André Lamoureux analyse la campagne électorale et les résultats des élections fédérales

Voici la conférence qu’a donnée le professeur André Lamoureux le 23 octobre 2015 au café Bistro sur les dernières élections fédérales. Invité par le Carrefour littéraire de Montréal, les échanges ont été des plus passionnants. Nous avons l’honneur de vous livrer la conférence écrite dans son entièreté…  

lamoureux

André Lamoureux

Bonsoir à vous tous et à toutes!

Je veux d’abord avant tout remercier les responsables du Carrefour littéraire de m’avoir invité à cette soirée. C’est avec plaisir que j’ai accepté de venir m’entretenir avec vous. J’espère que la présentation et la discussion que nous aurons seront des plus enrichissantes.

J’ai décidé d’intituler ma présentation sous le titre suivant :

« De la victoire de Justin Trudeau

à la résilience de la laïcité au Québec »

 

De façon à rendre cette présentation la plus interactive possible et permettre le maximum d’échanges avec vous, j’ai décidé de la concevoir sous la forme de cinq questionnements.  Il s’agit de cinq questions de fond que l’on peut cibler pour mieux comprendre le sens et la dynamique de ces élections et de ses résultats.

Tour à tour, la trame de fond de ces élections sera scrutée ainsi que la campagne et la défaite du NPD, la victoire de Justin Trudeau,  la bataille menée par le Bloc québécois, et enfin l’enjeu de la laïcité que je me permets d’aborder, lui qui a été au cœur de la seconde moitié de cette campagne électorale.

Le premier questionnement que je soulève est le suivant : «Comment cibler l’enjeu et la trame de fond de cette élection?»

À mon sens, en arrière-plan à ces élections, il y a une trame de fond qui s’est d’abord manifestée au Québec à compter des élections de 2008, qui a ensuite surgi avec puissance au Québec à l’occasion des élections de 2011; une trame qui, peu à peu, est devenue contagieuse et s’est répandue au Canada anglais, pour enfin aboutir à la mouvance des élections fédérales que nous venons de vivre.

Cette trame de fond, c’est le profond rejet des politiques pilotées par le gouvernement Harper depuis des années, une grogne qui a été nourrie par les politiques hautement impopulaires: la gouvernance dirigiste du gouvernement Harper et son mépris envers le Parlement; l’empiétement dans les compétences provinciales; les dérives et les manipulations des projets de loi « mammouth »; l’allégeance ultra monarchiste du gouvernement; les manipulations et les scandales multipliés au Sénat, dont l’affaire Wright-Duffy; la chasse et la stigmatisation des chômeurs; l’évacuation cavalière des préoccupations environnementales; une gouvernance au profit des pétrolières et de l’industrie des sables bitumineux, au mépris des provinces et des communautés locales; le copinage avec l’intégrisme religieux; les attaques directes ou indirectes du gouvernement Harper contre les droits des femmes, notamment le droit à l’avortement; l’atteinte au régime de pension de vieillesse; le saccage de l’assurance-emploi (on en a vu tous les effets lors du scrutin, notamment dans les Maritimes); le démantèlement du service postal; les coupes budgétaires aveugles, dont celles imposées à Radio-Canada; la destruction des données du registre des armes à feu; l’évacuation cavalière du questionnaire long  obligatoire pour fin de recensement. Le nombre d’irritants ne s’arrête pas là. Il est imposant. J’ajouterais qu’il ne faudrait surtout pas oublier ni  sous-estimer la décision hautement impopulaire d’instaurer un péage sur le futur pont Champlain en reconstruction. Cette décision a eu un effet majeur dans les résultats.

C’est là qu’il faut trouver la source des mouvances, des retournements et des changements d’alliances survenus au cours des dernières années jusqu’au scrutin du 19 octobre dernier. Déjà, en 2011, cet enjeu a été au cœur des élections fédérales. Il a été la source de la défaite du Bloc québécois, lui qui n’a pas vu venir cette vague, la jauger et s’adapter face à un NPD moribond en apparence, mais qui à compter du fameux rassemblement de la mi-campagne au théâtre Olympia, dans la propre circonscription de Gilles Duceppe, a réussi à canaliser l’aspiration d’une majorité des Québécois. C’est qu’à cette occasion-là, Jack Layton a appelé ouvertement les Québécois à s’unir pour renverser le gouvernement Harper, ce qui correspondait à l’aspiration la plus profonde des Québécois, eux qui présumaient à tort qu’une vague orange se développait simultanément au Canada anglais. Ce qui n’était cependant pas le cas. Devant un tel appel puissant, le Bloc québécois a mené une campagne un peu pépère, centrée sur un slogan creux (« Parlons Québec ») et non pas sur un plan d’action étayé et concret (comme il l’a finalement fait cette année) visant à combattre et pousser Harper dans les câbles. Il donc été dépassé par le mouvement. Il a vu la vague lui passer sur les épaules et a été poussé au tapis.

