L’islam politique est-il postmoderniste ? (Fin)

 

Écrit par Kaidi Ali, docteur et professeur en philosophie (7e partie et fin)

Le problème des intellectuels arabes selon le poète philosophe  Adonis, est d’essayer   d’appréhender  un monde nouveau avec des idées révolues et  dans  un contexte dépassé par l’histoire. 

Adonis

Le deuxième niveau, doit être l’œuvre des philosophes et des intellectuels qui croient au libre arbitre et  la liberté de penser et d’expression. La tâche de ceux-là  est de débattre  avec les premiers, sans avoir pour autant peur d’être assassinés ou censurés, sur toutes les questions qu’un musulman puisse  poser sur son existence, son rôle dans la société, ses  valeurs morales, son rapport à l’autre, son passé, son avenir et d’autres questions dont le discours religieux détient le monopole aujourd’hui et fait en sorte comme l’a bien souligné Malek Chebel à ce que dans le monde musulman,  seulement les opinions qui chatouillent  l’islam dans le sens du poil qui soient audibles , car, selon lui, aujourd’hui c’est «difficile de parler de l’islam autrement qu’en valorisant ses nombreuses réalisations ,en applaudissant à son apport au cours des siècles et en flattant ses pratiques actuelles » (12) .Autrement dit, le seul discours légitime est celui qui glorifie l’histoire des musulmans et sacralise les produits culturels du passé. Alors, le discours reconnu par  les islamistes, est celui  qui reproduit  le mieux l’ancien discours par son imitation, en réduisant de la sorte  la pensée  à une simple réminiscence des idées dépassées et sans aucune fraicheur.

                    Associer les philosophes et les intellectuels aux débats de société, empêchera certainement  les tenants du discours théologique  de commettre les mêmes erreurs que leurs ancêtres et de retomber à nouveau  dans l’immobilisme et le dogmatisme religieux qui prétend  détenir la vérité absolue sur toutes choses. Le problème des intellectuels arabes selon le poète philosophe  Adonis, dont nous saluons le  courage intellectuel et son franc parlé, est d’essayer   d’appréhender  un monde nouveau avec des idées révolues et  dans  un contexte dépassé par l’histoire. Alors,  la solution, selon lui,   doit passer nécessairement  par une  rupture avec ce contexte à tous les niveaux.

Le monde arabo musulman a besoin d’un mouvement intellectuel semblable à celui des philosophes des lumières européennes… de déstructurer le discours religieux dominant  et oser, s’il le faut, prendre le marteau à la manière de Nietzsche … 

En fait, ces intellectuels, par leur attachement à une conception de la nature humaine et de la

Voltaire, philosophe français du Siècle des Lumières(1694 – 1778)

souveraineté  qui appartiennent à une époque de l’histoire des musulmans, qui a cessé d’être souveraine, nous font rappeler les aventures de Don Quichotte, ce  personnage du roman  de Cervantès, rêveur, idéaliste et irrationnel , envouté  par la  chevalerie romanesque , qui réinventa un monde imaginaire avec des valeurs et des idéaux  qui ne correspondent plus à ceux de la réalité. Mais la différence entre les intellectuels islamistes et Don Quichotte c’est que celui-ci est naïf et ses agissements sont fatals pour sa propre personne seulement. Par contre, les premiers, leurs idées théologico-politiques  produisent  des actions dangereuses pour les autres et pour toute une partie de l’humanité en la condamnant à demeurer en marge de la modernité.

Le monde arabo musulman a besoin d’un mouvement intellectuel semblable à celui des philosophes des lumières européennes mené par des femmes et des hommes  philosophes capables de désacraliser le patrimoine et d’explorer ses profondeurs, d’analyser son discours à l’aide des théories et  méthodes des sciences humaines contemporaines, c’est-à-dire de déstructurer le discours religieux dominant  et oser, s’il le faut, prendre le marteau à la manière de Nietzsche, et poser les questions qui surprendront les idoles qui freinent le développement des sociétés musulmanes et qui les empêchent de vivre leur temps.

