La dimension politique du phénomène de retour de la religiosité

Alan Sokal

Nous constatons que même au sein des sociétés modernes, certaines avancées de la modernité sur le plan des valeurs morales et des libertés individuelles et collectives sont mises en cause par cet éveil de religiosité. Une religiosité qui essaye même de rivaliser avec les sciences modernes qui se sont libérées  de l’autorité du clergé à coûts de sacrifices considérables de vies humaines, en mêlant croyance et science. Ainsi, font-ils semblant d’être amnésiques  au fait qu’une telle  association  du profane et du sacré a généré aux temps forts du pouvoir du clergé un dogmatisme et un obscurantisme qui a démontré au cours de l’histoire sa dangerosité et ses méfaits à l’égard de l’esprit créatif et de la liberté de penser que le scientifique est censé posséder.

              Nous assistons en Occident, depuis trente ans, d’une façon plus accrue, au phénomène du retour de la religiosité et de l’irrationnel, motivé par la quête de sens qui se manifeste sous forme de revendications morales et de superstitions. Ce fait témoigne, à notre avis,  que l’Occident est  loin de la  l’état positiviste d’Auguste Comte  et du désenchantement du monde de Max Weber exprimant un recul des croyances religieuses ou magiques au profit de la pensée  rationaliste que la modernité a construite. Ainsi, nous  ne pouvons pas nous empêcher de penser  que ce qui se passe dans ce monde moderne ne reflète  pas la décomposition du religieux  ou  la  « sortie de la religion » supposée accompagner le processus de  modernisation de la société occidentale en générale et le passage de l’état ainsi que  l’individu  de l’hétéronomie à  l’autonomie en particulier, dont  le philosophe politique français Marcel Gauchet a parlé dans un  livre qui renvoie évidement à la pensée de  Max Weber,   intitulé  Le Désenchantement du monde.   En fait, ce phénomène  indique, contrairement à  ce que ces penseurs croyaient,  que  la religion, en occident judéo-chrétien  comme ailleurs, est bel est bien présente.

Une partie de l’occident se réfugie derrière la religion et sombre progressivement dans les ténèbres de la superstition…

 

              Une partie non négligeable de la population en occident qui réagit au discours de la modernité et résiste à son hégémonie, se réfugie derrière la religion et sombre progressivement dans les ténèbres de la superstition. Une réaction que nous jugeons significative, car elle  réinvite dieu, avec tous ses pouvoirs magiques et surnaturels -que la modernité a chassé de l’organisation de la cité et de la recherche scientifique- afin de s’immiscer de nouveau dans la nature, l’histoire et les affaires des humains, comme  Allah le fait  dans les sociétés  arabo-musulmanes.

            Certes, les sociétés  arabo-musulmanes réagissent  contre la modernité en utilisant l’islam d’une façon plus prononcée et surtout  politisée. Ainsi, contrairement au christianisme, nous pouvons dire, selon l’approche  de Gauchet de l’évolution de la religion , que le religieux en islam ne s’est pas réduit au «Temps individuel», il demeure toujours prisonnier du « temps collectif», c’est-à-dire l’islam est  toujours attaché aux valeurs et principes de la société traditionnelle dans laquelle il a vu le jour. Nous croyons que cela est à cause, d’un côté, de l’absence d’états légitimes, et de l’autre côté, de la domination  de l’idéologie du tout religieux qui a pris un ascendant marquant  sur  les idéologies profanes et même sur la science. Une  situation qui fait de la politique, dans cette partie du monde, la question centrale de sa pensée, de la religion un idéal politique et de la superstition une science légitime.

                La particularité de cette religiosité musulmane consiste dans le rejet des valeurs de la modernité y compris  celles qui touchent à la politique directement, c’est-à-dire celles impliquant un engagement collectif en vue de  promouvoir d’autres valeurs. Or, cela, bien évidement, ne peut  être exécuté que par des actions d’envergure politique, car ces valeurs  sont inhérentes aux institutions fondamentales de l’état et à sa forme, comme la laïcité, la démocratie et les droits de l’homme.

                En revanche, en Occident laïc, ce phénomène tel qu’il se manifeste semble ignorer les valeurs modernes à caractère politique, du moins il ne les rejette pas explicitement, et ce,  que ce soit par conviction ou par méfiance, parce que l’esprit laïc de l’organisation de la société et de l’état oblige toute idéologie à s’y confirmer, du moins en apparence. Cependant, ce phénomène de religiosité parait dans le monde arabo-musulman plus important, voire plus inquiétant qu’en Occident, parce  les institutions qui défendent la modernité dans la quasi-totalité des pays arabo-musulmans, contrairement aux pays occidentaux,  sont fragiles, faute de légitimité et de démocratie,  résistent mal aux attaques de l’idéologie islamiste. Ainsi, le rejet de  la modernité par les islamistes  dans ces pays n’est pas seulement un discours, mais aussi des actions concrètes qui visent à restructurer la société afin de la rendre plus islamique qu’elle ne l’est.

