À propos du discours de laïcité ouverte prôné par la Fédération des Femmes du Québec (deuxième partie)

   

Assemblée Nationale du Québec

   Dans la cadre du débat que propose le Parti Québécois, le parti actuellement au pouvoir dans la belle province, un débat qui a ne serait-ce que le mérite de confronter les idées, de donner surtout la parole aux uns et aux autres, les uns défendant une laïcité dite ouverte, anglo-saxonne ou nord-américaine, les autres défenseurs d’une laïcité républicaine à l’instar de celle française, issue des Lumières. Et c’est dans ce contexte que la question du voile dans l’espace public, dans la fonction publique surtout, se pose désormais comme l’un des signes ostentatoires qui enflamment le plus les débats, et ce, même si ce sont en général, à degré moindre à vrai dire, tous les autres signes religieux qui sont à l’épicentre de la question. Ce sont les contextes nouveaux du retour du religieux dans l’espace public et surtout de l’islamisme qui pose plus que jamais dans les sociétés occidentales la délicate question de l’intégration ou encore de la nécessité de mettre davantage de balises pour le compromis ou contrat social nécessaire pour le vivre ensemble. Dans cette longue analyse philosophique, que nous avons divisée en deux parties, le professeur et docteur en philosophie Kaidi Ali analyse le discours de la Fédération des Femmes du Québec (F.F.Q) –une fédération féministe qui joue un rôle central dans la défense de l’égalité des hommes et des femmes dans la société québécoise, mais, qui, d’un autre côté, défend, dans le cadre de la liberté de conscience et de croyance mais aussi de sa définition de la laïcité, le droit que les femmes musulmanes portent le voile dans l’espace public comme dans la fonction publique– est déconstruit méthodologiquement ses arguments. Pour le philosophe,  il n’y a pas de laïcité ouverte ou fermée, il n’y a pas de laïcité qui protége l’expression religieuse et une autre qui la brime et réprime ; il y a une seule laïcité : la laïcité. De même, pour régler la question du voile, on peut  se poser la question suivante : le voile émancipe-t-il les femmes ou, au contraire, les réprime-t-il ? Le voile est-il en contradiction avec l’aspiration de la fédération féministe ou non ?  Est-ce que le voile est conciliable avec l’égalité hommes femmes ? Ou encore est-ce que le voile est un symbole idéologique de l’islamisme ou un vêtement comme tous les autres? Voici les questions épineuses et tant d’autres auxquelles le professeur Kaidi Ali tente de répondre dans l’analyse suivante. Une analyse, par ailleurs, que nous avons pensée enrichissante aussi bien  pour nos lecteurs en Kabylie et en Algérie que pour ceux qui vivent outre frontières ou outre-mer, tant le sujet nous parait d’abord universel, ensuite très actuel eu égard au bouillonnement de la scène politique dans le monde et enfin -et surtout- à ce qui se passe actuellement dans beaucoup de pays où l’islam est religion d’état ou où l’islamisme est au pouvoir ou en est descendu. Aussi, KabyleUniversel invite-t-il ses lecteurs et lectrices au débat sur la laïcité, la liberté de conscience et de croyance que nous avons commencé il y a plusieurs semaines. 

 Par Ali Kaidi (deuxième partie et fin) 

 Pour marquer encore plus sa différence par rapport à ceux qui défendent la nécessité d’une loi, la FFQ fait remarquer qu’une telle loi repose sur une vision superficielle de la neutralité de l’État, elle ne s’intéresse qu’aux apparences de son personnel seulement, or la neutralité de l’État est incarnée par ses actes[1]. C’est facile au lecteur de déduire à partir de cette idée que ce régime de laïcité ouverte ne repose pas sur une vision superficielle de la neutralité, elle s’intéresse aux actes de l’État et non pas aux apparences des personnes.  

  Il y a lieu de remarquer ici que la FFQ lorsqu’elle parle d’apparences, elle omet volontairement d’utiliser l’expression «personnel de l’État», parce que les défenseurs de la laïcité dite ouverte pensent que la laïcité ne s’applique pas au personnel de l’État, mais à l’État seulement. Autrement dit, c’est à l’État d’être laïc, non pas à son personnel. Louise Mailloux exprime cette idée en disant ceci : «Une laïcité «ouverte», nous disent ses partisans, est une laïcité où l’État est neutre, mais pas les individus»[2].    

    En revanche, le même document du discours sur les signes religieux contient une annexe intitulée: Proposition du conseil administratif, qui stipule dans la première proposition que la FFQ est pour l’interdiction du port de signes religieux pour certaines personnes qui travaillent  dans les institutions étatiques[3]. Donc, pour elle, empêcher les policières et policiers, les gardiennes et gardiens de prison, la présidente ou le président  de l’Assemblée nationale de porter des signes religieux n’est pas une atteinte à la liberté de conscience et de religion, et ce n’est pas non plus un acte discriminatoire.

