Abbuh.com: le drame sur la condition kabyle débarque à Paris le 14 octobre 2015

Écris-lui, mon fils, écris-lui et dis-lui s’il se souvient ? Se souvient-il des nuits du cauchemar quand il se réveillait tâtonnant, transi de froid et de peur, et que je le rassure de mots doucets? Écris-lui mon fils, écris ! Écris-lui quand je lui disais qu’il n’avait plus à avoir peur, maintenant que sa grand-mère est là, écris-lui mon fils ! Écris-lui… je veux que tu lui écrives, Ô Mokrane mon fils, que maintenant c’est moi qui ai peur la nuit, qui ai peur des cauchemars et tremble comme un enfant… Écris-lui, mon fils, que la différence est que moi, aujourd’hui, il n’y a personne pour me dire les mots qui rassurent, écris-lui…

      Des arts, le théâtre, le septième, est celui qui va le mieux dans les tréfonds de l’homme pour y puiser la quintessence, le mieux adapté à l’évolution et aux péripéties de la condition humaine. Le théâtre honore les hommes et les dieux ; il prend source, dit Aristote, dans le dithyrambe quand on festoyait en l’honneur de Dionysos, dieu du vin, des arts et de la fête.      

      Un homme, et ce, depuis les temps immémoriaux, quand il est face à la foule qui scrute, jauge, juge le messager dans une certaine mesure de la parole publique, se doit d’explorer tous les possibles en lui, d’aller outre lui-même, de creuser dans ses sables profonds l’émotion, la parole, le regard, la geste, le cillement, le sourire commissural, le moindre détail apte à transmettre doublement le message, à décupler l’attente, à atteindre le destinataire…

Un drame, des larmes et des rires

      Au sortir d’Abbuh.com, troisième pièce de théâtre  d’Arab Sekhi, le sourire butinait sur les bouches des hommes et des femmes, heureux, contentés du voyage sans les oiseaux mécaniques. Les comédiens, humbles avec des chandelles qui dansent encore dans l’eau de leurs yeux, n’ont de cesse d’accueillir les louanges, les mercis et les bravos. Une jeune femme effaçait encore ses larmes. Le chant poétique de Naa Fa avait touillé la tristesse et sucs insoupçonnés en elle. La maman devait être soudainement dans l’arpent de sa mémoire. Encore que Naa Fa ait été un personnage arboré par un homme, Arab Sekhi en l’occurrence, le réalisme de la voix enrouée, chevrotante, rythmant un chant qui transpire la nostalgie, la mélancolie, la tristesse, est déconcertant.    

      Le texte dramatique ne prétend pas répondre à toutes nos questions, mais il interroge notre condition, il pose des questions qui sont parfois mieux que des réponses…  

             Dacu i daɣ-isawḍen ar da…

             Nettnadi  aman, nesluɣu amdun

             Nesexddam awal, neḍfaṛ aagun

             Nettṛuẓ azaglu, ngellu s lmaaun

             Nettḥar ar tṛad, ntettu aldun

     D’aucuns, parmi les spectateurs admiratifs, élisaient d’ores et déjà les phrases déjà ancrées dans le souvenir. Cette pièce est un drame, disait une dame. Un drame qui fait pleurer au même temps qu’il fait se sangler l’estomac de rire, réplique l’autre. Anarez wala neknu ! Nous cassons mains jamais ne plions ! coupa un troisième, un ami, c’est le thème sous-jacent. Oui, j’opine presque, une première, on revoit l’adage sous un autre angle. Oui, exactement, entend une spectatrice, il y en a aussi, et surtout, le débat entre la tradition et la modernité.  

      Somme toute, chacun y va de ses yeux, de sa réception, de sa projection, de ses émotions, de son capital symbolique. Une chose est certaine, tout le monde y est, a pour son compte et attente. Il y en a la Kabylie plurielle, éternellement interrogatrice, toujours rebelle, mais se remettant en cause à chaque tournant, à chaque inédite proposition ou nouvelle escale historique. 

    Le drame rassemble cinq talentueux comédiens qui se multiplient pour incarner une légion de personnages. Des personnages aussi divers, aussi contradictoires, aussi symboliques, aussi intenses qu’une patrie tiraillée, un demi-œil dans demain mais les pas traînant encore dans cet hier déjà lointain, pourtant chanté, glorifié encore, héroïsé par un état qui se nourrit des sépultures comme se nourrissent les sangsues du sang de l’homme. Un état qui se nourrit de la guerre peut-il cultiver autre chose que le sang ?

