Petit aperçu sur 4 des plus grands libertins de l’époque abasside

Omar khayyam (1038 – 1124). L’icône universelle

“Referme ton Coran. Pense et regarde librement le ciel et la terre”

“La vie passe, rapide caravane ! Arrête ta monture et cherche à être heureux”. Des morceaux de sagesse de cette veine, les quatrains d’Omar Khayyam en regorgent. Né à Naishapur au Khorassan en Perse, il a été tisseur de tentes dans une première vie, d’où son nom, Khayyam. Quoique érudit en sciences religieuses, il préférait s’en remettre à son intuition. L’un de ses vers les plus illustres est sans équivoque : “referme ton Coran. Pense et regarde librement le ciel et la terre”. Derrière cet appel à la méditation, se cache un astronome patenté. Il est nommé par Malik Shah pour réformer le calendrier de l’ère Jalali (version persane du calendrier grégorien). Mathématicien, Khayyam est aussi un jouisseur. “Bois du vin… C’est lui la vie éternelle”, écrit-il. Les biographes et commentateurs oscillent à son sujet. Certains le voient comme un mystique qui prend plaisir à la vie. D’autres comme un croyant hédoniste. Au fond, Khayyam, bien que versé dans la religion, était un grand épicurien, sceptique. Mais au lieu de faire confiance à sa raison, il préférait constamment soulever des interrogations et vaquer aux plaisirs de la vie. Il n’hésitait pas à tordre le cou aux vérités coraniques. Meilleur exemple, il décrit de son vivant le lieu où il se voit enterré : “un lieu où le vend du Nord fera étaler des pétales de roses sur les tombes”. Il n’avait pas tort. Devin, Khayyam ? Intuitif. Recevant mensuellement 1200 pièces d’or, grâce à la générosité de son ancien compère, Hassan Sabbah, il mena un train de vie confortable. Mais il a fallu qu’Edward Fitzgerald traduise ses Ruba’iates en 1856 pour qu’il devienne une figure universellement connue et qu’Ahmed Rami fasse de même vers l’arabe pour que Oum Keltoum le consacre dans le panthéon arabe.

Abou Nawas (747 – 815). L’égérie des homosexuels

“J’ai quitté les filles pour les garçons et pour le vin vieux, j’ai laissé l’eau claire”

Si vous entrez le nom d’Abou Nawas dans un moteur de recherche, vous tomberez inévitablement sur un site d’homosexuels. Paradoxe, si vous consultez un livre d’érudit arabe sur la poésie abbasside, vous ne trouverez pas les vers attestant de son homophilie “vu leur caractère immoral”. Le plus libertin des poètes arabes n’y allait pas par quatre chemins. Voici un extrait de son recueil, Le vent, le vin, la vie “J’ai quitté les filles pour les garçons / et pour le vin vieux, j’ai laissé l’eau claire. / Loin du droit chemin, j’ai pris sans façon / celui du péché, car je le préfère”. L’auteur de ces vers, classé parmi les zanadiqa (hérétiques) –groupe stigmatisé comme tel-, est né à Bassora où il a fait ses classes en sciences du Coran et du Hadith. Sur le volet religieux, il se démarquera très tôt, déclamant “Ni le destin, ni la contrainte ne m’obligent / de la religion, seuls la mort et la tombe me retiennent”Devenu orphelin à un très jeune âge, il s’illustre par sa maîtrise exceptionnelle de la langue arabe, mais devient la cible des orthodoxes en se rapprochant de Waliba ibn Al Habbab, poète de la cour exclu pour son homosexualité. Parti à Koufa en Syrie, il a une vie d’homme volage, de chasseur le jour et de noceur infatigable. Composant des poèmes quotidiennement, 40 ans durant, il chante dans ses vers le désir furtif, la luxure comme mode de vie festif et décrit le vin dans un langage accessible.

Al Hallaj (857 – 922). L’homme-Dieu

“L’attachement à dieu devrait effacer l’image de la kaâba de nos esprits”