Le rejet du gouvernement Harper et la volonté de le démettre, exprimée par une majorité de la population, se sont  donc imposés au cœur de la dynamique de cette élection. Encore plus fortement qu’en 2011.

La deuxième question que je vous propose est la suivante : « Comment comprendre la montée et puis la défaite du NPD en fin de parcours de ces élections?»

Du moment où Tom Mulcair a été élu chef du parti (c’est-à-dire en mars 2012 à Toronto, et ce jusqu’aux élections du 19 octobre, le NPD a évolué en quatre temps. Tout d’abord, il a profité d’une puissante lune de miel, comptant sur une forte avance dans les sondages jusqu’à la désignation de Justin Trudeau à la tête du Parti libéral du Canada (PLC). Dès sa désignation à la tête du PLC en avril 2013, Trudeau a connu une montée de popularité vertigineuse (même au Québec). Elle a pâli ensuite pour ensuite remonter jusqu’au lancement de la campagne. Par contre, le NPD a pris les devants au cours de l’été 2015, au Canada et au Québec tout particulièrement chez les francophones. Le NPD a tenu tête aux conservateurs en privilégiant une orientation sociale-démocrate et en menant des batailles rangées sur des enjeux concrets et sensibles, comme le rétablissement de l’accessibilité des pensions de vieillesse à l’âge de 65 ans, le rétablissement du service postal à domicile, la survie de Radio-Canada, la défense des droits des chômeurs, l’annulation du projet de péage sur le pont Champlain. Il a combattu également pour l’abolition du Sénat, en sachant tout de même  pertinemment que celle-ci est impossible dans un cadre canadien (comme l’a bien saisi Gilles Duceppe), la règle de l’unanimité de la constitution ayant d’ailleurs été conçue en 1982 par P.E. Trudeau de façon à sceller à clé les institutions qui y sont soumises. 

La colline parlementaire à Ottawa

Enfin, le NPD a toujours clamé défendre les intérêts du Québec en s’appuyant sur sa Déclaration de Sherbrooke de 2006, en cherchant à faire ressortir une image d’ouverture sans reproches à l’endroit du Québec. Pourtant, les choses ne sont pas aussi limpides. De 2011 à 2015, le NPD a trébuché fréquemment sur les enjeux québécois. C’est chose peu connue, car le NPD n’a évidemment jamais mis en évidence ces incohérences. Je vous reparlerai de ces contradictions au cours de notre échange.

C’est surtout sur la question de la laïcité que le NPD était le plus fragile et le contrecoup fatal sur le niqab qu’il a subi dans la campagne électorale à compter de la mi-septembre tient à son orientation anti-laïcité, multiculturaliste et communautariste. Ce sont des écueils qui étaient là avant le début de la campagne électorale, sur lesquels il ne pouvait que se casser le nez tôt ou tard. J’ai fait presque un présage lorsque j’ai expliqué le risque de collision du NPD sur cet enjeu au Québec en ouverture de campagne dans un article publié dans l’édition d’été de l’Aut’Journal.  Depuis 2012, avec le déclenchement du large débat public que nous connaissons sur la laïcité, Tom Mucair se braque contre la volonté manifestée par une majorité de la population pour un élargissement des cadres de la laïcité. La hargne et l’hostilité déjà manifestées par Thomas Mulcair envers l’adoption potentielle d’une charte de laïcité au Québec sont révélatrices du positionnement du NPD. Comme vous le savez, son orientation se situe en deçà des recommandations de la Commission Bouchard-Taylor et même des positions du gouvernement Couillard concernant l’interdiction du voile intégral dans les institutions publiques pour la prestation ou la réception d’un service. Le NPD accepte le port du niqab dans les institutions publiques et dans le cadre de la cérémonie d’octroi de la citoyenneté. Ce n’est pas qu’il est « mal à l’aise » devant le voile intégral. Ça, c’est ce que Mulcair a expliqué alors qu’il était adossé au mur et qu’il avait l’air fou devant l’aspiration laïque manifestée par la population québécoise. Le NPD est officiellement favorable au niqab dans les institutions publiques (citer). Conséquemment, le copinage du NPD avec des franges intégristes de la communauté musulmane, son refus d’engager le Canada dans un combat contre l’État islamique et sa haine de la laïcité (associée évidemment et frauduleusement à « l’islamophobie») ont entraîné la dérive du NPD au Québec en l’espace d’un mois!