Ass n unejmaa: une autre pièce théâtrale d’Arab Sekhi

L’espace scénique

     Le choix d’un Cyber café comme espace où l’on tisse la trame rocambolesque d’une histoire se déroulant de fil en aiguille, grossissant et grandissant dans une rythmique d’horloger, au gré d’une poésie voleuse de tous les feux, de débats nourris de toutes les piques et se hissant sur tous les pics, est on ne peut plus symbolique.

      Le lieu est un espace de transgression. Un monde nouveau qui chamboule l’ordre des choses. Cet ordinateur qui solutionne désormais bien des soucis en un temps record ; cet écran qui voyage sans le voyage et qui statufie et ébouriffe le patriarche, Lhadj, quand de quelques clics, il se retrouve dans le café de la jeunesse d’antan, lorsque, immigré, il travaillait en France, les rêves à portée de ses épaules et l’exil cisaillant. Quelques images et le voila déjà qui met un visage à une passante : Margarite ! Amour s’il en est tu, poussé depuis le temps dans le souvenir interdit. Et puis, soudain, surgit l’image qui active toutes les phobies :« Tneggizent truaniyin (les génies sautillent!) » s’écria Lhadj encore, ses deux mains empêchant ses yeux d’aller outre le licite. Car, une publicité intruse donnait sur le corps, cet énorme impensé. Internet c’est aussi le monde qui vient.

     Ici, dans le lieu qui n’en est presque pas un, tant on y est justement pour être ailleurs, loin, en d’autres contrées, un espace où  l’on nourrit le rêve de s’évader, de voyager, d’atteindre les lieux où les étoiles sont à portée des yeux et du cœur, les rêves chevauchent les pays, les pensées un tant soit peu hardies… 

     Mokrane, un homme sage, érudit, écrivain publique par la force des choses, lui aussi s’est mis à la patte. Il écrit désormais sur un ordinateur portable. Il y remplit les formulaires, les demandes de visa des siens, la paperasse de tout genre. Le monde, pour lui aussi, est abrégé virtuellement. Vite, tout près, tellement près que le monde après l’écran semble de plus en plus virtuel, irrationnel. Ainsi, à son insu, l’écrivain public devient-il  l’espace de la catharsis, de la confession de toutes les envies, de tous les rêves, de toutes les obsessions et frustrations. Tout un monde qui s’affirme, s’obstine, aspire… Heureusement, sa parole est mesurée au boisseau. Souvent, il ne reçoit rien en contre partie de ses inestimables services, dans une société qui a plus d’analphabètes que d’alphabétisés. Son honneur rachète amplement les quelques piécettes qu’on lui prodigue.  

      Laqasma, ancien combattant, désillusionné lui aussi par les rêves défaits, dans un coin du café, attend son tour pour passer à la confession, enfin pour se faire remplir une demande de visa. Il veut aller visiter son fils en France. Pendant ce temps, Idir, le propriétaire du café doit appeler un jeune homme sur-diplômé pour réparer l’un de ses ordinateurs, conscient que son rôle en société n’est pas que d’occuper les jeunes mais surtout de les ouvrir sur d’autres façons de regarder le monde afin qu’ils aient, nonobstant un état tyrannique qui n’a cure de l’identité et de la dignité des hommes libres, eux aussi, des rêves plus grands que leurs peurs. Menad, des diplômes plein les poches, la caboche intarissable de rêves mais insondable d’amertume, arrive pour trifouiller dans la boite aux trésors qu’est cet ordinateur. C’est sa façon de continuer à être un homme fier qui mange, malgré la déliquescence caractéristique, enfin survit, encore de la sueur de son labeur.  

   Bientôt la discussion farfouille dans les blessures. S’enchaînent dans un rythme inopiné mais harmonieux les thèmes, s’entrechoquent les émotions, s’enchevêtrent les époques et les générations. 

     Pourquoi les Kabyles s’entretuent-ils toujours ? Pourquoi sont-ils les premiers à secourir le pauvre, la veuve et l’orphelin ? Ils ont vécu l’acier et le feu, sont restés dignes et debout, mais ont-ils jamais atteint les étoiles? Nous cassons mais jamais ne plions, la formule a-t-elle encore une raison d’être défendue ? Et ceux qui sont restés ont-ils raison de le faire et ont-ils seulement le choix ?  Tant de questions qui ne trouvent souvent que d’autres questions comme réponses.