“Je suis la vérité ; je suis la vérité créatrice ; je suis Dieu”. S’il y a un penseur qui a été à ce point identifié à des dires qui lui ont coûté la vie, c’est bel et bien Al Hallaj. Né à Tur en Iran, il apprend le Coran par cœur à 12 ans et s’installe avec sa famille à Bassora, où il affûte ses armes d’écrivain et d’ascète. Marié, père plus tard de trois enfants, il n’est d’abord qu’un soufi excessif. Plus tard, il sera catalogué comme sympathisant des Qaramita, d’anciens esclaves qui militaient contre les Abbassides au pouvoir. Mystique avant tout, il porte le noir pour symboliser le dépouillement et reste sur le parvis de la Mecque pendant toute une année pour protester contre la dévotion superficielle de ses coreligionnaires. Au bout de trois pèlerinages, de longues années de mysticisme qui l’ont mené jusqu’en Inde, chez les bouddhistes, il devient humaniste. Il décide de transcender les formes matérielles et rituelles de la religion. “L’attachement à Dieu devrait effacer l’image de la Kaaba de nos esprits”, écrit-il. Il en construit une en miniature dans sa maison et se déclare “impie, non concerné par la charia musulmane et prêt à mourir au nom de l’humanité, crucifié”. Amoureux de Dieu, avant tout, il estime que “l’essence divine est voilée par les anges dans le ciel et le prophète Mohammed ici bas”.Une série de procès s’ensuit contre lui à Bagdad. Il est poursuivi, comme Jeanne d’Arc après lui, pour l’amour de Dieu. Il sera finalement décapité au bout de 820 jours de démêlés politico-judiciaires.

 

Aboul’âlaa Al Maari (973 – 1057). Le pessimiste sceptique

“Le Coran, la torah, les évangiles… à chaque génération ses mensonges”

Alep (Syrie)

“Réveillez-vous, réveillez-vous, ô égarés ! Vos religions sont subterfuges des anciens”. Aboul’âlaa Al Maari distille sa liberté de pensée sous couvert de sagesse. Né à Maarat Al Nu’man en Syrie, il devient aveugle à 4 ans suite à une épidémie de variole. Il enchaîne les études, de religion, de linguistique et de littérature, se rend à Alep pour perfectionner ses acquis et rencontre les grands lettrés de son temps à Bagdad, à l’âge de 35 ans. Son pessimisme prend déjà forme. Il refuse de se marier “pour ne pas perpétuer l’humanité”. Quoique fortuné et entouré de serviteurs, il mène une vie d’ascète. Certains le disent anti-religieux. Au fond, Al Maari est un sceptique né. Dans un de ses fameux poèmes, il se dit ballotté entre “les cloches de l’église et la voix du muezzin”. Cherchait-il sa voie ? Pour lui, la vérité est au-delà des chapelles. “Coran, Torah, évangiles… à chaque génération ses mensonges / que l’on s’empresse de croire et de consigner”, écrit-il. Aussi doué en vers qu’en prose, il consigne dans Luzumiat (Obligations) son sentiment que tout est mensonge. “Si vos bouches louent Dieu, vos âmes et vos cœurs sont dans l’allégresse sans raisons”. Dans sa fameuse épître du pardon (Rissalat Al Ghofran) – souvent comparée à la Divine Comédie de Dante – il prend, sans en avoir l’air, la défense d’auteurs anti-conformistes. Il estime que, dans le lot de leur littérature, “un vers pudique suffit pour les absoudre”. Quant à lui, il en a produit plusieurs pour noyer le poisson.

 

Ibn Rochd (1126 – 1198). La raison d’abord

“L’essence de Dieu n’est pas en contradiction avec la science rationnelle”

Cordoue (Espagne)

Abu Al-Walid Mohammed Ibn Rochd est un homme aux multiples talents. Né à Cordoue, où il fréquente les meilleures écoles, il suit une formation encyclopédique et en sort meilleur médecin de sa génération. Alem comme son grand père, il devient aussi le premier philosophe arabe à accéder aux textes d’Aristote dans leur version originale et à en devenir le commentateur attitré. Musulman, connaissant les ficelles de la charia, et aristotélicien abreuvé de la raison grecque, il considère qu’il n’y a pas de contradiction entre le sens profond (batin) de la loi divine et l’esprit rationnel. Mais de peur de s’aliéner les musulmans qui s’en tiennent au sens extérieur du texte coranique (zahir), il estime, comme Platon, que “la philosophie devrait rester l’apanage de l’élite”. à l’âge de 40 ans, un autre membre de l’élite, Ibn Toufaïl, le présente à l’émir Abou Yacoub Youssef qui le fait cadi à Séville puis le nomme son médecin personnel à Marrakech, en remplacement de son ami Ibn Toufaïl. A Marrakech, il répond en 1189 à un autre penseur, plus traditionnaliste, Abou Hamid Al Ghazali, dans son fameux livre Tahafut al-Tahafut (L’Ecroulement de l’écroulement) pour montrer que “l’essence éternelle” de Dieu n’est pas en contradiction avec “la science rationnelle” de ses créatures. Lorsqu’il tente d’expliquer le monde par des lois mathématiques, le nouveau calife Yacoub Al Mansour l’exile à Fès comme hérétique. Condamné plus tard par le concile de Paris, il sera gracié, reviendra à Marrakech et y mourra.

http://atheturk.forumactif.com/t1223-les-grands-libertins-de-lislam

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