Simonne ou le viol comme syndrome des sociétés malades

Comment un crime aussi abject passe sous silence en terre dite d’Islam alors qu’une moindre agression sexuelle en terre dite impie fait le tour du pays et coûte une vie ou la moitié en prison ? Pourquoi Simonne n’a provoqué que la réaction de quelques associations et organismes, quelques plumes et prises de paroles, alors qu’une caricature de rien du tout fait sortir tout le monde musulman dans les rues, alors que quelques millimètres d’une jambe ou même d’un pantalon fomentent un bruit qui assourdit l’humanité? Comment quelques centimètres d’une jambe font tout ce tohu-bohu alors que la mère violée par une meute d’assoiffés ne suscite même pas la réaction ferme d’un État ?

simonne

    Simonne est une femme. Une mère. Une sœur. Une amante. L’amante de son époux. Une fille. Une amie. La fille d’un père et d’une mère qui l’aiment tant, davantage que la prunelle de leurs yeux. Simonne avait la tête farcie de nuages. Elle rêvait de demain comme s’emplit le jour des eaux solaires. Un monde grand, aussi grand qu’il serait à la portée de ses pas, des pas de ses enfants, pour un pays autre où le rêve est permis. Un peu au moins. Sans doute avait-elle pensé que la terre de l’Autre, l’Algérie dans son cas en l’occurrence, rêvait encore, comme jadis, des étoiles, du pain à manger debout, de l’eau à boire à satiété et dignement; elle devait se dire que le pays révolutionnaire avait encore un peu de ces Mandela qu’elle conviait, de ces combattants d’honneur, de ces hommes et femmes bardés d’idéaux, de ces libertaires qui arpentaient ses venelles sans coup férir, bref, de ces chantres libérateurs des jougs de la servitude.

     Simonne est une rêveuse. Elle ne savait pas justement que beaucoup d’hommes ne rêvaient plus que des vierges du paradis, des rivières où coulent ruineusement le vin honni ; elle ne savait plus qu’au lieu d’ancrer le rêve dans l’espace-temps, la patrie s’est gorgée d’illusions fantasmatiques, de rêves sexués déifiés,  de nubiles et de dulcinées taillées dans l’argile du désir pour les déflorer continuellement, une éternité durant… Si bien que la femme dans la rue, mariée ou célibataire, mère ou non, est une souillure publique que l’on doit épargner aux yeux, au paysage public. Une équation terrifiante qui conjugue l’amertume, un pays comme l’incarnation d’un chagrin. L’islamisme renforce l’état et vice versa, pour que devienne à la fin le violeur, le galapiat et le criminel, un outil d’épuration, une œuvre divinisée au service de la Oumma. Elle aurait dû se voiler, s’emburquer ; elle aurait pu se convertir à l’islam d’ailleurs! Et puis tiens, elle aurait pu aussi ne pas être noire ! Parce noir pour d’aucuns, c’est n’être pas encore descendu de l’arbre, c’est n’être pas encore hissé à la bipédie.  

   Ironique ? Pas tant que ça. Y en a-t-il relation? Oui, l’abjection sourd ici. Dans le rejet de l’Autre magnifié, amplifié et sonorisé par les chaînes qui vendent l’amnésie et l’aliénation des masses à coups d’amulettes et de talismans. Ces libertines qui enlaidissent la rue, ces dévoyées de la dérive, ces Lucifer de la rupture des pieux prédécesseurs.

     Le crime puise dans la leçon qu’on a dite au mioche, dans la discussion de l’estaminet où l’on banalise la haine de l’Autre, dans la sémantique qui éclot insidieusement dans les bouches sans que ça suscite ni interrogation, ni un soupçon de discussion, pour asséner encore la rengaine raciste, haineuse et obscurantiste que les noirs, les visages brûlés, disait-t-on pendant une époque, méritaient dans une certaine mesure qu’on les traitât comme du menu bétail. Combien de gens autour de nous, des intellectuels de surcroît, qui ne trouvent encore aucune gêne à dire qu’ils n’aiment pas les noirs, qu’ils puent… Oh, les Mandela, Obama, Martin Luther King, Aimé Césaire, Senghor… des hirondelles qui ne font pas le printemps !

     Le vendredi 2 octobre 2015, Simonne s’était présentée aux autorités algériennes. Une gendarmerie, parait-il. Après le viol collectif. Il devait être minuit ou passée. Souillée, déshonorée, martyrisée, mortifiée dans sa chair et son âme, toute en sang, elle pleurait les larmes inanes qui n’investiront plus un cœur. Le gendarme dira qu’elle est clandestine. Son regard relatait l’inutilité du cri. Une noire et chrétienne de surcroît. Et sans papiers, comme quoi. Tout bien pensé, devait se dire le gendarme, elle n’aura eu que ce qu’elle mérite. Que fait une mère ici, la nuit reculée, loin de tout? L’hôpital, non plus, ne daigne même pas la soigner. Il ne soigne pas les hommes et les femmes, il soigne des Algériens et avec des cartes d’identité à l’appui. Tant pis pour l’Hippocrate des congrès et des chartes.  Ici, les docteurs sont patriotes !

