Zizi Smail: l’affranchissement du corps artistique comme réflexion sociale

Sans que l’on soit critique savant en sculpture, on peut ressortir du travail artistique de Zizi Smail deux périodes parfaitement distinctes qui indiquent dans une certaine mesure la dimension autobiographique de ce que l’on produit, à savoir la période d’avant l’exil où le corps était enfoui, dissimulé, et la période après l’exil où le corps s’affranchit, n’a pas honte d’être nu, de revendiquer son Je. 

Zizi Smail dans son atelier

Par Louenas Hassani

D’abord, est-ce seulement une réflexion savante? L’a-t-il fait sciemment pour ainsi dire? Le sculpteur Zizi Smail y a-t-il vraiment pensé? Un petit œil posé sur l’ensemble de son œuvre que la réponse en découle d’emblée comme une évidence : la totalité des œuvres de Zizi Smail en Algérie, du moins celles que nous connaissons en général, sont masculines et, à l’inverse, toutes ses œuvres créées depuis son départ en occident-ou presque-, si l’on excepte son géant Bouddha à Bangkok, une figure d’homme sacré, du reste asexué, tant il est une figure déifiée, sont des sculptures féminines. L’espace natal, l’Algérie en général ou la Kabylie en particulier,  symbolise-t-il le viril, la domination masculine, la biffure du féminin et sa négation? D’ailleurs, pire, Zizi Smail y a produit la plupart du temps des œuvres qui célèbrent la guerre, glorifient la mémoire, sacralisent le passé dans des sculptures archétypales : des hommes d’un âge mûr, musclés, affectant des mines graves, sérieuses, intransigeantes…

 

L’affranchissement sculptural dans l’œuvre de Zizi Smaïl :

 

       C’est compréhensible, l’état uniformisateur de la pensée, un espace négationniste réfléchi par des hommes qui ont la haine du beau, de l’attrayant, de la différence, qui ne laissent aucune chance pour le possible, pour l’autre, ont pensé que la sculpture doit être réfléchie idéologiquement, que l’art en général ne doit vouer son esthétique que pour une certaine idée de la libération, de la décolonisation par la violence, de l’affranchissement par l’extrême, de la célébration de la mémoire. Cet homme enturbanné, grave, titanesque, intimant un quelque ordre, est la réflexion sculpturale même d’un état qui pense que l’art doit être assujetti par le politique, et pire, que le vivre ensemble doit être pensé par des hommes, seulement part des hommes. Comme si une société fraichement décolonisée, horizonnée d’un avenir indécis, incertain, aspirant au progrès, ne peut être réfléchie à la lumière d’un regard féminin. D’où une autre question : l’absence artistique quasi-totale du corps de la femme dans l’espace public, n’est-elle pas pour quelque influence dans notre production somme toute insondable de la violence, du sexisme, du rejet de l’autre?

         Nous sommes, n’est-ce pas, la somme considérable de symboles, de schèmes socioculturels,  de référents historiques, mythiques, culturels, etc. Tout ce qui est autour de nous, la ville, la rue, l’espace, la musique, la politique, les sports que nous pratiquons, la religion, la discussion, etc., nous dit, nous exprime au plus haut point, jusque dans nos intimités. Même la religion nous subit. Nous lui faisons dire un peu ce que nous sommes. L’islam d’Indonésie ne peut être celui de l’Algérie, comme ne peut être l’islam de l’Arabie saoudite celui du Maroc. Ça va de soi, chaque environnement produit une façon de voir singulière y compris de ce que l’on pense être sacro-saint.

       Ainsi, rien qu’à poser la question suivante sur les sculptures que l’on a érigées partout au pays (Je ne parle pas des sculptures coloniales), on a d’emblée une réponse sur la manière qui nous est intrinsèque de réfléchir le monde : pourquoi 100%  ou presque (je sais qu’il y a ici et là des sculptures de femmes, des héroïnes asexuées généralement) des sculptures algériennes sont masculines?

      Je n’ai pas envie d’aller du côté de la charge religieuse et culturelle, le but de notre modeste article étant juste de poser quelques questions que nous pensons importantes, nécessaires, essentielles. D’une manière savante ou profane, nous savons tous que l’art quand il est osé en Algérie est commis pour ainsi dire, comme s’il s’agissait d’un acte criminel. Déjà que religieusement parlant, il est interdit de recréer la création!  Encore plus de représenter une femme, de la considérer un peu comme un être normal, égal(!) au centre de l’acte social, de l’érotiser, de lui donner des attributs la hissant au rang de l’homme! La question est d’abord à poser autrement : pourquoi Zizi Smail, depuis son départ vers l’ailleurs, l’Italie, dans la ville mondialement connue pour la blancheur naturelle de son marbre, Carrare, ne sculpte plus généralement que des femmes?

