Le printemps berbère: d’un printemps à un autre, l’autisme et la violence du pouvoir sont toujours les mêmes

Les révoltes de 2001 sont qualifiées de  printemps noir, un oxymore significatif, justement, qui est  utilisé  pour signifier le côté sinistre, dramatique et aussi désespéré de ces manifestations. Ainsi, le mot noir est employé pour effacer l’espoir et l’enthousiasme que le mot printemps évoque;  car sur le terrain  il y a eu mort d’hommes, entre 126 et 130 morts, bref, un génocide, et ce, sans que le gouvernement ou  les personnes  responsables des tueries et de la répression féroce  ne soient contraints à  rendre des comptes de leurs agissements. 

Printemps noir 2001: quelques photos des hommes assassinés lors du printemps 2001, au vu et au su de tout le monde

Printemps noir 2001: quelques photos des hommes parmi les 126 assassinés lors du printemps 2001, au vu et au su de tout le monde. 

Par Ali Kaidi

   La mobilisation ou l’insurrection des Kabyles de 18  avril 2001 connu sous l’appellation du Printemps noir a duré plus d’une année. Elle est survenue en pleine préparation à la célébration de  la journée du  vingt avril 1980 que la Kabylie  avait l’habitude de commémorer  depuis cette date. Cette dernière est une date historique, baptisée en kabyle Tafsut Imazighen, c’est-à-dire le printemps berbère,   elle  rappelle  aux Kabyles de toutes obédiences politiques le combat identitaire et démocratique des Kabyles d’une part, et  la réalité du pouvoir algérien, en l’occurrence la répression violente  qui s’est abattue sur la région sous tous les pouvoirs successifs et notamment déjà lors parti unique du FLN de l’autre part.

    Toutefois, cette répression continue aujourd’hui avec un degré accrue de violence qui démontre que le pouvoir en place est autiste et qu’il  n’a rien appris de la chute des plus grands tyrans arabes et des révoltes du printemps arabe. Le comble, il semble que le printemps en question est devenu  une leçon pour les peuples, une voie à ne pas suivre cependant pour les états; le pouvoir algérien a travaillé l’opinion publique dans ce sens par ses réseaux de propagande qui font rappeler les pratiques nazies. Le clan au pouvoir réussi à diaboliser la chute des plus grandes dictatures au point que celle-ci, c’est-à-dire leur éventuelle chute, est devenue un mal en soi, une menace d’instabilité et de violence.

   Le pouvoir a réussi le pari de se positionner comme un mal nécessaire dans cette zone de turbulence politique que le monde dit arabe traverse depuis 2011. Ainsi, le pouvoir d’Alger a contraint  le peuple dans les récentes pseudo-élections à choisir entre le mal et le pire, entre un semblant de stabilité et de paix que le philosophe Spinoza qualifie de dessert et un chaos que le pouvoir a toujours associé aux revendications démocratiques. Pour le pouvoir autiste, il a toujours fonctionné avec cette idéologie qui fait du totalitarisme et du despotisme  les vrais garants de  la paix, de la démocratie et de la liberté  des causes potentielles de la guerre et du chaos.        

    Historiquement, le FLN occupait le pouvoir sans partage depuis 1962, un privilège constitutionnel qu’il a perdu, du moins officiellement,  avec la constitution de 1989 qui consacra le pluralisme politique. Mais, tout le monde s’accorde à dire que ce pluralisme était seulement de façade; car  le FLN ne s’est pas écarté  réellement du pouvoir ; il a toujours été au côté et au service  des différents clans qui dirigeaient l’état algérien ; sa fonction est de  lui apporter  une  légitimité historique et politique, et surtout d’empêcher les partis d’opposition nouvellement constitués (Constitution 2009)  d’accéder au pouvoir.       

   Les révoltes arabes de 2011, en l’occurrence celles des Tunisiens et  des Égyptiens, ont commencé en plein  saison d’hiver, en décembre pour la Tunisie et  janvier pour l’Égypte, elles n’ont rien à voir avec la saison du printemps, les médias les ont associés à cette saison pour  dire  qu’elles sont porteuses d’espoir.  Cependant,  les deux révoltes kabyles, le Printemps berbère de 1980 comme le Printemps noir de 2001, non seulement elles n’étaient pas arabes, mais elles  se sont déclenchées en plein printemps ; les deux  ont commencé  le mois d’avril ; c’est dire que le printemps était loin d’être juste une métaphore.

 D’ailleurs, les révoltes de 2001 sont qualifiées de  printemps noir, un oxymore significatif, justement, qui est   utilisé  pour signifier le côté sinistre, dramatique et aussi désespéré de ces manifestations. Ainsi, le mot noir est employé pour effacer l’espoir et l’enthousiasme que le mot printemps évoque;  car sur le terrain  il y a eu mort d’hommes, entre 126 et 130 morts, bref, un génocide, et ce, sans que le gouvernement ou  les personnes  responsables des tueries et de la répression féroce  ne soient contraints à  rendre des comptes de leurs agissements. D’ailleurs, la plupart d’entre eux sont toujours au pouvoir ; ils continuent de légitimer la répression  l’encontre des Kabyles.  

  Deux rapports célèbres sur ces événements ont été rédigés par deux  commissions d’enquête, une commission parlementaire et  autre présidentielle. Les deux rapports ont été cachés et le pouvoir refuse jusqu’à aujourd’hui de les  rendre publics. Du moins, si on se fie aux résultats préliminaires de la commission Isaad, la commission présidentielle,  la question de la responsabilité du gouvernement dans  les actes de violence ne souffre aucune ambiguïté.