  Malgré l’importance de cette position, la FFQ ne l’a pas exprimée dans le discours objet de notre analyse et cela probablement pour protéger ses arguments contre d’éventuels questionnements que ce paradoxe peut susciter chez les destinataires. Bref, il ne pas faut les perturber dans leurs positionnements. 

   La FFQ termine sa critique de la loi qui interdit le port de signes religieux dans les institutions publiques en montrant que celle-ci est inefficace, car, pour elle, la neutralité pourrait être mise en cause par des comportements qui n’ont rien avoir avec les signes religieux. Elle a exprimé cette idée en la mettant en gras dans ce passage : «De plus, l’interdiction du port de signes religieux ne pourrait garantir complètement la neutralité de l’État étant donné que certaines personnes qui travaillent dans les institutions publiques pourraient faire de la propagande ou du prosélytisme en n’arborant aucun signe ou symbole religieux»[4].

   Nous pouvons déduire de ce qui précède que les arguments que la FFQ a employés dans cette première partie de son argumentation gravitent autour de la définition de la laïcité ouverte, c’est pour cette raison que nous les avons considérés comme appartenant à  l’ordre politique, au monde des institutions et des lois. La fonction de ces arguments c’est de donner une vision théorique sur la relation de l’État avec la religion. Olivier Reboul qualifie cette fonction de référentielle ou cognitive[5], car ses arguments sont utilisés essentiellement dans le but d’aider le discours à remplir cette fonction.  Ce discours sur la laïcité, informe, explique et enseigne aux membres de l’organisation ce qu’ils devraient entendre par laïcité ouverte et quel est son impact sur la situation des femmes.

   Cependant, nous pouvons dire que cette partie représente le cadre théorique dans lequel le FFQ a tranché sur la question de la laïcité en montrant clairement qu’elle est du camp des défenseurs de la laïcité ouverte versus laïcité républicaine, ce qui fait de ses propos au sujet de la laïcité des propos partisans. Et cela n’est pas une anomalie pour un discours idéologique, elle fait même partie de sa nature, car, comme l’a souligné Olivier Reboul : « Une idéologie est par définition partisan. Par le fait qu’elle appartient à une communauté limitée, elle est partiale dans ses affirmations et polémique  à l’égard des autres »[6].

  Ce positionnement à l’égard de la laïcité républicaine n’est pas une spécificité qui apparient à l’idéologie de la FFQ, elle est partagée par des spécialistes, on la retrouve même chez les universitaires. Cela prouve que la question de la laïcité au Québec et partout dans le monde est problématique et les positions à son égard sont polarisées. Cependant, l’intégrer dans un discours idéologique d’une communauté limitée la rend encore plus problématique qu’elle l’est.

 

 Arguments sociaux

   Le sujet argumentant a choisi de se focaliser sur l’impact que l’interdiction du port de signes religieux pourrait avoir sur les femmes immigrantes. Le titre de cette partie du discours indique clairement que l’interdiction des signes religieux cause une discrimination. Et cela en fait, correspond à la fonction référentielle du discours idéologique qui tend, selon Olivier Réboul, à créer «des causes et des liens entre les événements»[7]. Les arguments sociaux que le sujet argumentant emploie dans ce discours sont fondés principalement sur ces causes et ces liens. Car, selon le sujet argumentant, dans tous les cas de figure, lorsque l’État oblige les femmes à enlever les signes religieux pour qu’elles puissent travailler, ces femmes sont discriminées. En fait, cette interdiction met les femmes, comme ce document l’atteste, «devant les choix suivants : quitter leur emploi, renoncer à afficher ce symbole ou porter plainte à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec»[8].

  Dans cet argument le sujet argumentant parle de femmes immigrantes en général, mais en réalité il vise les femmes musulmanes, car il s’agit du port du voile islamique dans le lieu du travail.

    Contrairement au premier argument, le sujet argumentant lie la question du voile à la situation sociale et économique des femmes immigrantes. Il démontre que l’interdiction du port de signes religieux peut provoquer des problèmes aux femmes, il dit à ce sujet : «Dans tous les cas, le risque de ressentiment, de marginalisation et d’exclusion est grand. Exclusion économique, sociale, culturelle et politique»[9]. Dans cet argument le lien causal entre un fait et un autre est met en évidence. L’interdiction, c’est-à -dire la cause, a des effets négatifs sur les femmes immigrantes, le sujet argumentant utilise le mot effet, et ce mot implique le mot cause. Ce passage illustre cette recherche du rapport de causalité : « Cela aurait pour effet d’augmenter la discrimination à l’égard des femmes déjà discriminées de certains groupes minoritaires et d’entraver ainsi la poursuite de leur autonomie financière»[10].

