À propos du discours de laïcité ouverte prôné par la Fédération des Femmes du Québec (première partie)

Qu’est-ce que vraiment la laïcité ouverte?

Dans la cadre du débat que propose le Parti Québécois, le parti actuellement au pouvoir dans la belle province (la charte des valeurs québécoises qui sera déposée au parlement le 09 septembre 2013) , un débat qui a, ne serait-ce que le mérite de confronter les idées, de donner surtout la parole aux uns et aux autres, les uns défendant une laïcité dite ouverte, anglo-saxonne ou nord-américaine, les autres défenseurs d’une laïcité républicaine à l’instar de celle française, issue des Lumières. Et c’est dans ce contexte que la question du voile dans l’espace public, dans la fonction publique surtout, se pose désormais comme l’un des signes ostentatoires qui enflamment le plus les débats, et ce, même si ce sont en général, à degré moindre à vrai dire, tous les autres signes religieux qui sont à l’épicentre de la question. Ce sont les contextes nouveaux du retour du religieux dans l’espace public et surtout de l’islamisme qui pose plus que jamais dans les sociétés occidentales la délicate question de l’intégration ou encore de la nécessité de mettre davantage de balises pour le compromis ou contrat social nécessaire pour le vivre ensemble. Dans cette longue analyse philosophique, que nous avons divisée en deux parties (la deuxième partie à paraître le mercredi) le professeur et docteur en philosophie Kaidi Ali analyse le discours de la Fédération des Femmes du Québec (F.F.Q) –une fédération féministe qui joue un rôle central dans la défense de l’égalité des hommes et des femmes dans la société québécoise, mais, qui, d’un autre côté, défend, dans le cadre de la liberté de conscience et de croyance mais aussi de sa définition de la laïcité, le droit que les femmes musulmanes portent le voile dans l’espace public comme dans la fonction publique– est déconstruit méthodologiquement ses arguments. Pour le philosophe,  il n’y a pas de laïcité ouverte ou fermée, il n’y a pas de laïcité qui protége l’expression religieuse et une autre qui la brime et réprime ; il y a une seule laïcité : la laïcité. De même, pour régler la question du voile, on peut  se poser la question suivante : le voile émancipe-t-il les femmes ou, au contraire, les réprime-t-il ? Le voile est-il en contradiction avec l’aspiration de la fédération féministe ou non ?  Est-ce que le voile est conciliable avec l’égalité hommes femmes ? Ou encore est-ce que le voile est un symbole idéologique de l’islamisme ou un vêtement comme tous les autres? Voici les questions épineuses et tant d’autres auxquelles le professeur Kaidi Ali tente de répondre dans l’analyse suivante. Une analyse, par ailleurs, que nous avons pensée enrichissante aussi bien  pour nos lecteurs en Kabylie et en Algérie que pour ceux qui vivent outre frontières ou outre-mer, tant le sujet nous parait d’abord universel, ensuite très actuel eu égard au bouillonnement de la scène politique dans le monde et enfin et surtout à ce qui se passe actuellement dans beaucoup de pays où l’islam est religion d’état ou où l’islamisme est au pouvoir ou en est descendu. Aussi, KabyleUniversel invite-t-il ses lecteurs et lectrices au débat sur la laïcité, la liberté de conscience et de croyance que nous avons commencé il y a plusieurs semaines. 

     

     

Par Ali Kaidi (docteur et professeur en philosophie) 

Première partie    

Le débat sur le port du voile islamique est déclenché pour la première fois au Québec en 1994, c’était une réaction à un événement qui s’est produit dans une école secondaire. Une élève qui porte un voile islamique fut exclue de son école par la direction parce qu’elle refusait de se soumettre au code vestimentaire de l’établissement. Depuis cet événement, l’opinion publique québécoise s’est divisée sur la question du port du voile islamique dans l’espace public. Par ailleurs, même les féministes n’arrivent pas à avoir un discours cohérent à propos de ce sujet qui a un rapport direct avec la situation des femmes. Pourtant, traditionnellement, les féministes s’accordent en moins sur ces deux principes: les religions sont sexistes, la laïcité est un moyen important de lutte contre l’inégalité homme–femme que ces religions justifient. Certes, la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) en tant qu’association féministe partage cette vision et elle la défend dans son combat pour l’égalité des deux sexes. D’ailleurs, ce n’est pas une surprise de la voir exprimer son refus catégorique au droit de porter le voile intégral par les femmes musulmanes. Or, ce qui est surprenant et mérite, à notre avis, d’être examiné de prés c’est qu’à l’égard du voile qui ne cache pas le visage de la femme, connu sous l’appellation de hidjab, la FFQ a soutenu une position inverse, elle s’est opposée clairement à l’interdiction de porter ce genre de voile.  

