Le tatouage chez la femme berbère

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Par Dalila Smail

dalilaLe tatouage, symbole d’un érotisme suggéré dont les femmes berbères détiennent le secret depuis longtemps depuis l’antiquité…. est une esthétique où chaque trait, chaque cercle, chaque motif a son rôle. Sur le front, le tatouage rapproche les sourcils les allonge et donne au regard une profondeur qui fait oublier les imperfections du visage. Quand il se prolonge du menton au cou, il dissimule les rides. Aux coins des yeux, il a pour fonction de creuser la profondeur du regard, et de le rendre plus « perçant » encore.
Lorsqu’il se continue jusqu’à la naissance des seins ou au nombril, il suggère des voluptés cachées. Sur toute la face, il fait office d’un masque érotique. Le tatouage, sujet à la mode et à l’évolution des goûts, pouvait également renseigner sur l’âge approximatif d’une femme. C’était le tatouage dans sa dimension esthétique. Cependant, à travers l’histoire, sa portée est allée plus loin que la recherche de la perfection physique et/ou celle d’une arme de séduction. C’était aussi un signe d’identification à une tribu ou à un groupe social. En Kabylie certaines confréries religieuses issues des marabouts tatouaient la femme lors de ses noces pour marquer symboliquement son entrée dans sa nouvelle filiation. Celle ci ne devenait effective que si la jeune mariée donnait naissance à un fils. Dans un Maroc métissé en raison des migrations et du nomadisme, les membres d’une tribu, voire d’une région, portaient des signes pour afficher leur appartenance, inscriptions que l’on retrouvait souvent aussi sur les bijoux, les poteries ou encore les tapis.

Mais, la différence c’est qu’aujourd’hui, « on choisit sa tribu », celle des « tatoués ». Et ces tatoués, femmes ou hommes, qu’ils optent pour des signes maoris – les plus demandés par les hommes – ou des images figuratives, ont aujourd’hui cela en commun, ils ont tous besoin de crier haut et fort leur refus de rentrer dans un moule imposé par le corps social.
Celui aussi, d’exiger le respect de leur individualité et la volonté de la préserver tout en vivant dans le groupe. Ce besoin d’affirmation « personnelle » peut aussi traduire une souffrance psychologique, une crise identitaire liée parfois à des phénomènes d’acculturation. 
Séduction, tribalisme, mais aussi rébellion et douleur.

Dans les années soixante, l’Occident, pourtant étranger à cette culture, a adopté cette pratique du tatouage. La révolte de toute une génération en a usé pour exprimer son rejet de la “manière de vivre de l’après-guerre”. Un moyen d’expiation, aujourd’hui encore. Les dizaines de clients qui défilent sous l’aiguille de Mohcine, et de ses rares confrères au Maroc, partagent ce même souci. Et ce, en l’absence d’autres vecteurs d’extériorisation de leurs frustrations. Ce ne serait peut-être pas faux de percevoir dans cet acte une forme de recherche de soi et de son identité profonde. même de la manière la plus inconsciente. Il n’est plus question seulement ensuite de la finalité esthétique et séductrice de la géométrie des tatouages au henné, mais d’une expression visible de la douleur, aujourd’hui, comme dans le Maroc d’il y a des siècles. La matérialisation du drame sur soi par le tatouage a en effet été le propre de milliers de femmes berbères au temps de la résistance à la conquête arabo musulmane. Cette tradition ancienne semble parfois dans toute la Berbérie TAMAZGHA réactivée par les jeunes générations pour marquer une attitude de défense de leur patrimoine culturel.

Sous couvert de culture diversifiée il y a là en fait pour certains observateurs une véritable résistance politique. Jadis lorsque la femme qui venait de perdre son époux se tatouait le menton, d’une oreille à l’autre (redonnant naissance à la barbe du mari perdu, sur son propre visage), et celle qui assistait à l’emprisonnement de son mari immortalisait en forme d’anneaux sur ses poignets la douleur des mains ligotées (les menottes de l’humiliation de son homme), le tatouage avait cette évidente fonction politique de résistance.
Elles se tatouaient aussi des anneaux au niveau des chevilles, faisant référence aux lourdes chaînes traînées par leurs maris, pris en guerre par l’ennemi. Le tatouage était un refus de l’autre, dans sa capacité de nuisance et de destruction.
Ces pratiques ont perduré des siècles durant. Jusqu’à la moitié du siècle dernier, le tatouage définitif continuait d’être une marque d’appartenance tribale ou régionale. Ses autres expressions, la douleur notamment, avaient pratiquement disparu jusqu’à une période récente de réactivation par les jeunes générations. Dans le Maroc musulman, c’était une mutilation, donc un péché. Pour pallier cette contrainte religieuse, les femmes lui ont intelligemment substitué le henné, pour combiner contraintes religieuses et pratiques culturelles ancestrales.”

Dalila Smail

1 comment for “Le tatouage chez la femme berbère

  1. May 14, 2014 at 19:50

    À titre d’information et en complément de cet article signé par Dalila Smail

    Une histoire complémentaire mais en anglais. Yasmin Bendaas parle du tatouage chez les berbères…

    http://pulitzercenter.org/projects/algeria-chaouia-facial-tattoos-tradition-identity-nationalism-aures-mountains

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