Une femme aux idées modernes dans un Québec souffrant d’une laïcité inachevée

Au  lieu de débattre sur la question de la relation de l’état avec la religion, le maire de Saguenay  a plombé  le débat avec ses propos d’un niveau intellectuel et politique qui font  peur. Il ne s’est pas gêné de désigner la candidate du Parti Québécois  par son origine et non pas par son combat pour la laïcité que la majorité des québécois reconnaissent.

En pleine campagne électorale des élections provinciales de 2012 au Québec, le maire de Saguenay Jean Tremblay, pour fustiger la position de la candidate du parti québécois Djamila Benhabib sur la place de la religion dans un état prétendant  séparer la religion de la  politique, ne s’est pas retenu de déclarer: « ce qui me choque ce matin, c’est de voir que nous, les mous, les Canadiens français, on va se faire dicter comment se comporter, comment respecter notre culture par une personne qui arrive d’Algérie et on n’est même pas capable de prononcer son nom ».

Ainsi, même en pleine compagne électorale, lorsque le problème de la laïcité s’est  invité  dans le débat politique québécois ,certes d’une révoltante manière qui suscite la polémique plus que le débat serein, car il a été soulevé par les  propos insensés  que  Jean Tremblay a tenus contre les positions laïques de la candidate du Parti québécois en ce qui a trait à ses supposées positions contre la présence du crucifix à l’assemblée nationale, les politiciens refusent de débattre sur cette question et préfèrent la remettre  aux calandes  grecques sous prétexte que l’opinion des québécois sur le sujet est encore divisée.

       Le moins que l’on puisse  dire  des propos du maire de Saguenay, c’est qu’ils sont  à la limite de la xénophobie pour ne pas dire qu’elles le sont vraiment,  au moins aux  yeux de beaucoup d’émigrants qui croient à leur nouvelle citoyenneté canadienne. Cependant, le plus étonnant dans l’histoire, à notre sens, est que ce politicien ignore que beaucoup de québécois laïcs  qui ne  sont pas d’origine algérienne partagent le combat de Djamila Benhabib, revendiquent une vraie neutralité de l’état et ils sont contre la présence du crucifix à l’assemblée nationale. La question de la laïcité  n’a rien à voir avec l’origine ou l’ethnie du citoyen; elle est d’ordre politique, elle n’est la chasse gardée d’aucune communauté religieuse, fût-elle celle de la majorité des québécois. Le débat démocratique est l’essence même de la citoyenneté.

    En suivant le raisonnement absurde de Jean Tremblay et la position du PQ sur la question de la  présence des symboles catholiques dans les institutions de l’état et dans les espaces publics, une opinion du reste qui reflète –malheureusement- l’opinion de beaucoup de québécois, on peut déduire qu’avec le temps, lorsque les religions autres que la religion catholique seront mêlées à l’identité québécoise et auront acquis par conséquent le qualificatif de religions historiques auquel les adversaires de la vraie laïcité se référent pour justifier leur refus de la neutralité universelle de l’état, il  sera légitime aux adeptes de ces religions de revendiquer la présence de leurs symboles religieux à l’assemblée nationale, pour ne citer que cette institution. Or, en réalité, nous pensons que le problème est plus vaste et plus complexe qu’une simple présence d’un  symbole ou d’un un autre  à l’assemblée nationale. En vérité, le vrai  problème qu’il faut poser et sur lequel il faut débattre est le suivant : qu’elle est la laïcité qui peut garantir plus de neutralité à l’état? Est-ce la laïcité qui s’inspire des idées des Lumières ou bien la pseudo-laïcité que l’on qualifie d’ouverte?

       Au  lieu de débattre sur la question de la relation de l’état avec la religion, le maire de Saguenay  a plombé  le débat avec ses propos d’un niveau intellectuel et politique qui font  peur. Il ne s’est pas gêné de désigner la candidate du Parti Québécois  par son origine et non pas par son combat pour la laïcité que la majorité des québécois reconnaissent.

L’Assemblée Nationale du Québec avec le crucifix au fond de la salle

        On peut déduire de ces propos qu’au Québec la citoyenneté de chacun se détermine par son ancienneté et  son appartenance à une histoire qui remonte à un passé relativement lointain que les nouveaux citoyens et  citoyennes non catholiques  n’ont pas forcément vécu. Mieux, ils sont condamnés pour toujours à ne demeurer selon ce critère insensé que des citoyens de seconde zone. Ainsi, tant que la citoyenneté  est définie par l’identité catholique, car c’est de cela dont il s’agit lorsqu’on parle du respect des symboles religieux, et non pas par le respect des lois et l’exercice des droits politiques, les citoyens issus de l’immigration  seront toujours considérés comme des étrangers et n’ont pas donc à se mêler du linge sale des «vrais québécois» . D’ailleurs, ce maire a bien réussi son coup médiatique, puisque aussitôt qu’il a tenu ces propos xénophobes, la réaction des québécois était qu’au lieu de se demander s’ils  sont pour une  laïcité totale des institution de l’état ou pour une laïcité qui affiche l’appartenance religieuse de la majorité des citoyens, ils se sont posés la question, s’ils sont vraiment  xénophobes comme parait l’être un maire comme Jean Tremblay. Certes, il y a une relation entre les deux questions, mais la réponse sur l’une n’englobe pas la réponse sur l’autre, puisqu’on peut être en même temps xénophobe et laïc, comme on peut être l’un sans l’autre.

