Lounès Matoub: le poète qui défia à lui seul la forteresse de l’abîme

Ma mère nous accompagna jusqu’au portail, que me disait l’ami, l’œil mouillé, elle savait que c’était pour enterrer Lwenas, notre cher frère, le plus vaillant de tous les hommes que la terre ait enfanté. Un homme qui pensait que rien ne valait la liberté, l’idéal, la patrie des ancêtres, rien ne valait l’honneur des hommes, leur dignité, même pas la mort, encore moins la mort. Un homme qui était né pour être une leçon, un homme qui défia de son poème les escadrons de la laideur, de la haine et de la négation.

Matoub Lounès lors de l’enterrement de Kateb Yacine

   La discussion allait à bâtons rompus. Revenu du pays, mon ami, berbériste convaincu, une larme grossissante à l’œil, me racontait une Kabylie oscillant désormais entre l’alcool et l’islamisme. Je lui dis qu’il exagérait, il me dit que pas du tout avant de me montrer quelque chose sur Internet :

–          Lis! me dit-il.

    Je lis, compris qu’il s’agissait des résultats, commune par commune, des dernières élections communales. J’étais scié. La Kabylie s’arabisait et s’islamisait. Des villes naguère insoumises comme Akbou, comme Ighzer Amokrane, Tazmalt…

  Commune telle : Adala Oua Istimrriya majoritaire. Telle autre, Majd Oua lkhouloud, à côté Wihda Al Watan, ou encore Tanmiya wa Chabiba, bref, des acronymes surgis d’un autre âge. Quoi! Parle-t-on de ma Kabylie? De grand-mère qui naguère, la voix suave allait de féerie en idylle, fendait le vent avec les montures imaginaires vers des contrées où le poème déclamait l’ancêtre, racontait la poétesse, Daya, qui galvanisait les hommes, quand les hommes rivalisaient de leurs paroles vertueuses, étaient les aèdes de la terre et de sueur . Parle-t-on de moi, de nous, les hommes libres?

 

 

     Ici, les islamistes ont quasiment raflé tous les sièges, ailleurs le FLN et acolytes, RND je veux dire et tous ses sbires sans l’once d’une dignité, voleurs attitrés, corrompus vendeurs d’insipides carottes en contre partie de notre honneur, de notre Je inaliénable, plusieurs fois millénaire. Jugurtha enfourchait sans selle sa jument noire olive et partait conquérir notre liberté spoliée! disait à voix courroucée mon père, comme lisant dans un livre sacré, pendant qu’il ébouriffait le feu de son tisonnier.

     Quoi! dis-tu. Mon ami bredouilla quelques mots. Youtube. Vois! intima-t-il. C’était une vidéo inédite de Matoub Lounès. Maigrichon, la barbe clairsemée, il gratouillait dans sa mandoline, en extrayait un chant indocile de sa voix roque qui taquinait un air inédit.  Des chasseurs épaulant leurs fusils dansaient, gigotaient à vrai dire, on ne pouvait plus emportés par la voix du rebelle, le poète jeune, pourtant parti déjà à la conquête des muses authentiques, de l’alphabet idoine à mettre dans la bouche cousue de son peuple pour qu’il s’approprie à nouveau le mot apte à déconstruire  l’aphasie.

    J’ai compris que mon ami dévidait un pays de souvenirs. Les yeux humectés, il me dit :

–          Te souviens-tu de la mort de Lounès?

–     Et comment! je répondis, Matoub est un continent d’homme! Une patrie pour expropriés, un hymne au beau, un doigt dans l’œil de l’aliénation. Et dire que la Kabylie a élu en son sein ceux qui nous assassinaient pour notre Kabylité et laïcité.

       Je me souviens, me dit mon ami méditatif avec une métropole de douleur à ses yeux, j’étais étudiant à Alger, c’était un jeudi, je rentrais de l’université. Arrivé dans mon village, je tombai sur un voisin connu pour son humour noir frisant parfois l’indécence.

–          As-tu entendu la nouvelle? me dit-il.

–          Quelle nouvelle!

–          Matoub est mort.

–          Arrête de dire n’importe quoi!

–          Je te dis qu’il est mort assassiné.

 

 

      Je courus dans le café à côté. Tout le monde le savait. Lounès n’était plus effectivement. J’étais assourdi, abasourdi, confus. Je ne pleurai mes premières larmes qu’une fois arrivé à la maison où je trouvai ma mère, mes frères et sœurs qui pleuraient à chaudes larmes. Mon père lui pleurait sourdement, intérieurement.

–           Imuth Lwenas! me dit mon frère.

–    Je dois assister à son enterrement, je réalisai naturellement en pleurant.

–          Nous partirons à l’aube, me dit mon frère.

 Ma mère essuya une larme et nous dit :

–       Mes enfants, je sais que Lwenas est votre frère, un enfant de la maison, mais par les temps qui courent, de grâce, faites attention!