    Ainsi, face à cette position qui semble contradictoire, il s’avère intéressant d’analyser le discours de la FFQ sur cette question. Le but de cette analyse sera d’identifier la nature des arguments que cette organisation a utilisés pour justifier son opposition à l’interdiction du port du hidjab dans les institutions publiques. Afin d’identifier ces arguments, nous allons chercher dans le discours de la FFQ une réponse à la question suivante : comment la FFQ, pour qui le voile représente un signe de répression des femmes, a justifié son opposition à l’interdiction du port du hidjab par les femmes musulmanes dans les espaces dits publics? 

    Nous supposons que la position de la FFQ par rapport au port du hidjab repose sur deux types d’arguments, l’un est d’ordre politique et l’autre est d’ordre social. Le premier est issu de leur façon de voir la relation entre la politique et la religion, ce type d’argument renvoie à la laïcité ouverte défendue par le FFQ versus la laïcité républicaine. Le deuxième repose sur des considérations sociales liées à l’immigration et en particulier à la situation de la femme musulmane.

      Pour expérimenter notre hypothèse, vue la taille de ce travail et pour des raisons pratiques nous avons limité notre champ d’analyse à un document :

-Fédération des femmes du Québec, «Débat sur la laïcité et le port de signes religieux ostentatoires dans la fonction et les services publics québécois», Proposition et réflexion du conseil d’administration pour l’assemblée générale spéciale qui a lieu à Québec le 9 mai 2009.

      Dans ce travail, nous focalisons notre analyse sur un seul document que nous jugeons représentatif pour déterminer la nature des arguments que la FFQ a utilisés pour donner une légitimité à son discours face à celui de ses adversaires. Le document en l’occurrence est une proposition et réflexion présenté au débat dans une assemblée générale spéciale. L’importance de ce document c’est qu’il aborde la question du port du voile islamique dans une problématique complexe. Nous pensons que cette problématique englobe des éléments politiques et sociaux qui ont des liens directs avec la situation de la femme. La particularité de ce texte est qu’il fixe la question du voile dans une thématique bien déterminée. C’est à partir de ces deux éléments que nous dégagerons et identifierons les arguments que la FFQ a employés pour justifier sa position sur le port du hidjab.  

Le sociologue Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor, adeptes d’une laïcité dite ouverte à l’origine du Rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables (Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles) en 2007

     Pour mettre notre approche dans un cadre théorique et lui donner une dimension systémique, nous n’avons pas trouvé mieux que de la placer dans la même vision que celle qu’Olivier Riboul a développée sur l’idéologie dans Langage et idéologie. Nous supposons avec ce dernier que «toute idéologie se prétend elle-même rationnelle»[1] et aussi qu’elle « se prétend elle-même critique»[2]. Nous estimons que l’idéologie n’est pas d’ordre irrationnel, mais bien au contraire elle est rationnelle. Dans un discours, « le domaine privilégié de l’idéologie»[3], le destinateur tend d’une part à organiser rationnellement les idées qu’il défend dans le but de convaincre les destinataires de la légitimité de ses propos, de l’autre part, il s’efforce de démontrer que les idées auxquelles il s’oppose, les idées de ceux qu’il désigne comme autres, ennemies, sont moins rationnelles que les siennes. Evidemment, il fait cela aussi pour convaincre ses destinataires que la position de ses adversaires, du moins sur le plan rationnel, est illégitime. Dans un discours idéologique le destinateur s’arroge le droit de distribuer les bons points pour ses partisans et les mauvais pour ses adversaires.