   L’utilisation du conditionnel dans ce passage n’était pas dans le sens d’incertitude, puisque la loi dont la FFQ critique l’existence est une simple hypothèse, ce qui montre que la FFQ est dans la prédiction et la prévention basées sur le rapport de causalité qu’elle a créé. Toutefois, une certitude se dégage de cet argument, car le lien de causalité sur lequel repose cet argument suggère que le refus de ses effets négatifs passe nécessairement par le rejet de la cause qui les a engendrés, à moins que la relation entre les effets et la cause soit discutée. Or, comme le communiqué du samedi 9 mai 2009 le fait remarquer, cette relation de causalité n’est pas révisée ou ajustée, la FFQ l’avait gardée telle qu’elle s’est exprimée dans le document de proposition et réflexion, le communiqué dit à ce sujet : «La Fédération des femmes du Québec est d’avis qu’interdire le port de signes religieux dans les institutions publiques aurait pour effet d’augmenter la discrimination à l’égard de femmes déjà discriminées et de les stigmatiser au sein d’autres institutions ou milieux de travail, voire dans l’espace public. Le danger est réel qu’une mesure allant dans le sens de l’interdiction provoque un renfermement sur soi, un repli identitaire, de certains groupes minoritaires dans la société»[11].

   Pour rendre sa prédiction plus crédible, la FFQ tire l’attention des destinataires sur le présent en parlant des conditions actuelles difficiles des femmes immigrantes. Elle décrit ce présent de la sorte : « On sait que le taux de chômage est déjà très élevé chez les femmes immigrantes (la communauté maghrébine d’ailleurs connaîtrait un taux de chômage de 33%) et que leur revenu annuel est plus bas que celui des hommes immigrants. On sait aussi que l’État est l’employeur le plus important pour les femmes au Québec. » [12]

 

    Cette description repose sur trois informations que le sujet argumentant présente comme des vérités que les destinataires partagent avec lui, elles sont exprimées par l’expression «on sait que». Car, dans la force d’un argument, comme l’explique Patrick Charaudeau, réside dans le fait que le savoir qu’il soutient est un savoir partagé entre le sujet argumentant et le destinataire[13]. Or, dans ce contexte en particulier si nous examinons les informations que cette expression propose, on constatera qu’elles ne sont pas aussi claires que le sujet argumentant le prétend. En fait, nous ne savons pas à quoi correspond le chiffre du chômage donné entre parenthèses, est-ce qu’il correspond aux femmes immigrantes ou à la communauté maghrébine. Mais sa présence ici n’est pas anodine, il attire l’attention des destinataires sur l’ampleur du problème du chômage dont les femmes immigrantes souffrent. Donc, une interdiction du port des signes religieux sera un coup fatal aux femmes immigrantes, et elle va amplifier leur problème. Car, dans un discours idéologique, comme Olivier Réboul l’explique : «la cause que l’on cherche est généralement celle du mal, le responsable de ce qui ne va pas : des crises , du chômage, de la misère, des guerres»[14].

   Afin de rendre la situation plus réaliste et de montrer qu’elle est dangereuse, la FFQ abandonne le conditionnel et parle de l’interdiction comme si une loi contre le port des signes religieux existe déjà. En plus, pour parler de ce danger, elle a utilisé des mots qui ont un sens proche de celui de cause : le mot provoquer et engendrer,  comme elle a employé aussi d’autres mots qui ont des sens qui interpellent le lecteur, comme l’expression «repli identitaire» et mot «ghettoïsation» «le danger est réel». Non seulement la ghettoïsation est capable de remettre en question le projet collectif de la société, elle peut aussi «engendrer», c’est-à-dire être la cause de quelque chose encore de plus grave «un confit au sein de la société québécoise»[15]. Quel genre de confit? La FFQ n’en dit rien ; elle laisse les destinataires imaginer le pire scénario par eux-mêmes : la guerre civile est imaginable, la FFQ a donné les ingrédients de cette fatale éventualité. Tout cela peut être provoqué par une loi qui interdirait le port de signes religieux. Cette explication comme disait Olivier Réboul «n’est pas nécessairement fausse, mais qui est invérifiable, puisqu’elle se situe sur un plan où toute vérification est impossible»[16]. Les explications de la FFQ sont loin d’être scientifiques, certes elles ne sont pas nécessairement fausses, mais aussi elles ne sont pas nécessairement vraies, sachant bien que la cause dont la FFQ parle n’est pas   un événement réel, mais seulement possible.