             Alan Sokal a souligné  cette différence entre les deux contextes de ce regain de la religiosité  dans  son livre Pseudosciences et postmodernisme : adversaires ou compagnons de route? où il  dit en ces termes : «le fondamentalisme chrétien, bien qu’il ait connu des hauts et des bas, demeure une force politique puissante aux États-Unis, mais son développement a pu être contrebalancé, du moins jusqu’à ce jour, par une longue tradition juridique de séparation entre l’Église et l’État. En revanche, dans beaucoup de pays en développement, des bouleversements sociaux et économiques profonds coexistent avec une forte religiosité populaire en même temps que les traditions libérales et laïques sont faibles ou inexistantes. Dans ces conditions, le modernisme réactionnaire d’inspiration religieuse représente une menace permanente, là où il n’est pas déjà devenu une réalité.  »(1).    

La (re) montée de la religion dans le monde arabo-musulman…

       Il ne faut pas négliger que cette (re)montée de la religion, que tout le monde peut constater dans le monde arabo-musulman, dément, à notre avis, les prédictions de certains spécialistes qui croyaient que l’islam politique était en agonie et que le monde arabo-musulman est sur le point d’entamer une nouvelle étape de son histoire qu’ils n’hésitent pas à qualifier de post-islamiste, dans le sens d’une étape qui succède à l’islamisme, une étape donc où l’islam serait moins politique. Or, la réalité telle qu’elle se présente depuis en moins quinze ans prouve le contraire de ce que ces spécialistes ont prédit. Puisque, l’islam politique est toujours en bonne santé idéologique. Pire, il est en plein expansion et est en train  d’engloutir plus que jamais toute la culture du monde arabo-musulman et de tuer sa diversité en endoctrinant la majorité des musulmans par ses idées subversives et hostiles aux valeurs de la modernité et de tout ce qui n’est pas considéré  islamique par ses représentants.

            Par ailleurs, en chassant les dictateurs du pouvoir, le printemps arabe offre à l’islam politique une nouvelle opportunité historique. Cette fois-ci ce n’est  pas pour  renforcer ses rangs dans l’opposition comme il a pu le faire  pendant la guerre froide lorsque les USA et ses alliés l’utilisaient  pour contrer la progression  de l’idéologie  communiste sur le plan international et au sein des états nations arabo-musulmans, mais pour s’accaparer de l’appareil de l’état et d’user de son pouvoir afin de mettre en application son utopie totalitaire.

          Par ailleurs, si les défenseurs de la  laïcité et de la modernité dans le monde arabo-musulman n’arrivent pas à

Auguste Compte

transformer leur projet de société en une culture ancrée dans la société capable de freiner l’ascension de l’islam politique et de rivaliser avec ses défenseurs, non pas d’une façon élitiste qui se fait dans les salons et les colloques loin de la majorité de la population  comme ils l’ont souvent fait, mais d’une façon plus pratique et plus prés du quotidien de la majorité de la population qui met en avant une démocratie de proximité, eh bien, nous pensons que rien ne pourra perturber le processus d’islamisation des sociétés arabo-musulmanes que les tenant du totalitarisme islamiste ont met en marche. Car, c’est l’isolement, volontaire ou involontaire,  des démocrates qui fait que la démocratie, qui est censée en principe être l’idéologie du peuple, soit représentée  chez la majorité des musulmans  soit comme un luxe réservé et revendiqué par une élite disjonctée de la réalité et vivant loin des problèmes socioéconomiques  dont elle souffre ou comme une idéologie antéislamique qui a des racines judéo-chrétiennes. Alors, dans beaucoup de pays arabo-musulmans, l’islam politique serait vraisemblablement dans un future  proche en mesure  d’utiliser  les moyens de l’état afin de s’imposer à long terme comme l’unique islam légitime  que les musulmans seraient contraints de respecter, non pas en tant que croyants seulement, mais aussi en tant que citoyens, et cela évidement à cause de la confusion que les états font entre la politique et la religion dans la gestion de la chose publique, une confusion qui les condamnera à  considérer la religion comme quelque chose de public. C’est que la communauté, dans cette confusion des genres, a le droit de juger le degré de croyance de chacun. Le détenteur du pouvoir politique dispose des prérogatives qui lui donnent le droit de l’organiser et de lui imposer l’orientation qu’il veut. Dans cette situation, la religion ne relève pas  de l’ordre du privé et de l’intimité  de chacun dont personne n’a le droit de se mêler, fût-il le souverain comme le suggère la laïcité.