       Ma mère avait dit juste. Lounès était un enfant de la maison. La moindre parcelle de notre maison a, ancré dans sa mémoire, le souvenir de la voix onctueuse et la mandoline qui puisait dans des mers d’odes nouvelles. Lounès était de nous.

    Il faisait encore nuit. Le ciel était troué d’un milliard d’étoiles. Un juin comme seule la Kabylie méditerranéenne en connaît. Nous veillâmes pratiquement toute la nuit. Nous ne dormîmes qu’une heure ou même pas. Ma mère, elle, n’a pas fermé l’œil. Elle disposa le petit déjeuner sur la table. Réveillez-vous les enfants! qu’elle nous dit doucement.

     Ma mère nous accompagna jusqu’au portail, que me disait l’ami, l’œil mouillé, elle savait que c’était pour enterrer Lwenas, notre cher frère, l’enfant le plus vaillant de tous les hommes que la terre ait enfanté. Un homme qui pensait que rien ne valait la liberté, l’idéal, la patrie des ancêtres, rien ne valait l’honneur des hommes, leur dignité, même pas la mort, encore moins la mort. Un homme qui était né pour être une leçon, un homme qui défia de son poème les escadrons de la laideur, de la haine et de la négation.

       Quoi! La Kabylie a élu des islamistes et des khobzistes? m’exclamai-je au fond de moi.

     Aokas était déjà réveillée. Tous ces jeunes ou presque partaient enterrer le lion tombé sous les balles assassines de la félonie et de la lâcheté. Mon frère me dit qu’une fois à Thénia, il y aurait certainement des bus pour Tizi.

    À Thénia, à l’arrêt principal, nous rencontrâmes Maskinas, le sobriquet de l’artiste de chez nous. Maskinas était un autre amoureux inconditionnel de Matoub. Ses pieds étaient plaqués de boue. D’où arrives-tu comme cela? Il me dit qu’il sauta de la muraille de sa caserne pour déserter. Car, il était un policier en sus d’être un artiste. L’un n’empêchait pas l’autre. Du reste, c’était son dernier jour sous les ordres. Il me dit que Matoub maintenant mort, il ne savait pas qu’est-ce qu’il allait devenir. Je lui dis que moi aussi, je ne sais pas quoi faire. Jadis, étayai-je tristement, sachant que je m’adressais à quelqu’un qui avait la même douleur que la mienne, je pouvais désespérer, perdre à tout jamais le nord, échouer je ne sais quoi, il me suffisait de penser au moment de l’achat du futur album, à la lecture, au rêve à venir dans le poème subversif du poète. Il me suffisait de penser à ce moment.

     Maskinas n’a plus remis les pieds dans une caserne. Déjà qu’il pensait que peut-être c’était le pouvoir son assassin. Pour lui islamisme comme pouvoir d’Alger c’est du pareil au même.

     Mon frère et Maskinas se sont engouffrés dans un bus en direction du lieu funéraire. Des cohortes, des files, des escadrons interminables de policiers, de gendarmes imposaient une inédite condition à la Kabylie. J’ai continué vers Alger, à l’université où je trouvai quasiment tous les Kabyles qui pleuraient. Les autres, les arabophones, nous présentaient pour la plupart leurs condoléances, disant, pour une fois, que Matoub était honneur rare fait à l’Algérie. C’était vrai, des hommes comme lui, ils en naissent une seule fois pour plusieurs générations.

       Sur place, j’appris qu’un bus affrété par le RCD allait partir de Didouche Mourad, du chef-lieu du siège du parti. Je pris vélocement un taxi. Arrivé sur place, les militants me signifièrent qu’il fallait être inscrit. Mais, je n’en avais cure, pour moi, Lounès mort, personne ne m’empêchera de monter dans le bus. D’ailleurs, c’était résolu, il y avait deux bus. Je montai dans celui des militants. Pendant le trajet en direction de Tizi Ouzou, on chantait ici à tue-tête Ideflawen, Ferhat. Je demandai incrédule : qui est mort, Ferhat ou Ideflawen? C’était déjà pour moi une offense. J’aime Ferhat, j’aime Ideflawen, mais c’est Lounés qui était mort. Respect. Pour le reste, je n’avais pas eu l’impression que l’on allait enterrer Lounès.

   Au chef-lieu de Tizi, le paysage tenait de l’apocalypse, tant des le pays brûlait, fumait, retentissait de sirènes. Touchée dans son amour propre, dans la chair de sa chair, la Kabylie était à feu et à sang. Ici, un autre bus nous y attendait. Quelque temps plus tard, il nous déposa à quelques kilomètres loin de la maison du rebelle.