Ce qui a fait le reste, ce sont ses valses-hésitations et son discours pour le moins hypocrite sur les oléoducs au Québec, tout comme sur le projet Énergie Est et son  refus à s’engager à protéger la gestion de l’offre dans la négociation de l’Accord de Partenariat transpacifique (avant un retournement désespéré de son discours en fin de campagne). D’autres facteurs expliquent par ailleurs la débandade du NPD en Ontario, dans les Maritimes et en Colombie-Britannique. On en reparlera.

Dans un troisième temps, je vous soumets la question suivante : « Pourquoi Justin Trudeau a-t-il gagné?

La dégringolade du NPD explique pourquoi la volonté de renverser le gouvernement Harper, plus forte encore qu’en 2011 et surtout désormais pancanadienne, a finalement bifurqué vers l’option libérale. Ce parti a pris la position de tête à compter de la fin septembre.  Dans les deux dernières semaines de la campagne, les sondages ont démontré que le Parti libéral prenait nettement les devants en Ontario. Ce seul fait s’est avéré déterminant. Accolée à leur très forte avance en Atlantique, cette percée en Ontario était suffisante pour donner aux libéraux un élan aussi surprenant qu’inattendu au Québec dans d’une recherche, chez plusieurs électeurs, du vote stratégique le plus efficace possible pour renverser les conservateurs. Comme le NPD a effectué un recentrage idéologique et qu’il ne se distançait pas vraiment du programme libéral sur le niqab, sur les oléoducs et le projet Énergie Est, comme sur l’Accord de partenariat transpacifique, nombre d’électeurs se sont probablement dit : « tant qu’à prendre la copie, on va prendre l’original ». Le NPD a ainsi perdu sa position de tête dans ce mouvement de changement. C’est d’ailleurs exactement ce qui est arrivé au NPD au cours des années 1970 à l’époque où Davis Lewis se contentait de jouer le rôle de conscience sociale du Parti libéral, ce qui a toujours profité à Pierre Elliott Trudeau.

Le gouvernement conservateur a ainsi subi une sévère défaite, le NPD un coup assommoir.

Le quatrième questionnement est le suivant : « Pourquoi le Bloc québécois n’a-t-il pas obtenu un meilleur résultat?»

Dans le contexte de la dégringolade des appuis recueillis par le NPD, il est à se demander pourquoi le Bloc québécois n’a pas obtenu plus de votes et de sièges. 

Respectivement, Harper, ex-premier ministre et ex-chef du Parti Conservateur; Elizabeth May, cheffe du Parti Vert; Justin Trudeau, premier ministre et Thomas Mulcair, chef du Nouveau Parti Démocratique

 

Réglons tout d’abord une question pour éviter toute confusion ou une culpabilisation qui n’a pas sa place. Le Bloc a mené une excellente campagne. Exemplaire même! Contrairement à 2011, il a finalement mis de l’avant un plan d’action concret prônant de nombreuses initiatives à promouvoir dans le sens de la défense des intérêts du Québec, tout en se démarquant nettement du NPD. Il a été pertinent et convaincant tout le long de la campagne. À mon sens, Gilles Duceppe s’est aussi révélé le meilleur des chefs au débat en français diffusé par le réseau TVA.

Avec cette performance, le Bloc aurait pu, je le pensais sérieusement, obtenir quelque 25% des votes et plusieurs sièges en considérant la solide campagne qu’il a menée. Mais qu’est-ce qui a bloqué cet élan? À mon avis, on doit référer à nouveau à la trame de fond de cette élection pour comprendre: la volonté de changer le gouvernement à Ottawa, de congédier Harper, était encore trop forte. À compter du moment où le NPD s’est effondré, un tas de Québécois  se sont ralliés à l’idée d’effectuer un virage, un virage en direction du PLC. Ce nouveau vote stratégique commandé par la seule volonté de battre Harper, indépendamment de tout le reste, a ainsi limité l’ampleur des votes qu’il a recueillis. Pour cette raison, on ne peut pas soutenir que la performance décevante du Bloc est l’expression du déclin du mouvement souverainiste au Québec puisqu’un bon nombre d’entre eux se sont joints au mouvement derrière Trudeau pour battre Harper. Beaucoup de gens se sont lancés dans la galère Trudeau les yeux fermés, pensant pouvoir ainsi lui garantir l’obtention d’un gouvernement minoritaire. Certains d’entre eux auront probablement été surpris de voir que leur vote a généré plutôt un gouvernement majoritaire.

