Assia Djebar écrit sur la “fureur aveugle” d’ Amirouche

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Un remords du nom d’Amirouche – Assia Djebar in LE BLANC DE L’ALGERIE (1995)

Je lus l’épisode de la « bleuite », danger où tomba le colonel Amirouche qui avait succédé en 1957, à la direction des maquis kabyles. Amirouche qui avait commenté l’assassinat d’Abane par l’argument que cette mesure intervenait trop tard ! Abane lui-même n’avait-il pas dit, à Tunis, que, dès le congrès de la Soummam, parce qu’il avait reproché à Amirouche et à Mohamed Saïd leurs méthodes expéditives sur la population (notamment le sinistre épisode de Melouza). Amirouche avait été tenté de se venger en le supprimant ! Le seigneur de la guerre dans sa brutalité, face au leader politique qui tente de surmonter les conflits personnels par une stratégie, une pensée, un idéal à construire en action collective ! Utopie d’Abane, qui fut ensuite celle de plusieurs autres combattants, lesquels, eux aussi, pour une grande part, paieront cet idéalisme de leur vie. Morts douteuses, ici aussi , que l’on déclara survenues «  au champ d’honneur » !

La « bleuïte » donc.

Ainsi de la pauvre « Roza », une jeune militante devant laquelle, Léger laisse trainer de prétendues lettres signées d’un chef du maquis….On laisse finalement la jeune fille rentrer chez elle ; avec obligation de se présenter régulièrement pour contrôle. Quelques jours après, elle fuit, monte au maquis, croyant trouver délivrance !

Mais elle devient, malgré elle, suspecte, et justement là-bas.

Le processus est déclenché ; il s’emballe. Deux ou trois innocents, à tort persécutés, donneront les noms qu’ils ont cru intercepter chez Léger : comme par hasard, des militants sûrs, des cadres expérimentés et…diplômés, parlant français ! nul doute des agents de la France !

La chasse est ouverte : sus aux étudiants qui sont hier montés en masse aux intellectuels venus des villes pour se fondre dans l’esprit révolutionnaire des « masses paysannes », aux jeunes parlant et écrivant le français,  à qui encore…

Du printemps 58 à mars 59(lorsque Amirouche meurt au combat), la grande purge orchestrée et développée jusqu’à l’obsession par celui-ci et ses hommes de main sévit sans discontinuer : le redoutable colonel tente même de conseiller sa « purification » aux autres wilayas.

Les chefs des Aurès, n’accepteront pas, y verront une paranoïa dangereuse d’Amirouche, la direction de la wilaya IV, proche d’Alger-où régna pourtant un réel esprit démocratique avec des cadres politisés-chancela un moment dans cette hantise du complot se ressaisit.

Résultat de cette « épuration » : deux mille, dit-on, peut-être même trois mille jeunes- de seize à vingt-cinq ans environ-plus évidemment quelques femmes.

Ainsi ; ils parlaient, ils écrivaient le français, ils avaient donc sucé « l’esprit français » dès l’enfance : suspects de lâcher au premier interrogatoire, peut-être même de pactiser avec ceux qui les cerneraient, les arrêteraient… Oui par nature, par cette nouvelles langue, c’étaient fatalement eux les premiers « traîtres », traîtres malgré leur adhésion juvénile, malgré leur élan à monter au maquis, à vouloir vivre, soudain heureux, parmi les paysans !…

Des traîtres sans le savoir en somme : c’était sûr, au premier danger ils lâcheraient, ils déserteraient ! Oui supprimer les branches trop vulnérables des arbres qui doivent se dresser haut.

Et Amirouche , le doigt vengeur(mais pour venger quoi ?…) de donner l’ordre une fois, dix fois d’égorger cette jeunesse !

Les égorgeurs d’intellectuels-entendez par là des jeunes gens heureux d’écrire, de transmettre le savoir, de se vouloir, eux, les instituteurs. Ils sont là, ces meurtriers autour d’Amirouche(celui-ci reposant à présent au Carré des Martyrs, à El-Alia, à Alger). Ils se dressent, quelques-uns déterminés, transformant leurs propres enfants en moutons de l’Aïd, pour la grande fête du sacrifice d’Abraham, ne ressentant même pas une once de l’angoisse du prophète biblique, n’attendant nul arrêt de la clémence divine, non se précipitant à la gorge de ces jeunes héros, pataugeant dans le sang, essuyant ensuite le couteau avec l’effrayante bonne conscience de l’homme du troupeau obéissant au chef obtus.

Amirouche et ses deux mille, ses trois mille égorgés ! ….

Ainsi de la majorité des familles en 1962, quand deux mille jeunes isntruits et francophones, ne revinrent pas, deux ou trois mille sacrifiés sur initiative des services français et de par la fureur aveugle d’Amirouche…….

ASSIA DJEBBAR – LE BLANC DE L’ALGERIE

Source: Rénia Aouadène (auteur)

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