Rachad Antonius au Café Carrefour littéraire de Montréal: la problématique des minorités au sein des pays dits arabes

    « Qu’on arrive à des systèmes fédéraux pluriels où les gens peuvent se sentir comme des citoyens à part entière en affirmant leur identité culturelle, qu’elle soit arabe ou non arabe ou bien la solution c’est un démantèlement des États, qui sont des résultats du colonialisme, pour reformer des États à base identitaire. » Rachad Antonius. 

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Le professeur Rachad Antonius, invité du café Carrefour littéraire de Montréal

   Le Café littéraire Carrefour a reçu, pour la 7e édition, le professeur de sociologie, Rachad Antonius, vendredi soir le 25 septembre 2015 pour la première fois au Café-Bistro Bobby Macgee sis au 3213, rue Ontario. Professeur à l’UQAM, il est également membre du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté à l’UQAM. Il était, entre autres, consultant pour l’ONU et l’UNICEF et a travaillé dans les ONG de développement dans le monde arabe. En plus d’être l’objet de ses recherches et le domaine de son expertise, le traitement des minorités et l’analyse des systèmes politiques, particulièrement des pays du Moyen-Orient, constituent également une réalité vécue de l’auteur copte d’origine, arabophone d’appartenance et québécois d’adoption et qui en a témoigné tout au long de la soirée.

Complexité à étudier les minorités

   Afin de mettre en exergue les difficultés multidimensionnelles qui entourent les études sur les minorités, Ali Kaidi, docteur en philosophie, un des membres fondateurs du Café littéraire, a commencé par introduire un court exposé sur son travail de recherche, se portant sur le Printemps noir de Kabylie de 2001, une des minorités berbères d’Algérie (les Kabyles) : « Certes le Printemps noir, qui ne se revendique ni du référent arabe, ni du référent religieux islamique… n’a pas suscité l’engouement des chercheurs à l’instar de ce que le printemps arabe suscite aujourd’hui, il demeure que c’est un mouvement social qui dément les thèses qui disent que le référent islamique est le seul élément mobilisateur dans le monde dit arabe. Enfin, nous pensons que les minorités ne sont pas seulement victimes des pouvoirs centraux qui imposent des idéologies exclusives basées sur langue ou la religion, mais elles sont aussi victimes des approches qui n’arrivent pas à dépasser la vision monolithique qui renvoie à la littérature orientaliste. »

La prise en charge des minorités, une nécessité 

   Le maintien du rapport de force longtemps en faveur des pouvoirs en place des pays dits arabes ne fait qu’exacerber les différents groupes ethniques maintenus dans le déni et dans la répression. Le conférencier nous invite à réfléchir à de nouveaux rapports permettant de répondre aux revendications des minorités, par ailleurs légitimes, et aujourd’hui incontournables dans ces pays.

   De plus, « Il est important de trouver des pistes de sorties des conflits de type ethnique dans le monde (dit) arabe parce que ces conflits ont été beaucoup plus destructeurs et mortels que les conflits entre États. Les conflits dits politiques entre États ont causé, depuis 1948, jusqu’au 1993, en gros plus de 940 000 victimes y compris les conflits israélo-palestiniens. Les conflits intra-étatiques de type ethnique ont fait à eux seuls, dans la même période, 1 700 000 victimes, de morts… à cause de l’incapacité politique qui fasse la place à la diversité. », dit-il.

À l’origine d’un dilemme

   Le conférencier présente d’abord un historique faisant état des lieux des minorités « qui ont été toujours extrêmement diversifiées dans les sociétés dites arabo-musulmanes », dit-il. Il mentionne quelques minorités, en Égypte, par exemple « jusqu’à la fin du 19e siècle, le sud de l’Égypte était majoritairement copte; les Kurdes en Irak et les Berbères en Algérie et au Maroc; au sud du Soudan une série de minorités différentes et des origines ethniques différentes avec un État central qui était dominant par l’élément arabo-islamique… (ou encore) le Liban (qui) est un pays de minorités (dont) la démocratie est par défaut l’absence de philosophie politique ancrée dans une compréhension de la démocratie ».

