Pensées du géant qui a mangé ses fils et ses ancêtres

par Kamel Daoud

Il a mangé. C’est comme un géant difforme : il est allongé sur le dos, sur plus de deux millions de km². Le visage tourné vers le ciel, qui attend qu’il meurt pour le rapatrier. Il mâche mais n’a pas de dents depuis sa dernière guerre. On le sait partout dans le monde. Un moment, il farfouille à la frontière et avec sa grosse m

ain avide, saisit quelques moutons pour les mener jusqu’à sa bouche et les avaler. Cela fait désordre. Des émeutes éclatent dans son ventre puis se calment. Il a le visage difforme car il est vieux maintenant le dernier géant d’Afrique. Cela le fait sourire et remuer : il est l’un des derniers gros cétacés piétons de ce continent. L’autre, au Soudan a été coupé en deux. Lui, il résiste mais il sait. A l’extrême sud, là où il a ses pieds, il y a des étrangers qui veulent lui voler ses chaussures et des fourmis qui montent et lui mordent la plante. Son ventre est gros et attire les mouettes et les vendeurs de peaux anciennes et de parchemins. Un ventre gigantesque en plein nord du continent. Immense, il a le sommet du crâne dans les eaux du nord et des poissons viennent se nicher dans ses oreilles quand la vague est douce. Il y a un millénaire, il aurait pu voler dans les airs et se faire passer pour un Dieu ou l’un des Dieux rien qu’en éternuant. Cela fonctionnait ainsi autrefois. Un nuage vint vers lui puis il le chassa avec ses grosses lèvres désabusées. Il a arrêté de fumer, de brûler, de faire feu, de bouger et de parler. Pendant ces deux derniers jours, il n’a fait que manger. Comme pour combler un doute et pas seulement un ventre. Il n’a pas de fils. Que des ancêtres encerclés dont il a fait un collier d’os.

Quel est le but quand on est l’un des derniers géants malhabiles du siècle mort et qu’on a à manger sans travailler et que la mémoire est une suite de fils et de poteaux qui mènent vers une ampoule cassée ? Il grogne alors. Se tourne sur le coté pour soulager son histoire et ses intestins et mange encore un navire de céréale. Il sera dépecé. Avant sa mort. De son vivant pendant qu’il regarde, armé de sa dernière paupière et d’un drapeau. C’est à cause de son obésité et de ses poches pleines et de ses crimes. Il le sait. Cela fait deux jours qu’il mâche et avale et que les gens vont et viennent en lui, en rond. Quel est le but quand on est un pays couché ? Il a voulu construire une grosse mosquée à sa taille. Puis grimper sur son plus haut minaret d’Afrique et échapper à la terre et à ses propres actes d’autrefois et à son passé et ne plus jamais descendre et passer ainsi de ciel en ciel jusqu’à rencontrer Dieu et ne jamais rencontrer d’Algériens. Mais c’était une illusion. Il est encerclé. Il mange et on va le manger. Plus il mâche, plus il se rapproche de sa propre fin. Il entend les couteaux. Il a mangé ses ancêtres et a dévoré ses fils. Il le payera de sa peau. Il sera dévoré comme il a dévoré les siens. Sans son propre ventre. Alors qu’il cherchait seulement à avoir des prénoms et à venir au monde. Il le sait : il a fait son choix et a égorgé ses fils pour garder vivants ses moutons.

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1 comment for “Pensées du géant qui a mangé ses fils et ses ancêtres

  1. lekabylien
    October 29, 2012 at 03:58

    une belle peinture, sans fards et sans pitié. que le dieu des non-muslims accélère sa déconfiture !

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