     Ce qui est plus grave encore que la déclaration de Jean Tremblay, selon moi, c’est la réaction des partis politiques, notamment celle  du PQ  qui a tenu à condamner les  propos du maire tout en faisant remarquer  par la même occasion que ces positions contre le crucifix  sont celles de Djamila Benhabib, l’intellectuelle et la militante de la laïcité,  et non pas celles de Djamila Benhabib la candidate. Il fallait pour le PQ qu’il fasse cette précision,  enfin cette pirouette politicienne, sinon il  risquerait de perdre les élections à cause de la position laïque de sa candidate! L’enjeu est de taille, c’est une question de course au pouvoir. D’un  côté, il faut que le PQ clarifie sa position officielle sur cette question afin de mettre fin à cet amalgame entre l’opinion personnelle de la candidate et  celle adoptée par le parti, de l’autre il faut qu’il soit aussi très attentif aux sondages  sur cette question qui disent que la majorité des québécois ont une position contraire à ce que Djamila Benhabib est beaucoup d’instinctuels et militants de la laïcité pensent de la neutralité de l’état.  Car, Les sondages montrent que la majorité des québécois veulent une laïcité qui tolère la présence de la religion catholique dans les espaces publics. Aussi, tiennent-ils dur comme fer à leur crucifix à l’assemblée.  Le PQ en tant que force politique qui aspire à gouverner a donné de l’importance à cette façon de concevoir la laïcité.

    La cheffe du  Parti Québécois (PQ) lorsqu’elle a parlé publiquement de la charte de la laïcité a mentionné qu’elle sera respectueuse du patrimoine historique et culturel  québécois. Ainsi, c’est clair, la  charte que ses candidats défendent dans cette campagne,  y compris Djamila Benhabib,  ne sera aucunement une menace contre la présence historique du crucifix à  l’assemblée nationale, même si celle-ci à titre personnel pense le contraire.  Car, faut-il le rappeler, madame Benhabib n’a jamais caché qu’elle est pour  une laïcité sans aucune concession à la présence des religions dans les institutions de l’état.

              En fait, pour des calculs électoralistes, les politiciens refusent de prêter l’attention qu’il faut à la question de la laïcité , car pour eux et surtout selon les sondages,  la boussole  et l’astrologue moderne du prince auxquels les politiciens sont appelés à   adapter  leurs  stratégies  et opinions dans les campagnes électorales afin d’assurer leurs victoires, le problème de la laïcité ne représente pas un grand enjeu politique qui préoccupe  les québécois. Aussi, il ne mérite pas d’être débattu! En plus, d’après certains politiciens et observateurs, la laïcité est un problème  qui divise les québécois. C’est dire que selon ces candidats eternels à quelque chose, ce n’est pas opportun de débattre en plein campagne électorale  de ce sujet! Bref, nous pensons qu’il ne serait pas débattu  même  après ces élections.

      Cet état d’esprit régnant dans le monde politique québécois condamne les politiciens à la  passivité et à reproduire dans leur pratique de la politique ce qui existe  déjà dans la société. Ils n’ont plus ce rôle d’initiateurs de nouvelles idées et de  provocateurs de débats démocratiques. En fait, leur rôle s’est réduit à la gestion de la chose publique comme on gère une entreprise économique, et ce, selon la loi dictée par les sondages qui mesurent leur rendement par les opinions favorables ou défavorables à l’encontre de leurs actions et opinions politiques. C’est dire que leur  but ultime, désormais, est de plaire à la majorité des citoyens pour que celle-ci soit de leur côté dans les prochaines élections. Dans ces conditions, la politique est synonyme de populisme et le débat démocratique  de démagogie.

      En réalité, cette situation empêche le Québec de  développer une position  claire à l’égard de la place que la religion doit       occuper dans la cité, la place  non pas d’une  religion bien précise, mais de toute les  religions. Car, en principe , dans une vraie laïcité, toutes les croyances sont censées appartenir à la sphère privée de chacun, et l’état doit être neutre dans son apparence et dans ses actes, c’est-à-dire qu’il ne doit pas être identifié par  aucune religion fût-elle celle de la majorité des citoyens. Le problème de la laïcité tel qu’il est posé ne concerne pas les minorités issues de l’immigration comme certains politiciens et une partie des québécois le laissent entendre, ce n’est pas un problème propre à la communauté musulmane ou juive, tant s’en faut, c’est un problème qui concerne tout les citoyens et il est au centre du fonctionnement de l’état.

       Cette polémique et ce refus d’ouvrir le débat sur la question de la laïcité  sont, à notre avis,  la conséquence logique d’un processus de sécularisation inachevée dont le Québec souffre, qui profite aux défenseurs d’une pseudo-laïcité que l’on qualifie d’ouverte et aux nostalgiques de la confusion entre la religion et la politique que les  accommodements raisonnables qui s’inspirent du multiculturalisme ont dépolitisé. Car, en fait, à cause de ces derniers,  la laïcité au Québec est devenue l’affaire des juges et des tribunaux au lieu d’être celle des politiciens et des partis politiques.

    Enfin, nous pensons que le souhait cher et urgent de tous les militants pour Québec laïc est de débattre sur la question publiquement au lieu de l’esquiver et de prolonger le débat inévitablement à venir. Toutefois, nous ne nous faisons pas d’illusions, nous savons qu’il ne se fera pas pendant une compagne électorale.

 

Kaidi Ali (docteur et professeur de philosophie)

 

 

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