    Étant donné que le destinateur et le destinataire du discours sont des hommes rationnels, le message qu’il contient est censé incarner cette rationalité, c’est dans ce sens que Raymond Boudon disait : « Les idéologies surgissent non pas bien que l’homme soit rationnel, mais parce qu’il est rationnel »[4]. Donc, nous ne pouvons pas ignorer la dimension rationnelle du discours et c’est à celle-ci que notre analyse s’intéresse. Le discours du FFQ en tant qu’expression d’une idéologie ne déroge pas à cette règle, il est sûrement fondé sur la prétention qu’il est plus rationnel que celui des autres. Certainement, lorsqu’il aborde les postions des autres idéologies, le sujet argumenté ne s’empêche pas de focaliser son attention sur leurs faiblesses en mettant en évidence leurs contradictions afin de les discréditer sur le plan intellectuel devant ses destinataires. Par contre, il s’efforce de voiler la force et la pertinence de leurs arguments. C’est dans ce sens qu’Olivier Reboul qualifie l’idéologie de pensée dissimulatrice, selon lui, «non seulement il lui faut masquer les faits qui lui donnent tort, ou les bonnes raisons de ses adversaires, mais surtout, elle doit cacher sa propre nature»[5].

      Il est clair que cette façon de penser est nourrie par une logique de compétition qui fait de l’argumentation un acte d’influence comme tout discours idéologique par rapport aux autres discours. Nous ne pouvons ignorer que dans le discours que nous analysons, le destinateur (FFQ) cherche à convaincre et faire adhérer les destinataires à ses opinions les autres membres de la fédération. Cette démarche rentre dans un processus plus général conditionné par la volonté de se positionner dans le champ des idéologies féministes où beaucoup de protagonistes se disputent la légitimité de défendre les droits des femmes. Pour atteindre cet objectif, le FFQ essaye de présenter son discours comme un discours plus rationnel que celui de ses protagonistes, en l’occurrence le camp de ceux qui sont pour l’interdiction du port du voile dans les institutions de l’État, et elle les range volontiers sous le label idéologique de laïcité restrictive versus laïcité ouverte.  

    Dans ce travail d’analyse, nous suivrons le conseil d’Olivier Reboul[6] et nous prendrons cette prétention de rationalité au sérieux, car toute notre analyse reposera sur cette attitude, sans cela la recherche des arguments serait une vaine entreprise. Pis, nous ne pouvons pas procéder autrement puisque nous avons choisi de traiter dans ce travail la nature de l’argumentation du discours de la FFQ.

Analyse du discours du FFQ

Afin de mettre en évidence la dimension rationnelle en tant qu’une des caractéristiques de l’idéologie[7], il faut tout d’abord identifier l’architecture argumentative sur laquelle repose le discours de la FFQ sur le voile. À cet effet, nous avons trouvé opportun d’appliquer une approche qui s’inspire du travail de Patrick Charaudeau sur l’argumentation, car nous estimons que du point vu méthodologique avant de déterminer la nature des arguments que FFQ a utilisés dans ce discours, il faut tout d’abord, identifier ses éléments constitutifs que Patrick Charaudeau appelle «les conditions de mise en scène discursive de l’acte argumentatif»[8], car nous pensons que la nature des arguments dépend de la façon avec laquelle la FFQ a construit la problématique du voile et énoncé sa position et celle des autres. Les arguments sont forcément ceux d’une problématique et d’une position.

1. Problématisation de la question du voile

      Afin de savoir comment la FFQ a problématisé la question du voile au Québec dans ce discours, il est bon d’avoir une définition de ce que veut dire problématiser un sujet dans un discours. Nous estimons que la définition de Patrick Charaudeau peut nous éclairer énormément sur ce sujet, il la définit comme suite :

   «Problématiser est une activité discursive qui consiste à proposer à quelqu’un, non seulement ce dont il est question, mais aussi ce qu’il faut en penser : d’une part, faire savoir à l’interlocuteur (ou à l’auditoire) de quoi il s’agit, c’est-à-dire quel domaine thématique on lui propose de prendre en considération ; d’autre part, lui dire quelle est la question qui se pose à son propos»[9].

