donner les réponses idoines aux questions posées par l’espace-temps alentour.

    Lorsqu’on nous importa la pensée salafiste, fût-elle un ensemble de codes propres à un espace temps donné, inapplicables donc à un autre espace temps et lieu, rares étaient les intellectuels qui avaient osé dire qu’une pensée née sous un palmier était une réponse à une question posée par cet espace lieu et temps et ne pouvait donc par conséquent s’appliquer sans coup férir à un autre espace temps et lieu.

       Regardez un peu comment une culture fabrique une architecture. Car, si le livre est l’écriture d’une pensée donnée, l’architecture est la pensée qui, elle, est construite dans l’espace lieu. Aussi, nous dit-elle entièrement, singulièrement. La fenêtre large ou étroite, la clôture petite, élevée ou inexistante, la cour tournée vers l’horizon ou close, l’entrée qui ouvre sur le dehors ou qui est tournée sur le dedans, etc., tous des détails puisés dans le Je, dans le Nous social surtout; dans l’égo, dans l’âme, dans notre culture, dans notre façon d’appréhender l’extériorité ou l’intériorité.

et quand la langue arabe a été mise aux mains des muphtis et des zélateurs, eh bien, ces derniers ont décrété que la statue du Boudha en Aghanistant était une atteinte aux cieux!

    Dans l’imaginaire humain, les contes des Milles et une nuits ne pouvaient être mieux contenus que par la ville abbasside qui s’appelait Baghdâd. Comme si une histoire ne pouvait épouser qu’un seul lieu, un seul espace, un seul temps. Il en est ainsi, ai-je dit à un ami, pour toutes les cultures, si tant est qu’elles ne soient pas subverties, susbstituées par une idéologie dominante qui impose des mémoires, des histoires, des œillères pour regarder, etc.

–          Peux-tu me donner un exemple? me dit mon ami.

–          Regarde le village kabyle comment il est perché dans la montagne naguère. Toute une sociologie de l’occupation de l’espace. Les berbères étaient si souvent conquis qu’ils avaient pensé ériger leurs habitatations sur des montagnes hissées, de telle sorte à deviner l’ennemi, à présager l’au-delà de l’horizon, derrière la mer ou derrière la plaine. Les maisons sont cependant petites et contiennent le ménage et non pas la petite famille seulement…

    Paris est à l’image tant bien que mal de ses Lumières pour ainsi dire; une ville qui favorise la rencontre, l’épanouissement individuel dans la collectivité; l’espace des loisirs y est à portée des maisons. C’est simple, Paris est la plus belle ville au monde, parce qu’il n’y a aucune ville qui a vécu aussi intensément, aussi profondément, les lumières de la pensée. Était-ce Paris qui a produit Hugo ou l’inverse? Les deux à la fois.

      Les maisons de Fès, elles, une architecture qui conjuguait la culture arabe, berbère et andalouse, sont fermées sur le dehors; elles sont parcourues de venelles étroites, discrètes, dédaléennes; leur confort est dissimulé sur le dehors pendant que leur intérieur donne sur des cours espacées, éclatantes de lumières, des maisons comme des petites villes fourmillant de vie, de bruits et d’odeurs, comme pour exprimer une vie pleine, heureuse mais tournée vers l’intériorité. Somme toute des maisons spirituelles qui devinent une manière de penser le monde à la lumière des savoirs immanents et transcendantaux.

    J’avais eu cette discussion avec un vieux touriste parisien que j’ai rencontré dans le métro de Montréal. Je voulais avoir son opinion sur la métropole francophone nord-américaine. Sa réponse était d’une profondeur qui m’a agréablement surpris:

–          À mon arrivée à Montréal, me dit-il, j’ai été frappé par un détail qui pour moi dit toute une société.

–          Lequel? je lui dis.

–          Les maisons sont sans clôtures.

–          La possibilité de l’autre, je lui dis sans réfléchir.

–          Le passant pensé comme un ami, un éventuel ami.

–          Des maisons, me dit-il, qui devinent la ville multiculturelle, où l’origine de l’autre est assumée, intégrée dans l’imaginaire collectif.