Le drame qui farfouille dans les blessures

    Quand Naa Fa entre dans le Cyber café, les voix se taisent, vénérablement. Malaise. Tout le monde est au fait du drame. Son petit fils, Aamar, personne n’en a eu vent depuis son départ avec ses amis, depuis ce funeste jour où ils ont effrangé les eaux rage et tempête en direction de ce qu’ils croyaient être le paradis. Ne peux-tu lui écrire une lettre, Mokrane? demande-t-elle à l’écrivain public. Mais il me faut une adresse, Mère! Mais, mais, mon fils, cette chose, ne dit-on pas qu’elle soit capable de trouver n’importe quelle adresse ?

    Le silence de l’écrivain est assourdissant, se passe du langage. Un silence à l’instar de celui d’un pays incapable de protéger les siens ou même de les retracer. Jeune homme, la vingtaine bien fringante, mais qui est déjà du souvenir et de la mémoire d’un petit village. Naa Fa remue la fumante douleur, supplie l’écrivain confesseur…

     Ecris-lui, mon fils, écris-lui et dis-lui s’il se souvient ? Se souvient-il des nuits du cauchemar quand il se réveillait tâtonnant, transi de froid et de peur, et que je le rassure de mots doucets. Écris-lui mon fils, écris ! Écris-lui quand je lui disais qu’il n’avait plus à avoir peur, maintenant que sa grand-mère est là, écris-lui mon fils ! Écris-lui… je veux que tu lui écrives, Ô Mokrane mon fils, que maintenant c’est moi qui ai peur la nuit, qui ai peur des cauchemars et tremble comme un enfant… Écris-lui, mon fils, que la différence est que moi, aujourd’hui, il n’y a personne pour me dire les mots qui rassurent, écris-lui…

     Puis, elle se met au chant. Un poème affligeant qui fait grossir les larmes et percer les écluses de l’âme.

          Il est parti

          On ne sait s’il a traversé

          S’il a été dévoré par la brume…

  Internet abrège le monde mais augmente sa douleur. L’information est vite, aussi vite que la vitesse des échardes qui transpercent l’être. Un clic que l’on est rappelé à notre condition denéocolonisés, d’hommes et femmes sevrés du lait de leur mère mais obligés de téter dans le celui de la marâtre. Menad, s’écrie, crie quasiment comme dans le cri de Munch :  «Temi-nneɣ tleqqem s ssem. Notre jeunesse est greffée au venin !»

      Et comment, vingt trente ans et déjà mille et une désillusions. Étudiant brillant destiné à ouvrir les portes du destin pour une belle patrie future mais qui se contente de petites bricoles pour amasser quelques ronds, Menad a perdu l’espoir, est las même de rêver, tant le rêve n’est plus à porter de la besace.  

      Idir, le propriétaire du café, alors tente de raisonner les uns et les autres. Il raconte la Kabylie sous les jougs, la chosification,comme dirait Césaire, itérative, tantôt aux mains des Espagnols, tantôt des Turcs, des Arabes ou des Français. Il survole l’histoire, la tragédie répétée, la trahison. Il essaye de comprendre, il fouaille dans les plaies, il enquête dans les ruines et les vestiges. Un cri, des larmes, une poésie, une poésie féroce de rêve et d’espoir. À ceux, assis dans les temps eschatologiques, il adresse une critique acerbe ; à ceux affamés déjà de demain sans avoir vécu aujourd’hui la diatribe est cinglante, sans ambages.

La poésie pour rapporter le drame

 

     Idir, ce porteur de feu, disait Rimbaud, raconte comment son peuple, les siens, doivent être d’abord pétris d’aujourd’hui, avoir la mémoire de maintenant pour le vivre pleinement, intensément ; pour n’y céder aucune coudée.  La liberté s’arrache en rêvant les yeux ouverts et tout de suite.

    Dans la discussion qui active les anales, l’aède rapporte la Kahina, reine des peuples amènes, Jugurtha, le guerrier qui enfourche un cheval noir sans selle, Massinissa, le rêveur d’un pays aussi grand que l’étaient les hommes qui couraient sur leurs étalons plus vite que le vent, Menad souhaite d’emblée être un vieillard, être un patriarche, Lhadj retraité de l’Hexagone.

   Voila où en étions-nous arrivés ?  Les hommes rêvent de remonter dans leur enfance pour grandir, les Algériens rêvent de vieillisse pour mourir ! À défaut d’un pays pour y habiter et d’un rêve à chausser, vite, que vienne la mort pour en finir !  