     Nous pouvons déduire de cette définition que la problématisation est un processus qui se fait en deux temps. Dans le premier temps, le sujet argumentant détermine le domaine thématique dans lequel est posé le sujet dont il veut parler, et en ce qui concerne notre objet d’analyse, la FFQ a fait en sorte que la question du voile ne soit pas exclusivement une question politique, une question qui a un rapport avec la problématique de la laïcité seulement. En fait, la FFQ la présente comme une question plus large et plus complexe que cela. Pour elle, la question du voile doit être traitée comme un problème féministe, car le port du voile concerne la femme seulement et aussi comme un problème de l’immigration puisque la majorité des musulmanes du Québec sont des immigrantes. La FFQ met le destinataire devant au moins trois domaines que nous rangeons pour rester dans la même perspective que la problématique et l’hypothèse de notre travail, sous deux catégories : le premier nous le mettons sous la catégorie du politique et les deux autres sous la catégorie du social.

     Par ailleurs, dès la première page de ce document, la FFQ souligne l’intérêt accordé à la question du voile islamique par rapport aux autres signes religieux ostentatoires. Elle a exprimé clairement cet intérêt dans quatre passages que nous sélectionnons ici en raison de leur importance.

Le premier:

   «Même si la présence et le port de tous les signes religieux ostentatoires ont été abordés dans un grand nombre de mémoires, il faut bien dire qu’un accent particulier a été mis sur le port du foulard islamique (hidjab)»[10].

Le second:

   «Cette question se pose dans un contexte où les femmes immigrantes ou racisées et les musulmanes non voilées (qui sont majoritaires parmi les musulmanes) ne sont déjà pas suffisamment représentées dans la fonction publique»[11].

Le troisième :

   «…d’autant plus qu’au cours des dix dernières années l’immigration a changé de visage : elle est davantage constituée aujourd’hui d’une population en provenance des pays du Sud, dont plusieurs sont des pays à majorité musulmane»[12].

Le quatrième :

     «Dans leur rapport, les commissaires Bouchard et Taylor écrivent : « les musulmans, et en particulier les arabo-musulmans, sont présentement – avec les Noirs – le groupe le plus touché par les diverses formes de discrimination». Pourtant au Québec, en 2007, la communauté musulmane formait à peine 2% de la population totale»[13].

La question du voile dans la fonction publique est de plus en plus posée

   Ces quatre passages démontrent que la FFQ a choisi de problématiser la question du port des signes religieux en général et le port du voile en particulier dans un contexte lié aux femmes musulmanes immigrantes. Ce contexte est inhérent à son discours sur le voile et il occupe une place importante dans son argumentation. Il est du pouvoir du sujet argumentant comme l’a souligné Patrick Charaudeau «de proposer-imposer une certaine problématisation»[14]. C’est dans cette logique de proposition et d’imposition que la FFQ a suggéré, dans ce qu’elle a intitulé Contexte (rappel de certains éléments)[15], que le port du voile est une question qui touche la vie des femmes musulmanes immigrantes. Ainsi, la FFQ fait de la situation des femmes un élément incontournable dans la manière de concevoir la laïcité au Québec. La forme interrogative que le sujet argumentant a utilisée dans l’introduction : «Ne faudrait-il pas plutôt se battre pour une meilleure intégration et représentation de celles-ci ?»[16] exprime à notre sens une fonction incitative du discours idéologique, car le massage est centré sur le destinataire[17] ; le destinateur l’incite à agir, à mobiliser ses forces pour empêcher un mal et réaliser un bien.

     Cette façon de problématiser la question du voile peut être discutée par les destinataires, d’ailleurs cela est en principe prévisible, étant donné qu’elle est présentée dans un document qui va être soumis au débat dans l’assemblee générale de la FFQ. En fait, ce document est une proposition et une réflexion du conseil d’administration. Donc, cette problématique est proposée pour qu’elle subisse ce que Patrick Charaudeau appelle «stratégies de cadrage et recadrage»[18] ; sans ces stratégies il n’y aura pas de débat sur le sujet abordé dans ce document. Or, dans la réalité, ces stratégies ne seront pas en mesure d’opérer des changements profonds dans la problématisation de la question du voile, parce que les personnes auxquelles est destiné ce discours font partie de la même organisation féministe que les destinateurs, donc leurs réflexions sont déterminées par la même logique du champ. Par conséquent, il ne faut pas s’attendre à ce que ces stratégies aient un effet significatif sur la façon avec laquelle le conseil d’administration a problématisé la question du voile islamique, la problématique a plus de chance d’être gardée comme qu’elle a été conçue par le sujet argumentant.