En effet, le monde musulman a  besoin de  préparer  le climat intellectuel et culturel qui ouvre la voie aux intellectuels à faire des approches critiques à l’image de celles  des postmodernistes à l’égard de la modernité et des modernes à l’égard de  l’âge classique et des philosophes grecs les défenseurs du logos envers la superstition qui se nourrissait des mythes et aussi des musulmans à l’encontre du paganisme. Le monde musulman a besoin des philosophes qui interpellent l’islam de l’extérieur comme l’a fait Fouad Zakaria ,Zaki Naguibe Mahmoud, Mohamed Abed Eldjabiri et Mohamed Arkoune. Or, pour que cela se réalise et que cette catégorie de  philosophes et d’intellectuels  ne subisse pas la marginalisation et le dénigrement que les  philosophes précédemment cités ont connu et ses efforts ne s’ écrasent pas  contre le mur de l’intolérance dressé par  les islamistes  pour contenir la pensée arabo-musulmane dans un dogmatisme religieux et la mettre à labri de l’esprit critique,  la liberté de discuter tous  les sujets même ceux qui sont qualifiés par les oulémas  de sacrés ou de tabous devrait être un droit humain indiscutable et inaliénable. Nous pensons, que  seulement  à cette précondition, que le discours théologique sera confronté à  des difficultés capables de  freiner la logique de domination qui le pousse à  s’accaparer de tous les espaces de réflexions et d’expressions dans la société en faisant de son discours une idéologie totalitaire et dogmatique. «Il faut travailler, comme il l’a affirmé Malek Charbel, à restreindre le rôle des religieux, en particulier les plus conservateurs d’entre eux, car ils imposent leur siècle éculé  et leurs idées fossiles à des peuples qui aspirent au mouvement»(13).

Les pseudosciences empêchent l’intellectuel musulman de conduire la société musulmane vers la modernité 

 L’islam a besoin des penseurs et des philosophes qui le secouent de l’extérieur comme ceux que l’occident judéo-chrétien connaît depuis la renaissance, d’un Galilée qui mettra fin aux pseudosciences qui commencent à prendre de l’importance  dans l’espace intellectuel du monde musulman au point que certains adeptes de nouveau charlatanisme  revendiquent la nécessité de les imposer  dans les programmes scolaires en tant que disciplines scientifiques sans se soucier de leur impact négatif sur l’esprit scientifique et sur la société . Ces pseudosciences sont connues sous appellations diverses, tels que  miracles du coran et médecine  prophétique, deux disciplines  qui gangrènent l’effort intellectuel des musulmans en empêchant la société d’accéder à la modernité via l’esprit scientifique, car elles menacent aujourd’hui le peu de science qui reste dans les programmes scolaires et universitaires.

On peut conclure d’après ce qui précède, que l’islam en tant que religion  ne peut être un élément positif  dans l’espace culturel du  monde arabo-musulman, seulement que lorsque  ses adeptes  seraient prêts à admettre que leur religion  n’a pas tout dit , et par conséquent ils acceptent que d’autres disent des  choses nouvelles  et  même  des idées  qui contredisent ces propos et enfin de tolérer des opinions  qui  ne seront pas forcement des louanges pour la religion , mais aussi des critiques . Car,  nous pensons que la religion comme tout autre discours qui s’adresse à l’être humain ne détient pas le monopole de la vérité et d’ailleurs, cela est un principe  partagé par les défenseurs de la modernité et ceux du postmodernisme qui n’ont rien avoir avec l’islam politique qui refuse la critique et la mise en question des valeurs et des principes du discours dominant contrairement à ce que les postmodernistes  font aujourd’hui au sujet de la modernité.

Fin

Part I , Part II, Part III, Part IVPart V, Part VI

Notes:

  Chebel Malek, Manifeste pour un islam des Lumières , (Paris :Fayard /Pluriel)

12-Ibid., p. 18.

13-Ibid., p. 192. 

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