       D’abord, il faut comprendre que le choix de Zizi Smail, comme sculpteur connu déjà dans le milieu en Algérie et ayant produit des œuvres exposées dans quelques uns des plus grands musées algériens, du moins dans les milieux académiques, n’est pas anodin. Chaque sculpteur travaillant dans le marbre rêve de sculpter directement dans un grand bloc, un peu comme le faisait jadis Michel Ange (1475-1564), l’un de plus grands sculpteurs de l’histoire, et à Carrare exactement. D’autant plus que l’Italie, surtout depuis la renaissance, est incontestablement le pays qui a contribué le plus au capital sculptural universel. Du reste, le terme sculpter lui-même vient étymologiquement du latin sculpere, qui signifie : tailler ou enlever des morceaux à une pierre.   

        Ensuite, si l’on revisite une à une les œuvres du sculpteur en Algérie(les plus connues), on constate qu’au-delà de la biffure du féminin, le marbre n’était pas la matière de ses sculptures. Pire, de ses propres dires (relisez l’interview), la statue du combattant à Aokas a été coulée dans le béton, d’où ce sentiment d’inachevé que l’on a lorsque on y pose l’œil. C’est-à-dire que le FLN de sinistre mémoire a fait sa commande d’alors comme s’il s’agissait d’un monceau de parpaings que l’on peut disposer comme bon nous semble!

Elle se déleste du tissu, elle s’élève vers l’horizon!
( la sculpture ressemble à son autre sculpture “ Respiro“Souffle“ exposée au musée italien de sculpture

      Enfin, au-delà de l’affranchissement artistique pour ainsi dire pour sortir de l’idéologie dominante, au-delà de l’émancipation du corps qui s’élève vers la nudité, vers son expression plurielle, sorti du conditionnement du tissu, ce voile social, il y a aussi l’affranchissement d’une certaine matière de la technique et des matériaux utilisés comme  le béton, le plâtre, etc., mieux, un affranchissement aussi d’une certaine couleur, le vert étant la couleur de presque toutes les sculptures en Algérie; le vert de l’hégémonie militaire, le vert de la patrie spoliée, le vert de l’Islam…

Le  masculin carcéral et le féminin libertaire:

         Sans que l’on soit critique savant en sculpture, on peut ressortir du travail artistique de Zizi Smail deux périodes parfaitement distinctes qui indiquent dans une certaine mesure la dimension autobiographique de ce que l’on produit, à savoir la période d’avant l’exil où le corps était enfoui, dissimulé, et la période après l’exil où le corps s’affranchit, n’a pas honte d’être nu, de revendiquer son Je.

La fontaine de Ain El Fouara à Sétif, oeuvre du sculpteur français Francis de Saint-Vidal (1840-1900)

        La sculpture de la fontaine d’Ain El Fouara, monument emblématique de la ville de Sétif en Algérie et qui a failli être détruite par une bombe islamiste en 1994, est la preuve même de ce sentiment obsidional, de cette peur du corps, de la nudité, du féminin. Réalisée par Francis de Saint-Vidal (1840-1900) en 1898, elle est l’endroit de Sétif le plus visité par les touristes. On lui voue un culte quasiment sacré. La sculpture nue est rattachée dans le subconscient des gens à une certaine sainteté. D’où une dichotomie qui nous exprime profondément :   la femme chez nous est ou interdite d’expression ou divinisée, déifiée, élevée au rang de sainte(1).

   Ainsi, comme dans la littérature algérienne, la sculpture, comme tentative d’interpréter l’environnement esthétiquement, ne déroge pas à la règle de la production social du sens.  Nos arts en général n’arrivent pas à imaginer une femme en dehors de la femme mère et génitrice, de la femme sœur, de la femme soupente familiale. Rien de la femme autonome, libre, libertine, la femme fatale… Il a fallu d’abord pour Zizi Smail qu’il soit à l’épicentre de la révolution sculpturale, l’espace qui a enfanté les plus grands sculpteurs de l’histoire, pour qu’il cherche dans les profondeurs du corps, pour qu’il ne s’arrête pas, comme en Algérie, dans la limité tracé par le tissu; le tissu comme tabou à ne pas outrepasser.

        D’ailleurs, la quasi-majorité des statues ou sculptures coloniales répandues aux quatre coins du pays, qu’on aurait pu et dû par ailleurs préserver et de protéger comme un grand butin de guerre, ont été démantelées, détruites, minées, volées. La sculpture et le féminin y sont encore la honte impardonnable que l’on pourchasse publiquement, massivement, au nom d’une légitimité transcendantale ou immanente.

            C’est tout de même symptomatique, les grecs n’ont aucun problème avec la féminité et la nudité artistique il y a des millénaires, pendant que  nous nous ingénions toujours à puiser dans des historiettes à mourir debout l’outrage fait aux divinités.

            Pourtant, une petite rétrospective sur la production des sociétés pour l’art nous suffit à comprendre que l’émancipation du corps et l’expression du féminin sont, in fine, des conditions sin qua non pour qu’une société se développe : toutes les sociétés qui n’ont pas du mal avec la nudité artistique ont un meilleur vivre ensemble que le notre, bien mieux, font partie des sociétés les plus justes, les plus épanouies. Comme si l’expression du féminin contribuait à apaiser l’instinct en l’homme, à le raisonner par voie de conséquence.