      En plus de ce qui précède, nous ne pouvons pas négliger qu’entre le destinateur et le destinataire, il y a un rapport dominant-dominé, car au sein de cette organisation, il y a une hiérarchie formelle imposée par ses règlements intérieurs et une autre informelle engendrée par les rapports de force qui s’exercent entre les membres pour se positionner à l’intérieur de l’organisation. C’est pour ces raisons et aussi d’autres que cette question n’a pas pu sortir du cadre de la situation des femmes musulmanes immigrantes. Donc, ce n’est pas par hasard que ce document est plébiscité le samedi 9 mai 2009 par les membres de la Fédération des Femmes du Québec en gardant la problématique intacte. D’ailleurs, c’est ce qui explique qu’au sein de la FFQ la question de la laïcité demeure figée dans la même thématique.

Le deuxième temps de la problématisation consiste à déterminer la question que le destinataire doit poser à propos du sujet en question. Cependant, la question que La FFQ pose dans ce document d’une manière explicite est la suivante : « Faut-il interdire le port de signes religieux ostentatoires dans les institutions publiques ?»[19]. Or le traitement que la FFQ a consacré à cette question tourne autour d’une autre question implicite plus simple qu’on peut exprimer comme tel : faut-il être pour l’intégration des femmes musulmanes ou pour leur ghettoïsation ? À la différence de la première question, c’est difficile d’imaginer qu’il y aurait beaucoup de personnes qui seraient pour la ghettoïsation des immigrantes. En fait, cette question suggère la réponse qu’il faut choisir. Elle est présente implicitement dans les trois points que la FFQ propose pour répondre à la question explicite qu’elle a posée. Ces trois points sont : « Celui du modèle québécois actuel de laïcité, de la discrimination que vivent les femmes immigrantes et de l’analyse féministe»[20]

2. La position

     Patrick Charaudeau définit la prise de position du sujet argumenté en disant :

            «Il doit se positionner par rapport à la problématisation proposée, dire quel est son point de vue par rapport aux assertions en présence. Il s’engage alors dans une prise de position en défendant l’une des deux assertions, ce qui le conduira du même coup à s’opposer à l’autre»[21].

    La FFQ, a développé une position qui montre qu’elle est pour le port du voile islamique dans les institutions publiques. Elle voit dans cette position une façon de contrecarrer des attitudes et comportements racistes et xénophobes qui commencent à monter au Québec après le 11 septembre.   

Il y a lieu de distinguer dans la position de la FFQ à propos de la question du voile entre une position générale et une position spécifique; la première est une réaction à la question du port de signes ostentatoires, car elle concerne minoritaires la communauté majoritaire comme les communautés religieuses, société d’accueil comme immigrants. Et la deuxième est en fait un élément de la première, car il s’agit de la question du port du voile islamique dans la fonction publique et les services publics, mais elle n’en demeure pas qu’elle est la plus médiatisée, la plus assujettie aux positions polarisées et aussi la plus susceptible d’interpeller les féministes.

3. Prouver

    Afin de consolider sa position et réfuter celle des autres, le sujet argumentant propose des preuves, car, comme Patrick Charaudeau le souligne : « Prouver est l’activité discursive qui sert à justifier le choix du positionnement»[22]. La FFQ a eu recours à des preuves qui renvoient à trois référents qui caractérisent son discours sur le voile : la laïcité ouverte, l’intégration et le féminisme, elle les a classés dans cet ordre qui va du général au particulier, du concept de la laïcité qui concerne tous les citoyens québécois sans exception aux femmes immigrantes musulmanes. C’est de cette façon que le sujet argumentant met les destinataires face à un problème qui concerne une minorité de femmes dans un groupe social qui est lui-même minoritaire dans la société.

    Cette stratégie repose sur un mouvement de pensée qui va du général au particulier, dans lequel le particulier est présenté comme une conséquence logique du général. Ce mouvement dit que si vous êtes pour une laïcité ouverte vous êtes nécessairement contre l’interdiction du port du voile islamique.