   Et en plus de cela, elle termine son argumentation par une conclusion  qui résume sa position envers le port du voile ; elle l’exprime en la distinguant du reste du texte en l’écrivant en caractère gras : «Dans ce sens, en même temps que nous défendons ici la liberté de le porter, nous défendons également le droit de ne pas le porter et nous nous opposons à l’obligation politique qui est faite aux femmes de le porter dans certaines sociétés»[17].

    Donc, la FFQ est pour le droit de porter et de ne pas porter le voile au Québec. En même temps, pour satisfaire son idéologie féministe et donner du sens à ses luttes et revendications, elle a montré qu’elle s’oppose aux  pratiques politiques qui exigent des femmes le port du voile, et elle vise par cette opposition les pays arabo-musulmans où le port du voile est une obligation. Ainsi, la FFQ met le lecteur du document que nous analysons devant deux maux : le port du voile ou la ghettoïsation des femmes musulmanes, et il faut qu’il choisisse l’un d’eux, la raison instrumentale lui suggère de choisir le moins pire, et celui-ci , selon le discours de la FFQ, est le port du voile. En fait, celle-ci est la conclusion  à laquelle  son argumentation conduit le destinateur, une conclusion qui contient un incitation à agir.  Ce discours est un appel à la mobilisation contre une éventuelle loi jugée discriminatoire, car comme le souligne Olivier Reboul «On peut aussi parler pour faire agir»[18].

Conclusion

    Suite à cette étude, nous pouvons tirer deux conclusions générales. La première c’est que l’acte d’argumentation de la FFQ tel que nous l’avons constaté dans le discours que nous avons analysé est construit sur les trois étapes principales dont Patrick Charaudeau a parlé (problématisation, positionnement et preuve). Et par rapport à ces étapes, nous avons démontré que le positionnement idéologique et l’argumentation ont commencé déjà avec la problématisation de la question du voile.

      La deuxième conclusion est que le discours que nous avons analysé repose essentiellement sur deux catégories d’arguments. Sous une catégorie se rangent des arguments qui sont de nature politique et sous l’autre des arguments qui sont de nature sociale. Pratiquement, les arguments politiques représentent un ensemble d’arguments qui s’articulent autour de la problématique de laïcité, donc ils sont du domaine de la théorie. L’analyse du discours nous a montré que la FFQ est partisane de laïcité ouverte et à partir de sa définition de celle-ci, elle a déduit les éléments constitutifs de sa position envers le port du voile islamique. Et nous avons montré que la fonction référentielle ou cognitive du discours repose sur ces deux catégories d’arguments, d’où leur importance dans le processus d’argumentation. En revanche, les arguments sociaux, comme nous avons montré  sont des arguments qui rattachent le destinataire, ils sont axés sur  l’impact éventuel que la laïcité puisse avoir sur la situation réelle des femmes musulmanes immigrantes.

  Grâce à ces résultats, nous avons pu répondre à cette question : comment la FFQ, pour qui le voile représente un signe de répression des femmes, a justifié son opposition à l’interdiction du port du hidjab par les femmes musulmanes dans les espaces dits publics?

   Ainsi, la réponse à cette question est l’affirmation d’hypothèse de recherche que nous avons suggérée au début de ce travail : la position du FFQ par rapport au port du hidjab repose sur deux types d’arguments, l’un est d’ordre politique et l’autre est d’ordre social. Le premier est issu de leur façon de voir la relation entre la politique et la religion, ce type d’argument renvoie à la laïcité ouverte versus laïcité républicaine que le FFQ défend. La deuxième repose sur des considérations sociales liées à l’immigration et en particulier à la situation de la femme musulmane.

 

Par Ali Kaidi (docteur et professeur en philosophie) 

À propos du discours de laïcité ouverte prôné par la Fédération des Femmes du Québec ( première partie 1)


[1]Ibid.

[2] Louise Mailloux, «Une laïcité menacée», dans Le Québec en quête de laïcité, op.cit,p.133.  

[3]Fédération des Femmes du Québec, op.cit. p.5.

[4]Ibid.,p.2

[5]Olivier Reboul,op.cit.,p.47.

[6] Ibid.,p.22.

[7] Ibid.,p.63.

[8] Fédération des Femmes du Québec, op.cit. p.2.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Fédération des Femmes du Québec, La Fédération des Femmes du Québec prend position – ni obligation religieuse, ni interdiction étatique, Communiqué Pour diffusion immédiate, Québec, le samedi 9 mai 2009.

[12] Fédération des Femmes du Québec, op.cit.p.3.

[13] Ibid.

[14]Olivier Reboul,op.cit.,p.63.

[15] Fédération des Femmes du Québec,op.cit.,p.3

[16] Olivier Reboul,op.cit.,p.63.

[17] Fédération des Femmes du Québec, op.cit., p.4.

[18] Olivier Reboul, op.cit. p. 48.

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