   Ah ! Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! semblait répondre le vieillard. S’il racontait la douleur de l’éloignement, du froid incisif loin de ceux que l’on aime, de l’exploitation déshumanisante outre mer. Ah ! S’il en parlait ! Arrêtez de rêver des étoiles ! fusent les mots comme les lances. Mais, mais si celui de l’euro se plaint, qu’en dira celui de Doro ! enchérit Laqasma.  

    Idir, le poète, relance le débat. Survole les époques. S’énerve, s’attendrit, manque de pleurer. Il filature le souvenir, dissèque le malheur des hommes, la malédiction de la discorde. Comme naguère, tel un troubadour des souks, il sème le mot salvateur, féconde des espaces pour la convivialité. Puis, chacun y va de sa définition de l’amitié, de la société, de l’autre, de l’union. « Ceux du FLN, au moins, eux sont unis, lance Laqasma, pas comme nos partis de la discorde». Une personne présente renchérit : «Tadukli d taweṭṭuft, tbennu timura, La solidarité est une fourmi qui édifie des pays !».

     De temps à autre, un militaire coiffé d’une casquette militaire élimée surgit dans la scène, tel un signe de mauvais augure ou un cauchemar qui tresse toutes les peurs, la parole automate, ferme et inhumaine, intime un ordre ou deux avant de disparaître pour rappeler aux hommes que lesdétourneurs des fleuves sont à l’orée des sens et des cœurs. Ils en entendent le battement le plus ténu dans le pays qui marche, vacille et ronronne au rythme d’un Kassamen agonique (l’hymne national) ! Puis le poète reprenait :

              Ne ferme pas tes yeux sur ce qui t’incommode

              Ouvre tes yeux…    

 

Le poète est cinglant :

              Nekkini d amezdaɣ uffir

              Akken zedɣeɣ Yidir

              I dawen-zedɣeɣ aqeṛṛu

              Ɣizet-as tasraft neɣ lbir

              Ayen txedmem n dir

              Kemmseɣ-t ad kwen-izwir s usu 

      Le drame est dans le réel pour mieux s’en échapper, fuir le censeur social, laisser libre cours aux pays libres et intériorisés. Le Cyber à la fin, oui, n’est qu’un prétexte, tant défilent dans la mémoire du spectateur les champs des oliviers, les champs de batailles des héros numides, les villes où  l’amour et le rêve  sont permis, l’état moyenâgeux qui rationne l’air et la liberté au boisseau, le pays pluriel inassumé, la langue et cultures vernaculaires violées et violentées par le violeur importé et héroïsé, le livre scolaire qui fabrique des œillères pour les masses, l’immigration, hélas, qui continue d’être la seule et ultime source des hommes qui battent la dèche, les femmes éplorées par la perte et éloignement des êtres chers, le conflit des générations, le printemps du dehors qui peine à pénétrer dans le cœur des hommes… mais aussi, et surtout, des hommes et des femmes pour qui il importe encore de rêver, d’aimer, de rire, d’échanger, de perpétuer l’ancêtre et de le renouveler… Le tout servi dans une poésie à la fois tragique et fragile, simple et profonde. Mais, n’est-ce pas, comme disait le poète et dramaturge espagnol, Federico Garcia Lorca, Le théâtre c’est la poésie qui sort du livre pour descendre dans la rue !

        Le poète met, voleur de feu, met le doigt dans la plaie…

              Taqbaylit tuɣal d ugur,

              Yebbweḍ-d lawan n taasast

              Kwenwi tetturarem  mufur

              Tuɣalem…

              Tregwlem ɣef wallen n win iluẓen

              Tettekakrum  afus ad d-yeṭef deg ucḍaḍ

              Tettugadem tiɣṛi n win d-isawlen

              Teseblaam iles tbeddlem-t s ublaḍ

   

    Arab Sekhi, l’auteur de la pièce, Hakim Abdat, Brahim Benammar, Hocine Toulait et Nourredine Bala ont été le prétexte excellent d’un rendez-vous. L’heure de nous mêmes a sonné, dit Aimé Césaire. Ils nous ont offert un voyage aux pays des mirages et des mythes, au pays de la terre et du sang, au pays de l’ancêtre et des olives identitaires. Le jeu dramatique est juste, l’espace parcouru en vaut la chandelle. C’est simplement une pièce à voir et à revoir.   

Par Louenas Hassani 

 

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  •  Infos pratiques :

Date : Mercredi 14 octobre 2015
Heure : 20:30
Lieu : Salle l’Alhambra: 21, rue Yves Toudic 75010 Paris.
Billets : 20 €.
Point de vente: http://http://www.alhambra-paris.com/fiche.php?id=721 .
Tél.: +33 140 20 40 25

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