Cirta (Constantine) victime de l’instrumentalisation arabo-islamique de l’histoire

  C’est la troisième conférence que Carrefour Littéraire organise pour peser un tantinet dans le débat public mais aussi pour proposer un autre regard sur l’Algérie, sur la condition de l’homme et de la femme algériens, sur leur soif à intégrer l’universel afin de définitivement s’affranchir du plomb des idéologies vendeuses d’amnésie à des prix exorbitants d’honneur et de fierté. Le café littéraire se veut un bruit dans le maquis sidéral de l’indifférence, une tentative pour se réapproprier une Algérie telle que rêvée par Kateb, Mammeri, Feraoun, Dib, Djaout, Matoub, Djebbar ; une Algérie qui ne troque pas sa méditerranéité pour les déserts innombrables rentrés dans l’homme ; une Algérie démocratique, citoyenne, plurielle, interculturelle… Après donc la conférence débat sur Camus, Cirta allait de soi et pour cause, la ville berbère plurimillénaire, capitale pourtant désignée arabe par le pouvoir algérien, méritait au moins une conférence débat pour mettre les points sur les I … (L.H). 

    Carrefour Littéraire, un café littéraire de Montréal, a organisé une conférence sur l’histoire d’une des plus grandes villes et des plus anciennes d’Algérie, en l’occurrence Cirta, capitale sous l’autorité du premier roi numide Massinissa ( 203-149 av. J.C),  ou Constantine comme l’a baptisée l’empereur romain Constantin 1er  au IV siècle.   

    Les organisateurs de cet événement ont choisi de parler de cette ville ancestrale, la ville connue pour être hissée sur un rocher, afin de participer au débat historique et surtout idéologique depuis la désignation de cette ville par le pouvoir central algérien comme étant la capitale de la culture arabe ; une désignation qui a suscité au reste une vive polémique en Algérie.

     Le conférencier Ahmed Houamel, un passionné d’histoire et de culture, résidant à Montréal, et ce, afin de ne pas orienter sa conférence idéologiquement et surtout afin de laisser aux présents  la liberté de développer leur propre lecture de l’instrumentalisation de l’histoire à des fins idéologiques et politiques, a choisi une approche plutôt chronologique, centrée essentiellement sur des faits historiques qui débutent  avant la ville célèbre que l’on connaît, c’est-à-dire avant qu’elle ne devienne la capitale de la Numidie du temps de Massinissa, et ce, jusqu’à aujourd’hui, en s’étalant bien entendu sur des événements et périodes historiques  qu’il a jugés importants dans l’histoire de la ville plurimillénaire.

     La  plupart des historiens partagent l’idée que selon Tite Live (59 av. J.-C- 17ap. J.-C), un historien de la Rome antique, la première fois que Cirta a été mentionnée dans l’histoire remonte à la fin du iiie siècle avant J.-C.

    Par ailleurs, en ce qui concerne la toponymie de cette ville, le conférencier a montré qu’il se penche vers l’hypothèse qui dit que l’origine du nom  Cirta est berbère -il vient selon lui, du mot « tissirt » (meule), un mot que les Kabyles et les Chaouia utilisent jusqu’à présent, notamment pour l’abondance du blé dans la région. D’ailleurs, la ville était désigné de Grenier de Rome, tant sa terre fertile pouvait, disait-on, nourrir seulement de son blé tout l’empire romain.

    Cette hypothèse est plus probable en effet que celle qui renvoie le nom Cirta au mot phénicien Kirta  qui veut dire ville. Cependant, Constantine l’appellation courante, acceptée et tolérée par l’idéologie dominante aujourd’hui en Algérie, vient du nom de l’empereur romain Constantin1er qui l’a reconstruite au IV siècle et appelée Civitas Constantina Cirtensium.

    Il faut le souligner, ce qui est intéressant dans cette conférence n’est pas tant les faits historiques en tant que tels, car n’importe quel profane peut puiser dans les livres d’histoire de nombreux détails sur l’histoire de Constantine, mais la manière dont on raconte cette histoire,  les événements que l’on choisit parmi un tas d’autres et sur lesquels on doit focaliser notre intention et le contexte dans lequel on doit les développer.

   C’est dans ce sens que l’écriture de l’histoire se présente, comme le souligne à juste titre Goethe, comme «une manière de se débarrasser du passé». L’histoire est écrite non pas dans le but de se rappeler du passé, mais dans celui d’en oublier une grande partie. Les peuples amazighs depuis l’antiquité ont toujours été à la périphérie des cités qui détenaient le pouvoir d’écrire l’histoire et de perpétuer les faits qui les arrangent. En fait, le passé n’est pas dissocié du présent, tant s’en faut. Il fait partie de sa compréhension et de sa représentation, comme fait le présent aussi partie du passé raconté et rapporté, car celui-ci est une construction à partir du présent. Fernand Braudel disait à juste tire que « Tout le passé pèse sur le présent. »  

    En effet, cet enjeu idéologique est incontournable ; il  a été soulevé lors du débat  par les présents. La plupart des interventions tournaient autour de cette question: comment se fait-il que l’on peut considérer aujourd’hui Cirta une capitale de la culture arabe alors qu’historiquement elle est berbère? Comment le pouvoir algérien ose-t-il proclamer Constantine capitale de la culture arabe alors qu’il a toujours refusé dans son discours de reconnaître l’amazighité de cette ville et de toute l’Algérie? Beaucoup d’intervenants lors de cet événement ont dénoncé le déni identitaire et la falsification de l’histoire caractérisant l’orientation idéologique du pouvoir en place

    L’histoire a toujours été écrite par les forts, et ce n’est sans doute pas pour raconter le passé tel qu’il s’est produit, mais bel et bien pour en imposer des lectures qui servent à perpétuer leur suprématie, et à imposer justement «un présent». Ce qui reste du passé comme trace et archives et non pas comme mémoire, n’en est qu’une fine partie, et ce n’est pas n’importe laquelle, mais celle que le discours dominant  accepte et tolère. Les débats et les polémiques sur l’histoire ou la culture ont le mérite d’inciter les hommes et les femmes à soulever des interrogations sur leur passé et sur leur présent, même si ce n’est souvent pas l’intention des autorités politiques.

Tombeau du roi numide Massinissa à Soumâa El Khroub, prés de Constantine

    Somme toute, le débat était on ne peut plus passionnant. Cirta, la ville berbère qui exubérait jadis de son savoir vivre, de sa culture immense, la ville connue pour être une ville polyglotte déjà, ressurgit du passé lointain, nous rappelle sa dimension Amzaighe et interpelle in fine la mémoire collective afin de faire valoir nonobstant le pétrodollar de l’idéologie arabo-islamique sa berbérité et par voie de conséquence l’incontournable règlement de la question berbère en Algérie. Les politiques culturelles du pays doivent désormais prendre en considération cette partie inaliénable du pays. Aujourd’hui beaucoup d’Algériens et d’Algériennes savent que Constantine s’appelait Cirta et que c’était une capitale du royaume de la Numidie. Un immense patrimoine auquel l’Algérie appartient et dont chaque Algérien et Algérienne a le droit.    

Par Ali Kaidi

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