     C’était vrai, on peut être ouverts et penser l’humanité éventuellement amie, comme on peut être fermés et la penser,

Pourquoi les grandes civilisations ont-elles fleuri autour du bassin méditerranéen? Peut-être que la beauté des lieux a de tout temps su extraire le meilleur des hommes et des femmes.

comme les théoriciens belliqueux des chocs des civilisations,  des religions vraies, des guerres justes, etc., éventuellement ennemie.

– Encore mieux, renchéris-je, les fenêtres sont justes en vitres, on voit ce que font les gens à l’intérieur.

     Les maisons tibétaines agrippées aux cimes ennuagées de l’insubmersible Himalaya sont une réponse architecturale si l’on est à un climat, à un espace, à un lieu. Comment alors ne s’émeut-on pas d’importer une manière de penser, surtout quand elle est négationniste,  et de l’imposer à l’autre?

  Le paysage est notre regard, la maison, elle, est notre vêtement. À la différence des maisons montréalaises sans clôtures qui célèbrent l’autre, regardez nos villes, les maisons ceinturées de murailles élevées, agressivement bétonnées, les portes et fenêtres en métal, les clôtures en briques doublées de grillages, de débris de verre, d’objets coupants, bref, la pensée ici donne le gravat, accouche de déchèteries au bord de la mer, de villes qui agressent le paysage, biffent l’ultime possibilité de rencontre, de partage, de conciliation. Le fanatisme, l’exclusion, la violence, l’islamisme, toutes les pathologies sont de là, puisent ici dans la biffure de l’autre, dans une architecture qui annihile, efface en nous le beau, l’attrayant, la dimension esthétique. L’école, cette école, la notre, même si elle est cernée de partout par beau de la nature, programme l’impossibilité, la peur de l’autre, la négation.

     Je pense d’ailleurs qu’une école qui assène les vérités atemporelles, éternelles et immuables, les certitudes indiscutées et indiscutables, etc., n’en n’est pas une. L’école qui n’enseigne pas la raison, le savoir temporel, la critique, la question est tout au plus un lieu de culte.

     Quand la civilisation musulmane, outillée d’une langue arabe d’ouverture mise aux mains des savants et des penseurs, était à son apogée, elle produisait des villes enchanteresses avec des prouesses architecturales, elle produisait une littérature universellement admirée jusqu’à nos jours, elle produisait les penseurs, les philosophes qui nous ont pavé la voie de notre civilisation présente, les poètes qui ont hissé le langage à des cimes jamais égalées, elle produisait un patrimoine culturel et historique inestimable, etc.

     Mais, depuis que l’on a mis cette belle langue aux mains des muphtis, des zélateurs, des téléprédicateurs, des oulémas de tout acabit, eh bien, c’est on ne peut plus simple, la langue qui produisait jadis la civilisation, produit depuis le douzième siècle, depuis la mort d’Averroès, la négation, le rejet et la peur de l’autre.

     Le mal est d’autant plus poussé que l’on s’étonne encore et toujours de ce qu’étaient devenues nos villes, nos valeurs… C’est simple pourtant : Kaboul de

Le plus grave n’est pas la poubelle, mais l’indifférence devant la poubelle!

nos jours, celle qui a fait exploser la statue mythique, plusieurs fois millénaire, du Boudha, est le fruit de l’anti-pensée, de la négation, bref, de la vie imaginée par un muphti qui pense que l’art, le beau, la différence, etc., attente aux cieux. Alger, la blanche naguère, la pestilentielle désormais, est tout bonnement la ville incapable d’être entretenue par la pensée produite par nos manuels scolaires.

     Derrière chaque expression visible ou invisible de l’homme se cache une pensée. Rien ne vient du néant, absolument rien. La pensée est autobiographique. Tu sèmes dans la tête d’un mioche un paysage luxuriant de prairies où gazouillent les oiseaux, murmure la rivière au bord de laquelle s’ébattent des enfants et des familles sans que ça n’outrage quiconque, eh bien, tu auras une ville belle et tranquille pensée comme ce doux paysage. À l’inverse, tu propulses un enfant à six ans dans le châtiment de la tombe, tu lui expliques que tous et toutes doivent être habillées comme-ci, parler comme cela, réfléchir comme c’est dit, tu auras, à coup sûr, une ville à la marge de l’apocalypse, réfléchie comme un tunnel vers la mort.

H. Lounes

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