  Le prédateur sexuel a besoin de cette ratatouille islamisme et État corrompu. L’Algérie, une partie au moins, au lieu d’aimer les femmes maintenant et tout de suite, elle les déteste, les  chasse des yeux comme de peur qu’elles n’appuient sur le bouton de l’apocalypse. Et pour se consoler de leur absence, l’homme fanatisé languit de celles qu’il imagine au paradis. Éternelles et échappant au langage. Vivement les œillères qui incombent la faute aux violés. Voilez-vous pour ne pas réveiller le prédateur sous le tissu !

   Le viol de Simonne est de là. Chrétienne, noire, clandestine et mécréante! Quand des hommes oublient que la religion c’est le papa et la maman qui la donnent, que la couleur c’est le soleil ou son absence. Où est la différence entre celui qui dit qu’il est licite de voler un mécréant de celui qui dit qu’il est licite de violer une mécréante ? Il n’y en a aucune. C’est la même idéologie qui accouche de telles monstruosités. Comment un crime aussi abject passe sous silence en terre dite d’Islam alors qu’une moindre agression sexuelle en terre dite impie fait le tour du pays est coûte une vie ou la moitié en prison ? Pourquoi Simone n’a provoqué que la réaction de quelques associations et organismes, quelques plumes et prises de paroles alors qu’une caricature de rien du tout fait sortir tout le monde musulman dans les rues, alors que quelques millimètres d’une jambe ou même d’un pantalon fomentent une ire nationale, des bruits qui assourdissent toute l’humanité? Comment quelques centimètres d’une jambe font tout ce tohu-bohu alors que la mère violée par une meute d’assoiffés ne suscite même pas la réaction symbolique d’un État ? Est-ce encore le pays de Bouhired et d’Assia Djebbar ? Où sont ces muphtis qui menacent de mort tout être soupçonné de péter différemment ?

     Les brigands s’étaient évanouis dans la nuit. La conscience sans doute tranquille. Peut-être même est-elle celle du devoir accompli. Des justiciers qui, à défaut d’armes, recourent au bas ventre pour chasser les lépreux venus d’ailleurs! L’Étranger que disait le prêcheur à la télé être à l’origine du malheur de la Oumma. Le viol nettoyeur donc. Ils ne devraient pas avoir remarqué la femme qui hurlait, la mère qui pleurait, l’être comme leur mère ou leur sœur. Ils n’avaient vu que la construction d’une mémoire, d’un imaginaire qui fait de l’homme noir un être moins humain que les autres, de la couleur noire une couleur qui a entre autres le malheur historique d’assumer le pire du langage : misère noire, broyer du noir,  le pain noir, noire est la nuit, chat noir, corbeau… et puis le télé-prédicateur qui tonne à tous les vents que le noir est animiste, que le chrétien est envahisseur…

    Combien de fois les violeurs ont été relâchés. Pas de preuves, à chaque fois, quand bien même ils sont confrontés aux femmes violées. Le violeur qui cille des yeux, est-ce seulement concevable ? Et dire qu’il y en a encore pour pinailler sur les humeurs langagières des occidentaux. Un viol collectif qui ne fait aucun bruit, qui n’oblige pas un pays avec tous ses peuples à se questionner, à se dire que Simonne est moi, que Simonne est nous, que Simonne est une sœur, une épouse, une mère, une amie, une collègue, une femme simplement, un être humain d’abord et avant tout. Un être humain avant d’être chrétienne ou musulmane, une femme avant d’être Algérienne ou Camerounaise, un être de la même argile que tous les humains avant qu’il soit noir, jaune, bleu, brun, blanc… Une société qui ne se pose pas ce genre de questions n’appartient pas à l’histoire; une société pour qui une femme dans la rue, la nuit et dévoilée de surcroît mérite qu’elle soit violée, n’est même pas foutue de se vanter comme tribu ; une société qui ne soigne pas une femme parce qu’elle est noire ou chrétienne n’appartient pas au temps terrestre ; un gendarme qui ne prend pas la plainte d’une violée sous prétexte qu’elle est clandestine n’est pas de l’homme et de la femme, il n’en sait rien, il n’est ni de l’islam ni d’aucune religion ou pensée.

     Dans les pays dits impies, les politiciens qui osent parler de la remise en cause ne serait-ce que partielle de certains droits aux soins et au logis des étrangers sans papiers sont désignés d’extrémistes, de racistes, de xénophobes… sur la place publique. Les États dépensent des milliards sur ceux que l’on désigne d’Étrangers, parce qu’ils estiment qu’il n’appartient à aucune politique d’interdire le médicament et le manger à un homme. Parce que le pain, l’eau et le soin des hommes et des femmes leur est comme le droit à l’air et à l’oxygène. Parce que la dignité des hommes et des femmes, aussi soient leurs couleurs, leurs origines, leurs croyances, leurs sexes, leurs situations sociales ou politiques… est le minimum de l’humanité, est un droit comme le droit à la vie.  