Il est surtout dommage que le Bloc n’ait pas obtenu 12 sièges, ce seuil minimum lui permettant d’être reconnu comme parti politique à la Chambre des communes. C’est dommage pour le Québec. Tout comme la défaite du Duceppe. Dans mon esprit, il n’y a nul doute que la gauche communautariste a contribué à cette défaite du Bloc dans Laurier-Ste-Marie de même que dans Hochelaga. Néanmoins, les gains effectués par le Bloc en nombre de sièges lui permettront possiblement de se reconstruire plus solidement au Québec. C’est déjà plus du double de sièges qu’il a obtenus en 2011.

Le 5eet dernier questionnement que je vous livre est celui-ci :             « La bataille de la laïcité subit-elle un recul du fait de la désignation d’un gouvernement libéral? »

À première vue, on pourrait répondre OUI à cette question du fait que Justin Trudeau est arcbouté au multiculturalisme et partisan du laisser-faire en ce qui concerne le port de signes religieux, même lorsqu’il s’agit de voile intégral et de pratiques intégristes les plus avilissantes.

Je ne partage pas cette vue des choses, à savoir qu’il y aurait recul, ce que je trouve un peu défaitiste. Malgré la performance mi-figue mi-raisin du Bloc, la cause de la laïcité, à mon sens, a tout de même remporté une première manche sur la question du niqab. Tout d’abord, par une victoire sur la place publique dans la mesure où 93% des Québécois ont dit NON au voile intégral dans les cérémonies d’octroi de citoyenneté et dans le processus de vote. Mais aussi par le gros coup porté au NPD par le peuple québécois, qui l’a mis K.O. sur cette question. Dans ses propres rangs, le NPD n’en a pas fini non plus avec ce dossier. Le déni ne pourra pas être partagé par tous. 

Avant les élections, on n’aurait jamais envisagé une telle défaite du NPD, une défaite  d’une telle ampleur sur cet enjeu.  Cet échec  de l’intégrisme islamique et du salafisme dans l’opinion publique, via la question du niqab, est désormais un acquis majeur. On ne pourra plus revenir en arrière. Compte tenu de la force de ce positionnement populaire sur cette question, même Justin Trudeau aura peine à maintenir une telle pratique, d’autant plus qu’il aura à affronter les 99 députés du PCC et les dix autres du Bloc québécois sur cet enjeu à la Chambre des communes. Alain Reyes, le nouveau député conservateur de Victoriaville, a déjà expliqué que ce sera une des batailles que mèneront les conservateurs de façon à ce que la loi soit modifiée. Tiendront-ils parole? On verra bien. En tout cas, le mouvement de contestation « Sac à patates », très spontané et amenant un tas de gens à voter avec toutes sortes de voiles, de masques, cagoules ou autres attirails, a eu un impact majeur dans l’opinion publique et ne lâchera sûrement pas. Contrairement à ce qu’expliquent certains bien-pensants qui ont été vexés par cette manifestation d’opposition, ce mouvement est porteur d’une force multiplicatrice. Il a été mené non pas à l’encontre des institutions démocratiques, mais bien en défense de celles-ci, au nom de la démocratie et de la laïcité. Si rien n’est réglé, ce mouvement reprendra vraisemblablement son souffle la prochaine fois et poussera au ridicule l’incurie des gouvernements. On ne pourra pas piétiner très longtemps un principe démocratique élémentaire qui reçoit par ailleurs un assentiment assez large au Canada anglais. Il y a donc comme un phénomène de résilience qui se manifeste dans l’aspiration à la laïcité, maintenant partagée par une masse de Québécois et Québécoises. Ce n’est plus simplement la Coalition Laïcité Québec, le Rassemblement pour la laïcité, le Mouvement  laïque québécois ou AQNAL qui le portent.

Enfin, le refus de combattre l’État islamique, comme l’a défendu le NPD et comme le soutient maintenant Justin Trudeau, ne passera pas non plus comme une lettre à la poste. Les choses vont être plus compliquées que le pense Justin Trudeau, d’autant plus que de nouveaux attentats ou de nouvelles manifestations intolérables d’intégrisme se manifesteront tôt ou tard. Comme les autres partis et après le NPD, Justin Trudeau aura donc la laïcité aux trousses. Mais retenons que les batailles se gagnent une par une, et non pas toutes à la fois.

 

Conférence du professeur André Lamoureux

 

 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published.