3.1. Arguments politiques

Aux yeux de la FFQ, la laïcité ouverte est la seule vision qui correspond à la réalité historique et culturelle du Québec et la seule qui est susceptible de garantir dans les faits la liberté de conscience et de religion, ainsi que l’égalité et la non-discrimination. Dans sa définition de laïcité qu’elle défend, la FFQ ne s’est pas empêchée d’affirmer que sa laïcité est celle de la majorité des Québécois, elle écrit :

     «Le modèle qui prévaut au Québec en est un modèle de laïcité ouverte qui s’est construit autour du devoir de tolérance. Il reconnaît la nécessité de la neutralité de l’État, mais aussi l’importance que plusieurs personnes accordent à la dimension spirituelle et assure la protection de la liberté de conscience et de religion»[23].

     Ainsi, pour attirer l’attention du lecteur afin qu’il partage avec elle l’idée que la laïcité ouverte est une laïcité de la tolérance, la FFQ met en évidence cette idée dans sa définition de la laïcité en l’écrivant en gras. En même temps et implicitement, elle suppose à travers cette définition l’existence d’une autre laïcité qui n’est pas la sienne et qu’elle s’abstient de nommer à ce niveau de l’argumentation. Et portant, la laïcité ouverte se définit souvent par rapport à une laïcité que beaucoup de spécialistes qualifient de républicaine, de stricte ou de Française. Dans ce travail de redéfinition, le sujet argumentant active la fonction métalinguistique de son discours idéologique.

     En ajoutant l’adjectif «ouverte» à la laïcité, la FFQ se démarque du sens que l’histoire de la République française a donné a ce terme, car comme la sociologue Micheline Milot le précise : « La laïcité est encore le plus souvent associée à une idéologie française anticléricale, voire antireligieuse, qui a effectivement marqué certains épisodes de son histoire»[24]. Ainsi, ceux qui revendiquent une laïcité sans l’adjectif ouverte seront automatiquement classés dans le camp représentant une idéologie française anticléricale et par conséquent intolérante à l’égard des religions. En revanche, l’adjectif ouvert associe des qualités positives à la laïcité. C’est dans ce sens que le philosophe Daniel Weinstock dans sa défense de laïcité ouverte dit ceci :

    «Ainsi, la supériorité de la conception «ouverte» de la laïcité tient en ceci qu’elle sacrifie moins les libertés civiles individuelles que ne le fait une conception plus stricte au nom de la neutralité»[25].

    Le sujet argumentant poursuit son assertion et déduit deux idées qui auront un poids déterminant sur la suite de l’argumentation. La première c’est l’idée du modèle de laïcité qu’il défend : la laïcité de la majorité des Québécois, la laïcité qui considère la tolérance comme un devoir. C’est clair, pour cette organisation féministe, l’ouverture qu’elle associe à la laïcité veut dire tolérance, et cela nous pouvons le constater dans sa définition de ce modèle :

    «Il reconnaît la nécessité de la neutralité de l’État, mais aussi l’importance que plusieurs personnes accordent à la dimension spirituelle et assure la protection de la liberté de conscience et de religion»[26].

La deuxième idée est importante, voire plus importante que la première, il s’agit du principe justifiant le droit du port du voile dans les institutions publiques. Selon la FFQ, ce genre de comportement est un droit que la laïcité ouverte garantit à tous les croyants de toutes religions. Le passage qui aborde cette idée est le suivant :

     « Ce modèle aspire à traiter toutes les personnes également en ne favorisant aucune religion et à garantir à toutes une protection ample, mais raisonnable, de la liberté de conscience. La liberté de conscience, faut-il le rappeler, inclut le droit de manifester sa croyance religieuse»[27].

Crucifix de l’assemblée nationale du Québec: un signe ostentatoire classé patrimonial mais qui relance à chaque fois le sujet de la laïcité et la question de sa présence dans un lieu d’état censé être neutre 

    Ainsi, le sujet argumentant déduit de sa définition de la laïcité, qu’elle prétend être celle de la majorité des Québécois, que le principe de la liberté de conscience implique que chaque individu a le droit de manifester sa croyance religieuse. Cette conclusion met en rapport cette communication avec le code qui la rend possible[28], grâce à elle le sujet argumentant justifie son détour théorique pour parler d’un fait concret.