         Regardez un peu comment est le corps de la femme chez Zizi Smail, comment est son idée de la féminité!  Les femmes y sont toutes belles, les corps sveltes, fins, minces, parfois quasi-rachitiques; un corps moderne pour signifier la coupure ontologique avec le corps vénitien caractérisé par un certain embonpoint, une certaine idée du beau et du nu à la lumière de l’influence religieuse. Par ailleurs, le corps chez notre sculpteur est mouvant, fier, pensif, méditatif, exprimant un sentiment joyeux rarement, douloureux souvent, s’émancipant ou tentant au moins de dépasser sa condition…

Le tissu comme élément sociologique chez le sculpteur :

Le corps noué qui s’affranchit peu à peu

        Dans la sculpture ci-dessus, la femme assise penchée d’un côté, une main à sa cheville et une autre appuyée sur le sol, on se pose la question sur la signification ou la portée sociale de cette bande de tissu ressemblant plutôt à une chaîne et qui bande quasiment toute sa tête par ailleurs comme pour y empêcher le regard, l’expression, l’opinion. On convient qu’une œuvre artistique, une sculpture dans notre cas, est pensée par le regard de son ouvrier comme elle sera pensée, souvent différemment, par celui qui la regarde, à savoir nous.  Et quand nous interprétons une œuvre, elle subit bien entendu notre subjectivité, notre autobiographie pour ainsi dire.  Dans le cas de notre œuvre, on dirait (une interprétation personnelle) que le tissu joue le rôle d’un fouet. Si bien que la peau en porte les stigmates. Comme s’agissant des traces résultant d’une torture par le fouet ou par une plaque métallique. La femme est enchainée, pensive, triste, la tête couverte par le bandeau de la honte, de la société. Elle essaye de s’en affranchir, de s’en délester…

       Dans d’autres sculptures, le tissu est dompté; il devient l’expression qui magnifie la féminité, qui la mythifie. La sculpture de la femme au voile

Le tissu au centre de la féminité

transparent sur son visage, sur son bassin, son cou, exprime cette idée de la femme à mi-chemin entre la libertine et la chaste. Son corps est splendide, ses seins fermes, des seins plantureux d’une belle femme qui allaite, ses yeux sont clos, invitants, ses courbures sont fines, harmonieuses.

Dans une autre sculpture, une femme se débarrasse de la chaine du tissu qui retient encore un peu ses fines et gracieuses jambes. Dans l’autre sculpture où le tissu compose avec la femme une sorte d’arc qui décoche la flèche insubmersible du verbe féminin, la femme  exprime dans le tissu toute sa capacité à se mouvoir, à se libérer, à composer avec le tissu, avec la société donc. Tout comme d’ailleurs l’autre sculpture qui lui ressemble avec en plus un anneau de tissu sur lequel la femme tente de faire son saut à la perche, comme pour enjamber l’interdit!  Regardez un peu cette autre femme aux yeux bandés, la tête regardant du côté gauche, la poitrine bombée, fière, indocile, tenant un tissu qui pend de ses mains derrière elle, marchant sur la pointe de ses orteils comme sur les œufs de son âme, aussi bien pour faire attention que pour s’élever dans le firmament.

 

Le tissu comme perche pour enjamber sa condition!

       L’art a ceci de particulier. Il sait fouiller en nous, dans les tréfonds de l’être; il sait en extraire une vision esthétique du paraître et du dissimulé. Et en ce sens, Zizi Smail, son œuvre, son parcours, les deux périodes distinctes de son art, nous exprime tellement que le moindre trait, la moindre parcelle, le plus infime détail de ses sculptures est à lui seul une sociologie, une interprétation de ce que nous sommes. Parce qu’avant tout, le sculpteur, n’importe quel sculpteur, n’importe quel artiste en général, etc., est d’abord un capital symbolique, une influence socioculturelle. On peut même aller même du côté de son origine méditerranéenne, à savoir qu’il est né et a grandi  à côté d’une mer rassasiée d’azur, la mer autour de laquelle la nudité, la sculpture, les arts en général ont connu le meilleur essor au monde. S’il était né au désert, aurait-il eu le même parcours? Non, et pour cause. Il aurait eu une autre charge socioculturelle, historique, linguistique…

        L’œuvre de Zizi Smail est un pays, une patrie qui s’affranchit pour rejoindre l’universel, une idée du beau qui apaise, transcende, libère; une certaine façon d’interpréter le monde qui nous environne à la lumière d’une certaine conception de l’idéal.

 

 

Par Louenas Hassani

 

(1)http://fr.wikipedia.org/wiki/Fontaine_d’Ain_El_Fouara 

Entretien avec Zizi Smail

Zizi Smail: le sculpteur algérien qui fracasse notre rapport au corps.