1871, l’année où les Algériens ont perdu la guerre et la terre

D’où vient la  fameuse expression «Marquits a lkhodja thejdheh !», (secrétaire, note bien sur le registre qu’elle a dansé)? (Ecouter la chanson d’Agraw à la fin de l’article)

Colloque internatinal sur l’insurrection d’El Mokrani

el mokrani

Cheikh Ahaddad(g) et El Mokrani (dr)

Bien que très peu connue et insuffisamment étudiée par les historiens et les chercheurs, l’insurrection de 1871, menée par Cheikh Aheddad et le chef de guerre et néanmoins bachagha Mohamed El Mokrani, a été un moment particulier dans l’histoire de par les bouleversements qu’elle a induits sur le plan social, politique et économique.

Il faudrait d’abord rappeler que la déclaration de guerre d’El Mokrani puis l’appel au djihad lancé par Cheikh Aheddad, chef spirituel de la Tariqa Rahmania ont jeté 250 tribus et un tiers de la population algérienne sur les sentiers de la guerre. Sur le terrain, face à une armée professionnelle et disciplinée, les paysans mal armés et très peu encadrés ont subi une très lourde défaite. C’est ce moment de fléchissement collectif que choisit l’administration coloniale pour appliquer la politique de la terreur.

En guise de représailles, elle décrète une amende pharaonique de 40 millions en  or, le séquestre des terres cultivables et des bêtes, l’interdiction des conseils de village et des zaouïas, l’exil forcé et les déportations vers les sinistres bagnes de la Calédonie, alors que de son côté, l’armée poursuit les exécutions sommaires, les humiliations individuelles et collectives, les incendies de villages et l’abattage des arbres. Rien n’a été épargné aux insurgés. «Après l’exil et la déportation puis le séquestre des terres, la famine s’installe. Des cohortes d’affamés et de miséreux vont sillonner toutes les routes d’Algérie», dit Abdelhak Lahlou. C’est ce désarroi total, ce naufrage collectif que le chercheur cité plus haut ainsi que le journaliste écrivain Rachid Oulebsir ont essayé de retracer en interrogeant la poésie kabyle de l’époque, pour l’un, et la mémoire collective pour l’autre.

En fait, la disparition programmée des chefferies politiques et religieuses a entraîné la ruine des valeurs morales et sociales d’une société qui finit par s’effondrer. «Un nouvel ordre politique et social est imposé par l’administration coloniale», dit Abdelhak Lahlou. S’appuyant sur l’expérience de sa propre famille et de sa tribu, Rachid Oulebsir dira qu’il a fallu trois générations aux descendants de ses ancêtres pour racheter les terres séquestrées par l’administration coloniale. L’autre image invoquée par le journaliste écrivain et celle de ces milliers de veuves et de femmes kabyles obligées de danser jusqu’à l’épuisement pour avoir droit à un «litre» d’orge.

Ces grotesques cérémonies étaient organisées sur les places publiques des villages par les nervis de l’administration comme humiliation suprême. La fameuse expression «Marquits a lkhodja thejdheh !», (secrétaire, note bien sur le registre qu’elle a dansé), date de cette sinistre époque. Le sociologue Abdelmadjid Merdaci a, quant à lui, tenté de revenir sur l’origine des résistances anticoloniales. «La question de la terre et du rapport communautaire à la terre sont fondateur d’une identité collective», dira-t-il.

Intervenant en dernier, l’historien Benjamin Stora a choisi de faire le parallèle entre l’insurrection de 1871 en Algérie et celle de la Commune de Paris, la même année. Même si, a priori, aucun lien objectif n’existe entre la révolte des communards parisiens et celle des paysans kabyles, on peut, selon Stora, faire une lecture parallèle des faits en commençant par la répression sanglante des deux révoltes. «L’armée coloniale a voulu laver l’affront de la défaite de Sedan par l’écrasement d’El Mokrani», dira-t-il.

L’armée va désormais appliquer un schéma classique : démarrage d’une insurrection, isolement, répression et décapitation des chefs. D’ailleurs, les révoltés des deux insurrections vont se retrouver en Nouvelle-Calédonie où ils ont été déportés. Toujours selon l’historien, la défaite de 1871 va également donner le coup d’envoi du processus migratoire des Kabyles vers la France. Paysans désormais sans terre, ils formeront les premiers contingents d’ouvriers algériens à la recherche d’un travail en Métropole. «La dépossession des terres entraîne l’émigration massive des Kabyles vers la France», dira Benjamin Stora.

http://www.elwatan.com/hebdo/histoire/1871-l-annee-ou-les-algeriens-ont-perdu-la-guerre-et-la-terre-08-05-2014-256401_161.php

Djamel Alilat

http://www.youtube.com/watch?v=qe5J83sjXtI

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