     L’Algérie doit réagir fermement face à cette barbarie, si elle veut encore qu’on la traite comme un pays et non comme une jungle que se disputent les criminels de toutes les ignominies. Ce serait, n’est-ce pas, un minimum d’État.

    Quand on embarquait les juifs vers la solution finale, les trains remplis qui destinaient les hommes à une mort horrible n’empêchaient pas le balayeur de balayer dans la rue pour gagner sa croûte, les touristes parlaient à voix vives, le commerçant redoublait d’ingéniosité pour décupler son gain, les bars et cafés étaient emplis, les gens allaient à la mer comme si de rien n’était, le monde s’en foutait royalement de ces gens construits dans la mémoire chrétienne comme l’incarnation du diable sur terre. Les maquis de l’indifférence étaient pleins. Dans toute la terre. Personne ne soupçonnait alors qu’un homme serait à l’origine de la mort de plus de soixante millions hommes et femmes.

      C’est simple, le viol est de là. C’est réduire sa moitié à plus qu’un animal. Un pays qui ne s’indigne pas d’une telle monstruosité ne mérite même pas d’être de l’homme ; un pays qui considère que parce que prostituée, parce que libertine, parce que sortant la nuit, parce que… parce que… une femme mérite d’être violée s’est trompé d’espace-temps, voire de planète.  

     Qui d’entre nous souhaite que ça arrive à sa mère, à sa femme, à sa fille, à sa copine, à sa sœur, à son amie, à sa tante, etc. ? Personne. Eh bien, la réponse est là. Il faut traiter toutes les femmes du monde comme nos mères, nos sœurs, nos copines, nos épouses. Parce que l’Autre est nous, toi et moi.

   La justice est un minimum. Il est temps que l’Algérie comprenne qu’en se nourrissant de toutes ces idéologies vendeuses d’amnésie, de crétinerie et d’abrutissement, elle s’enfoncera dans une nuit encore plus opaque.

    L’Algérie c’est aussi son aspiration plurimillénaire pour la liberté et la dignité. Même si les violeurs n’étaient qu’une petite meute, ne pas s’indigner et ne pas prendre de mesures fermes et justes serait un consentement, serait être du côté des violeurs…  

    Simonne a parlé. Des cas pareils, personne n’est dupe, sont partout. Les femmes sont tellement désignées de causes nationales des disettes, des sécheresses, des déluges et des séismes qu’elles n’osent plus en parler. La conjugaison du crime, du déséquilibre sexuel, de tous les refoulements, la caste au pouvoir qui pour perdurer confie la morale aux intégristes islamistes, le racisme et la construction de l’Autre dans les imaginaires, font que les violeurs devaient être franchement étonnés qu’ils soient interpellés, après la réaction de la société civile heureusement, et accusés de viol, tant ils devaient encore se dire que c’est une noire, une clandestine, une chrétienne, bref, un animal presque ! Bien pire, il devait y en avoir des juges qui pensaient exactement de la sorte.

    Il est vrai qu’essentialiser est absurde, il est tout aussi vrai que la presque totalité de nos sociétés désapprouvent ces infamies.  Cependant, posons-nous la question suivante : si l’on chasse l’Autre partout dans nos sociétés, – je pense à toutes les minorités religieuses, ethniques, culturelles, linguistiques que l’on affame, tue, violente, pousse à l’exil dans tant de pays dits musulmans…– pour une différence de rien du tout, comment pouvons-nous dire que l’on n’encourage pas aussi, naturellement, le viol public et collectif de leurs filles ? Quelle est d’ailleurs l’idéologie qui autorise que l’on vende, comme le fait Daech, des femmes kurdes, yézidis, chrétiennes pour quelques dollars ? Est-ce de la religion ou de la banalisation du viol de l’Autre au nom d’un ramassis de conneries ?

      Il est temps que nous comprenions que le viol sourd dans le ressentiment, dans la misogynie, dans le racisme. Il faut que notre pays prenne acte que seule l’éducation est à même de garantir le vivre ensemble harmonieux dans nos divergences et différences, une éducation conjuguée à une justice de réinsertion et de rééducation et non de violence et de répression.

       Banaliser le racisme, c’est outiller le violeur; désigner les femmes comme des tumeurs publiques, c’est légitimer la haine et les malades qui se cachent sous des carapaces d’idéologues…  

     Un jour, peut-être aura-t-on enfin un pays, un État pour qui le musulman, le chrétien, le juif, l’animiste, l’Autre, la femme, l’homme ou la femme simplement… est d’abord un homme ou une femme qui a le droit de vivre dignement, un être qui n’est pas défini par une frontière, une croyance, une carte, un pays… 

Par Louenas Hassani

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