Avec l’islam politique au pouvoir, la citoyenneté sera  dépendante  de la croyance…

C’est simple, avec l’islam politique au pouvoir, la citoyenneté sera  dépendante  de la croyance. Un statut qui peut éloigner facilement le musulman définitivement des valeurs politiques de la modernité.

              Nous ne pouvons pas ignorer  que le regain de la  religiosité en occident soit favorable justement à la confusion entre la religion et la politique dans la gestion de la chose publique. Même si aujourd’hui, telle qu’il se manifeste, il ne se revendique pas comme un mouvement politique qui vise l’organisation de l’espace public, il reste, à notre avis, qu’à l’avenir il ne se privera pas, si les circonstances sont de son côté, de faire des revendications politiques susceptibles de secouer l’édifice politico- juridique laïc, à l’instar de l’islam dans le monde arabo-musulman.

Actuellement, il y a des signes avant-coureurs  de cette éventualité, les attaques à  répétition aux USA contre le principe qui garantit un enseignement laïc par les défenseurs du créationnisme scientifique et du dessein intelligent confirment cette tendance. Il y a au cœur de ces manifestations religieuses et de ces superstitions, selon Dominique Lecourt, une sorte de théocratie rampante.

Certaines avancées de la modernité sur le plan des valeurs morales et des libertés individuelles et collectives sont mises en cause par cet éveil de religiosité…

               En fait, nous constatons que même au sein des sociétés modernes, certaines avancées de la modernité sur le plan des valeurs morales et des libertés individuelles et collectives sont mises en cause par cet éveil de religiosité. Une religiosité qui essaye même de rivaliser avec les sciences modernes qui se sont libérées  de l’autorité du clergé à coûts de sacrifices considérables de vies humaines, en mêlant croyance et science. Ainsi, font-ils semblant d’être amnésiques  au fait qu’une telle  association  du profane et du sacré a généré aux temps forts du pouvoir du clergé un dogmatisme et un obscurantisme qui a démontré au cours de l’histoire sa dangerosité et ses méfaits à l’égard de l’esprit créatif et de la liberté de penser que le scientifique est censé posséder.

               En fait, cet éveil est probablement derrière l’apparition et la propagation des théories pseudo-scientifiques qui mêlent croyance et science, telles que les  créationnismes et le dessein intelligent qui revendiquent le droit d’avoir le  même statut que les théories scientifiques dites modernes  dans l’enseignement. Ce phénomène trouve chez les postmodernistes un appui idéologique très efficace en utilisant les critiques relativistes de ces derniers de la science moderne et d’autres valeurs que la modernité défend comme la laïcité et la démocratie.

          Certes, les tenants de ces théories pseudo-scientifiques n’agissent pas dans le champ politique, mais dans celui  de la connaissance scientifique et particulièrement dans  l’enseignement et la santé. Néanmoins, on ne peut pas occulter le fait que les discours et les actions de ces fondamentalistes soulèvent des problèmes politiques. En fait, et du point de vu philosophico-politique on peut dire que ces fondamentalistes font de la politique, car d’une part, on peut pas ignorer que les  domaines de l’activité humaine  où ils sont très actifs représentent des autorités dont l’état moderne a besoin pour sauvegarder ses valeurs et de l’autre, tout le monde constate que les  pseudosciences que ces fondamentalistes défendent progressent et gagnent graduellement du terrain dans certains pays occidentaux (États-Unis, Suède et Allemagne) grâce aux compagnes de prosélytisme très actives et bien organisées des sectes  religieuses chrétiennes et aussi grâce au lobbysme que ses défenseurs exercent sur les acteurs politiques et sur les médiats.

        À notre avis, des politiciens très influents comme le président d’un grand état moderne comme les États-Unis George W. Bush qui ne s’est par retenu de manifester publiquement  son soutien aux créationnistes, tout comme l’avait fait avant lui Ronald Reagan, et qui croit à certaines superstitions bibliques tel que Gog  et Magog, aux signes révélateurs, est la preuve de la  dimension politique que ce regain de religiosité a pris en occident moderne et notamment son éventuel danger sur la paix dans le monde, car il agit dans le sens du choc des civilisations que beaucoup de spécialistes redoutent.