 

      Déjà, dans le bus, tous affirmaient que c’était un crime du GIA. J’ai appris que Ait Hemouda et Khalida Toumi avaient déjà déclaré que c’était la sinistre organisation islamiste criminelle. J’étais sidéré de l’empressement d’une telle conclusion. Oui, les islamistes pouvaient le faire, il les dérangeait, mais pourquoi écarter définitivement la thèse du pouvoir assassin? Ne l’est-il pas, et ce, depuis 1962?

      À un Kilomètre de la maison du chanteur, on ne pouvait plus faire un pas de plus, tant il y avait des milliers, des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers d’hommes et de femmes accourus de tous le pays et même d’outre mer pour assister aux funérailles du monument, de l’homme qui a vaincu à lui seul une citadelle, une forteresse d’abîme.

      Sur la terrasse, au loin, nous pouvions à peine deviner la sœur de Matoub, noyée dans la foule, à côté de Khalida Toumi. Elle tonnait de son haut parleur :

–      C’est le GIA qui a assassiné mon frère! C’est le GIA…

      En bas, pourtant, des dizaines et des dizaines de milliers d’hommes et de femmes scandaient tous à l’unisson et à tue-tête:

–        Pouvoir assassin! Pouvoir assassin! Pouvoir assassin!

–        Non, c’est le GIA mes frères!

–       Pouvoir assassin! Pouvoir assassin! Pouvoir assassin!

     Quelques jours plus tard, Malika Matoub s’est rétractée et a appelé, dans une déclaration pour que toute la lumière soit faite sur l’assassinat de son frère.

 

 

     Soudain, j’ai cru entendre une voix qui prononçait mon nom. Je me retournai. C’était une vingtaine de jeunes de mon village. J’appris que l’on était venu de Tamanrasset, d’Oran, d’Italie, de France, du Canada, de la Belgique, du Mali, du Sénégal… De mémoire d’homme, jamais des funérailles ne rassemblèrent autant de femmes et d’hommes autour de la maison du défunt. Nous étions un peuple qui pleurait le poète.

     Il y a quelque temps, à Aokas, un jeune d’Aït Douala qui avait trouvé un boulot dans notre petite ville, hélait mon frère :

–          Jeune homme, jeune homme!

–          Oui, s’arrêta mon frère.

     Le jeune homme nous salua cordialement avant de dire à mon frère :

–          Te souviens-tu de l’enterrement de Lounès Matoub?

–          Non.

–        Allons! Nous avons dormi tous sous le même olivier, à la pleine étoile, nous étions des dizaines de milliers.

     Mon frère fouina dans sa mémoire. Il se souvint enfin.

–          Ah oui… Non…

     Ils se sont étreints, ont décidé de prendre un café ensemble…

      Je regardai mon ami qui me racontait un peu cette histoire. Il s’efforçait de retenir ses larmes.

–     La mort de Lounès est pour moi la fin du monde.

 

 

       Cela fait exactement seize ans depuis que le poète rebelle est décédé; seize ans que nous nous éloignions cahin-caha de son combat, de son idée du vivre ensemble harmonieuse, rigoureusement démocratique, inévitablement laïque, forcément plurielle. Oui, que reste-t-il de ce à quoi il croyait, de ce pays qu’il vouait à une grande postérité, à un horizon pétri de demain?

      Rien. Rien ou alors le bêlement unitaire, le moutonnement collectif derrière les miettes tombées des tables des ripailleurs; rien ou alors les escadrons de flagorneurs paissant dans les idéologies mortifères du renoncement à soi…

     Le 24 juin 2014, le ministère de l’intérieur, encore et encore, comme est le propre de tous les ministères issus du viol constitutionnel, interdit la marche en hommage au barde assassiné…

      Rien ne se donne, tout s’arrache, comme le chantait Matoub, rien n’augure pour de meilleurs lendemains, absolument rien… Le bon auspice est plutôt notre marche, la marche des hommes et des femmes vers leur liberté, vers un Je enfin notre, vernaculaire, authentique, inaliénable.  

Par Louenas Hassani

 

4 comments for “Lounès Matoub: le poète qui défia à lui seul la forteresse de l’abîme

  1. salah
    December 9, 2012 at 12:09

    if we are conviced of the envolvemnt of le pouvoir and everybody agree why are we criticising still the islamist i dont understand this contrdiction

    • Anonymous
      December 13, 2012 at 20:39

      Notre cher lounes haïssait les deux maladies.

    • Anonymous
      December 28, 2012 at 11:59

      Islamist hated lounes as well. They hate laicity. They hate those who doesn’t think like them.

  2. MALIKA HH
    June 23, 2013 at 04:58

    Azul, je tiens juste à vous dire que votre site a mis en légende sur la photo : “Matoub Lounès après la rafale de balles reçue en 1988”. Alors que cette photo a été prise lors de l’enterrement de Kateb Yacine. La photo d’origine est en noir et blanc.
    Tanmirt pour cet hommage.

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