     Le sujet argumentant pose une question qui soulève un problème sur lequel il faut prendre position. Il l’a formulée ainsi : «est-ce que l’interdiction du port de signes religieux s’applique également à toutes les religions?»[29]. Cependant, si nous regardons bien à cette question en prenant en considération la définition de la laïcité ouverte, en principe cette question ne devrait pas se poser. En fait, la FFQ la pose juste pour désigner l’adversaire idéologique auquel sa définition de la laïcité fait allusion par l’adjectif ouvert. Cette question représente une séquence de son argumentation qui vise à démontrer la faiblesse de la position de l’adversaire. C’est pour cette raison que le sujet argumentant a invité le lecteur à supposer le contraire de la position qu’il prône, c’est-à-dire supposé l’existence d’une loi interdisant le port du voile, et en faisant cela, il propose une introduction qui justifie sa tentative de démontrer qu’une telle loi serait en contradiction avec les principes de la laïcité et par conséquent le camp adverse qui la revendique est dans le tort. Le sujet argumentant s’oppose donc à l’idée de l’existence éventuelle de cette loi, car pour lui, cette loi ne serait pas neutre, autrement dit elle s’appliquerait d’une manière inégale sur les personnes. La FFQ a exprimé son objection à cette injustice ; elle rejette l’idée que cette loi serait équitable pour tous comme le prétendent ses partisans. Pour rendre sa position plus visible, elle a jugé utile de la mettre en évidence en écrivant en gras la phrase qui l’exprime[30].

     «Ainsi, contrairement à cette loi qui est fondée sur une laïcité plus restrictive et inégale, elle affirme clairement qu’«un régime de laïcité ouverte favorise, pour sa part, un accès égal aux institutions publiques, tant pour les usagères et usagers que pour le personnel qui y travaille»[31]. ( À suivre)

Ali Kaidi (docteur et professeur en philosophie)


[1]–  Olivier Riboul, Langage et idéologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p.24.

[2]– Ibid.

[3]– Ibid., p.37.

[4]– Raymond Boudon, L’idéologie ou l’origine des idées reçues, France, Fayard, 1986, p.22.

[5]– Olivier Riboul, op.cit. p.23.

[6]– Olivier Reboul, op.cit., p24.

[7]– Olivier Reboul dit :«Et il faut prendre au sérieux cette prétention, car c’est elle précisément, qui distingue ‘idéologie du mythe, du dogme, de toute croyance religieuse ou rationnelle», op.cit. p.24.

[8]– Patrick Charaudeau, « L’argumentation dans une problématique d’influence », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 02 octobre 2008, Consulté le 10 avril 2013. URL : http://aad.revues.org/193.

[9]– Ibid.

[10]– Fédération des femmes du Québec, «Débat sur la laïcité et le port de signes religieux ostentatoires dans la fonction et les services publics québécois», Proposition et réflexion du conseil d’administration pour l’assemblée générale spéciale qui aura lieu à Québec le 9 mai 2009, p.1.

[11]– Ibid.

[12]-Ibid.

[13]– Ibid.

[14]– Ibid.

 

 

 

[15]– Ibid.

[16]– Ibid.

[17]– Olivier Reboul,op.cit.,p.48.

[18]– Patrick Charaudeau, op.cit.

[19]– Fédération des Femmes du Québec, op.cit., p.1.

[20]– Ibid.

[21]– Patrick Charaudeau, op.cit.

[22]– Ibid.

[23]– Fédération des Femmes du Québec, op.cit. p.2.

[24]– Micheline Milot, La laïcité, dans le nouveau monde, Le cas du Québec, Préface de Jean Baubérot, Belgium, Brepos Pubishers n.v., 2002,p.23.

[25]– Daniel Weinstock,«Laïcité ouverte ou stricte? Une critique de la Déclaration pour un Québec laïque et pluraliste», dans Le Québec en quête de la laïcité, Montréal, écosociété , 2011, p.41

[26]– Fédération des Femmes du Québec, op.cit. p.2

[27]– Ibid.

[28]– Olivier Reboul,op.cit.,p.48.

[29]– Fédération des Femmes du Québec, op.cit. p.2.

[30]– Ibid.

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