   Il soutient que ces minorités étaient « plutôt tolérées, mais parfois en conflits (avec l’État central) » à l’époque des conquêtes musulmanes et de l’Empire ottoman. Puis à l’ère moderne et des colonisations, le conférencier explique la difficulté « du monde dit arabe » à négocier avec la modernité à la suite du choc colonial et du choc avec la modernité « La modernité est arrivée portée par un colonisateur. Le dilemme de cette imbrication de modernité et de colonialisme, qui arrivent ensemble, jusqu’à présent, on n’a pas su départager les problèmes qui arrivaient du fait que l’acteur politique qui amenait une certaine modernité était aussi le colonisateur, dominant  qui est arrivé par la guerre, etc. »

   Alors, pour résoudre ce dilemme, « si en choisissant la modernité basée sur le vécu concret, pragmatique de ces peuples, on trouve qu’il y a une très grande tolérance à la diversité, des histoires de vivre ensemble très grandes dans toutes les sociétés… On trouve une certaine base pour créer une société contemporaine, ouverte. »

  Il ajoute par ailleurs que : « Si on se réfère au dogme fondateur de ces sociétés… pendant des siècles, cela a été l’islam. Et si on cherche dans l’islam une théorisation du vivre ensemble, on trouve le minoritaire… protégé, mais pas égal. Et si on retourne à la charia pour réguler la question des minorités, on est dans l’impasse totale, parce que la charia ne permet pas une égalité totale des gens…la pensée politique islamique ne donne pas les outils pour réguler la question du vivre ensemble et trouver une place pour les minorités ethniques, des Kurdes, des Berbères ou des divers groupes confessionnels, linguistiques, etc. ». Il conclut par dire que « si on reste accroché à l’islam comme cadre de régulation des sociétés, on ne trouve pas de solutions adéquates pour nos sociétés actuelles ».

Des pistes de solutions : entre fédéralisme et États indépendants

    En guise de pistes de solution, le conférencier récuse la voie islamiste et critique les mouvements nationalistes qui ont échoué dans les pays dits arabo-musulmans. Il dit en substance ce qui suit : « La culture politique dominante, qui est basée sur la vision islamiste du monde, elle c’est claire qu’elle ne donne absolument pas la possibilité de sortir de la crise parce que, par définition, n’est citoyen à part entière que … ceux qui sont croyants et pratiquants dans la version dominante du pouvoir, ce qui élimine beaucoup de gens au départ. » 

richanrd antonius

   Du côté du nationalisme arabe, « il y avait un potentiel libérateur et inclusif, qui aurait pu être inclusif de toutes les minorités, qui ne s’est pas réalisé, qui n’a pas pu remplir cette fonction. (Il) est devenu répressif et fermé et n’a laissé finalement comme choix aux groupes nationaux, à l’intérieur de cet immense conglomérat de sociétés arabo-musulmanes, que le choix de dire que nous (groupes nationaux) revendiquons notre autonomie politique parce que nous ne pouvons vivre notre autonomie culturelle et identitaire dans le cadre répressif que vous nous avez laissé. »

  Aujourd’hui, le conférencier suggère comme solution de revoir la formule des rapports sociaux pour une sorte de consensus social entre État et minorités. Il s’agit de trouver « des systèmes de philosophie politique qui accommodent les minorités nationales dans cette région qu’on appelle arabe. Ou qu’on arrive à des systèmes fédéraux pluriels où les gens peuvent se sentir comme des citoyens à part entière en affirmant leur identité culturelle qu’elle soit arabe ou non arabe ou bien la solution c’est un démantèlement des États, qui sont des résultats du colonialisme, pour reformer des États à base identitaire, qui du coup deviennent extrêmement vulnérables, ouvrent la porte à toutes sortes de manipulations coloniales qui sont à l’œuvre depuis deux siècles et qui vont continuer à jouer. »

Le sociologue Rachad Antonius

    Le débat était aussi passionné que passionnant. Plusieurs questions et commentaires ont surgi du public. Pour comprendre, déconstruire ou démystifier,  des interrogations existentielles sur la définition des identités,  de l’arabe, du musulman, du monde dit arabo-musulman, de la modernité, des enjeux des contre-pouvoirs, ont permis de clarifier les choses.

    Il est clair que la prise en compte aujourd’hui des minorités passe par la refonte des systèmes politiques des pays dits arabo-musulmans d’aujourd’hui vieillis moribonds, qui ont eu à assoir leur légitimité sur la répression de ces minorités et par l’imposition d’une vision politique et culturelle arabo-islamique hégémonique. 

Par Saliha Abdenbi

 

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