Le postmodernisme comme moyen utilisé par la religion pour occuper l’espace public…

            D’après ce constat,  nous pouvons dire qu’en réalité, les adeptes et les tenants de ces théories pseudo-scientifiques et de ces superstitions qui paraissent pourtant apolitiques ne s’empêchent pas pour autant de faire la politique d’une manière indirecte, étant donné qu’ils sont capables d’influencer les décideurs politiques, car ils sont conscients que dans les circonstances actuelles, la réalisation de leurs revendications  dépend essentiellement du soutien des hommes et des femmes politiques.es théories pseudo-scientifiques sont  des superstitions qui s’inspirent de la religion et utilisent

les thèses philosophiques des postmodernistes. Elles  rejettent  l’universalité de la science moderne au profit d’une ethnoscience  et des savoirs locaux  qui  supposent que la science est  un système rattaché au contexte socioculturel du scientifique. Car, selon eux, la science est une construction sociale et non une vérité objective que le scientifique découvre. Cette façon de concevoir la science, inspirée du constructivisme social de Piaget, implique  que  toute construction  sociale d’un  discours sur la nature autre que celui de la modernité est un  discours  légitime, digne d’être considéré comme scientifique. Ainsi, toute entité culturelle à partir de ses croyances et  de ses mythes est-elle capable  de construire ses propres  discours scientifiques  sur la nature et sur l’homme. Elle n’a pas besoin du paradigme moderne. Ses discours livrent,  selon les postmodernistes, des vérités construites à l’aide de méthodes et de principes, certes distinctes de celles de la science modernes et répondent  aussi à une logique différente de la sienne, mais elles sont à leurs yeux toutes aussi acceptables que les vérités scientifiques que la culture occidentale a produites. Donc, même les religieux ont le droit de construire leur discours «scientifique» sur la nature, rien ne les empêche d’un point de vu scientifique postmoderniste  d’inclure dans  leur réflexion l’existence de dieu comme postulat explicatif que les scientifiques modernes ont écarté, et d’utiliser les textes sacrés en prétendant suivre un autre paradigme que celui de la science moderne. Or, cette association  entre le postmodernisme et la pseudoscience contre la science moderne, qu’Alan Sokal qualifie de compagnons de route, ne suppose en aucune façon  que la pseudoscience est une conséquence logique du postmodernisme «Le postmodernisme, selon Alan Sokal, n’a pas engendré la pseudoscience et, dans la plupart des cas, ne la soutient pas explicitement. Néanmoins, en affaiblissant les fondements intellectuels et moraux de la pensée scientifique, le postmodernisme est complice de la pseudoscience et agrandit “l’océan de folie sur lequel le frêle esquif de la raison humaine navigue tant bien que mal“» (2) .    

           Certes, en occident, comme nous le constatons, cette manifestation, au moins actuellement, n’est pas de nature politique proprement dit, étant donné qu’elle ne revendique pas le pouvoir politique ouvertement , et cela évidement à l’opposé de ce que nous voyons chez les mouvements islamistes dans le monde arabo-musulman, nous pouvons  même dire que présentement, ce regain de religiosité est surtout d’ordre moral bien que ce soit la chose qu’il conteste franchement, puisqu’il n’appelle pas publiquement au bouleversement de l’ordre démocratico-laïc que l’état moderne a instauré. En fait, les hommes et les femmes qui sont touchés par ce phénomène ont  choisi de résister et de mener une guerre contre les valeurs de l’état moderne par la mise en avant de certains valeurs morales  chrétiennes que les medias et les faiseurs d’opinions préfèrent qualifier  de conservatrices ou de néoconservatrices et non pas de valeurs qui défendent la théocratie, et cela demeure ainsi  tant qu’ils acceptent d’œuvrer dans le cadre juridique et politique de la démocratie.

               Enfin, nous voyons leur résistance se manifester contre les valeurs de la modernité d’une façon plus engagée, précisément sur les questions relatives à la bioéthique et à la liberté d’expression, ils  développent un discours fondé sur des conceptions religieuses de la vie et de la nature de l’homme, ils se présentent comme les défenseurs des valeurs judéo-chrétiennes et de la spiritualité  contre la déchéance de l’humanité et le matérialisme déshumanisant que le discours laïc, à leur yeux, justifie et qu’ils accusent d’être  le principal responsable.

Kaidi Ali ( Docteur et Professeur en philosophie)

————————–

1-Alan Sokal, Pseudosciences et postmodernisme : adversaires ou compagnons de route?, traduit de l’anglais par Barbara Hochstedt, préface de Jean Bricmont. (Paris : Odile Jacob, 2005), p. 147.

2-Ibid., p. 153.

Leave a Reply

Your email address will not be published.