  Les écrits sur  ces événements précisent que  les manifestations du Printemps noir ont commencé en réaction à deux événements, les deux se sont déroulés en Kabylie, et les deux mettaient  en cause les pratiques des services de sécurité, en l’occurrence celles de la  gendarmerie ; ces deux  événements n’avaient rien de politique. Beaucoup d’observateurs les qualifient de facteurs déclencheurs. Les manifestations se sont déclenchées après l’assassinat d’un jeune lycéen, feu Guermah Massinissa, dans une brigade de gendarmerie à  Beni Douala, une petite ville de la haute Kabylie (Tizi-ouzou) et l’arrestation arbitraire à Amizour- une ville de petite Kabylie (Bejaia)- de trois collégiens le même jour par le chef de brigade de la gendarmerie.

  Ces deux faits ont  donné  lieu à des manifestations, grèves et marches en Kabylie et à une mobilisation sans précédent. Toutefois, les deux faits auraient pu passer aux yeux de la population et du pouvoir central  pour deux événements courants, voire pour des faits divers coutumiers  d’abus d’autorité et d’injustice qui expriment  ce que les Algériens appellent la hogra. En fait, ils expriment une situation que la majorité des Algériens et des Algériennes supportent  au quotidien depuis des années. Ils n’étaient ni les premiers ni les derniers abus du pouvoir, la preuve en est qu’aujourd’hui, un 20 avril 2014 à Tizi-Ouzou, dans une ère dite du multipartisme, les Kabyles sont réprimés violemment le jour même de la célébration du printemps berbère.

  Il ne faut pas occulter le contexte de violence dans lequel les Algériens vivent depuis dix ans, il ne faut pas ignorer que cette  violence a causé plus de deux cents mille morts et des milliers de blessés, ces deux incidents déclencheurs  auraient pu passer en principe pour des incidents banals si nous les situons dans ce contexte de violence. En fait,  «C’est après tant d’autres assassinats commis impunément par les policiers et les militaires, celui d’un lycéen de Beni Douala, le  18 avril, qui a provoqué trois jours plus tard les premières émeutes. À Amizour , prés de Bejaïa , la population se soulève le 22  après l’arrestation arbitraire de trois lycéens. »[1]   Or, ces faits n’étaient aucunement banals, car ils ont marqué le début d’événements de protestations, le  commencement d’une mobilisation sans précédent contre le pouvoir central, qui a fait entrer  celui-ci dans une crise politique : «En quelques jours, la contestation fait tache d’huile en gagnant toute la Kabylie»[2]

     Le pouvoir  a  essayé  de contenir les protestations afin d’éviter son expansion   à d’autres régions du pays comme il a réussi à le faire avec les manifestations du 20 avril 1980, chose qui lui a épargné une crise politique à cette époque. Mais, malgré cela, face à la détermination des manifestants kabyles et l’importance de la mobilisation, le pouvoir n’a pas pu empêcher les protestations de devenir une crise politique à laquelle il fallait faire face : «Indéniablement, cette nouvelle révolte kabyle n’a rien à voir avec  les mobilisations  du «printemps berbère» de 1980.Au-delà de son ampleur et de son immense popularité dans toutes les régions berbérophones, elle dépasse la simple revendication identitaire, d’ailleurs reléguée au huitième point de la fameuse plate-forme de revendications élaborée à El Kseur , en petite Kabylie»[3].

     Certes , l’ouverture démocratique que la constitution de 1989 a instaurée a mis fin au règne du parti unique et  libéré la presse écrite, nous ne pouvons pas nier que  cette dernière a joué un rôle non négligeable dans l’échec du pouvoir à contenir ces manifestations en Kabylie et empêcher la mobilisation d’une grande partie de la population de cette région contre le pouvoir derrière le célèbre slogan kabyle, «Ulac smah Ulac » qui veut dire « Pas de pardon », un slogan  qui exprime clairement la détermination des manifestants à ce que les responsables des violences qui ont endeuillé la région payent pour leurs actes criminels, et sans doute  aussi pour dire au pouvoir  qu’ils sont contre la politique du pardon que le pouvoir a tenue  à l’égard des islamistes responsables de tant d’actes de violence et de crimes.

    Toutefois, ne pouvons pas réduire  cette mobilisation si complexe à cette ouverture seulement ou à d’autres causes d’ordre économique, social ou identitaire  supposées agir en amont mécaniquement  sur ces événements qui ont secoué la Kabylie et aussi  expliquer  à elles seules la mobilisation des Kabyles contre le  pouvoir en place : «Vingt et un ans après le «Printemps berbère» de 1980, la Kabylie s’insurge de nouveau contre le pouvoir central. Cette fois-ci, les facteurs déclenchants sont foncièrement différents de ceux à l’origine du soulèvement précédent, même s’ils plongent leurs racines dans le même soubassement de l’exacerbation identitaire»[4].     

  Bien entendu, d’autres  éléments intrinsèques et conjoncturels à la crise ont surgi pendant  la crise pour   alimenter  celle-ci et l’orienter dans le sens  qu’elle a pris. Les événements qui  ont secoué la Kabylie en particulier et l’Algérie en général  avaient  une  dynamique spécifique qui s’est formée pendant la période de crise. Ces événements n’étaient pas engendrés par des causes que la revendication identitaire à elle seule peut expliquer.  

 

Par Ali Kaidi

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[1] Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne , Paris, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2001,p.11. 

[2] Miloud Zaater, L’Algérie de la guerre à  la guerre(1962-2003), p. 170

[3] Ibid.,p.171.

[4]Maxime Ait Kaki, De la question berbère au dilemme kabyle à l’aube du XXI, Paris, l’Harmattan, p.159

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