Al-Andalus ou quand l’islam était ouvert sur l’Autre

Al-Andalus était un possible, une pratique de la vie à la lumière d’une quotidienneté séculière, un questionnement permanent qui raisonnait l’excès religieux, une mutualité et un partage où confluaient tant de cultures pour un vivre harmonieux. L’Autre alors n’était pas cet ennemi que le prêche incendiaire construisait comme le bouc émissaire par excellence, le responsable des disettes, des séismes et des inondations. L’Autre était essentiel, un pont vers soi…

    Averroès posait alors les premières briques de la pensée séculière et laïque. La langue arabe, langue savante, outil par excellence de Maïmonide, le plus grand penseur du judaïsme, quand les juifs et les musulmans coexistaient sans coup férir, mieux, vivaient une inter-culturalité féconde, socle d’une altérité qui était encore impensable pour les Européens. C’était quand l’Autre était possible ; quand l’étranger est essentiel dans la construction du Je.  Les poètes chantaient alors l’amour possible d’une juive et d’un musulman ou vice-versa, les chrétiens qui fuyaient le Moyen Âge des ténèbres pour s’installer dans l’Andalousie du goût raffiné et de la connaissance. Tous rêvaient de l’Andalousie de l’Alhambra, la merveille architecturale qui parlait et le bâtiment illogique qui ne cesse de fasciner les hommes ; la brique qui puise dans la meilleure argile des êtres pour qu’elle soit la maison propagatrice de lumière, amplificatrice du dehors, de la brise, des oiseaux, de l’extériorité comme de l’intériorité. Sur un mur est écrit :  

                 

Je suis un jardin que la beauté a paré

Mon âme saura si tu as vu cette beauté

Ô Mahomet, mon roi, je vais égaler la noblesse  suprême      

De ce qui est ou a jamais été

 

Je suis une œuvre sublime

Et mon destin est de briller

Plus que tout dans ce qui

Dans l’histoire a brillé.

 

          Et sur un autre :

 

Béni soit Celui qui octroya à l’imam Muhammad de si belles idées
pour décorer ses grandes maisons.
Car, n’est-ce pas vrai qu’il existe dans ce jardin des merveilles        

que Dieu a fait incomparables en beauté,

et une sculpture de perles de pureté transparente,
dont les bords sont décorés avec une bordure de perle?         
L’argent fondu court entre les perles,
ressemblant en beauté à l’aube et pure.
En apparence, l’eau et le marbre semblent se confondre,       
sans que nous sachions quel des deux gliss

Ne vois-tu pas comment l’eau s’écoule sur le bassin,
mais ses jets la cachent rapidement?

C’est un amant dont les paupières débordent des larmes,       
des larmes qu’il cache de peur d’un délateur.
N’est-ce pas, en réalité, comme un nuage blanc
qui verse sur les lions ses canaux
et semble être la main du calife, qui, le matin,
 prodigue ses faveurs aux lions de la guerre?
Celui qui contemple les lions en attitude menaçante,
(sait que) seulement le respect (dû à l’Emir) retient leur colère.        
Oh, descendant des Ansares, et non par ligne indirecte,         
héritage de noblesse, qui rejette les niais :
Que la paix de Dieu soit avec toi et que tu survives indemne  
en renouvelant tes festins et en affligeant tes ennemies!                           

 

     L’Alhambra était un poème architectural, le lieu qui a hissé la diplomatie andalouse dans un savoir faire politique dont allaient s’inspirer bien des pays longtemps plus tard. On dit que le château était tellement majestueux que c’étaient les murs, les jardins, les oiseaux, les jets d’eau qui parlaient d’eux-mêmes.

L’Alhambra à Grenade

   De la même façon, la mosquée de Cordoue était connue pour être l’un des monuments les plus accomplis de l’art des Omeyyades. Un regard urbanistique nouveau qui recourait à l’arc outrepassé, les arcs polylobés… Ou encore la magnifique cité califale Medina Al-zahra avec ces terrasses, ses fontaines de mercure et de marbre, son palais majestueux où « On n’avait jamais l’impression de passer de l’extérieur à l’intérieur, toutes les pièces s’ouvrent sur des jardins ; c’est conçu de telle sorte que lorsque on est dans un espace on est en permanence conscient de l’espace d’à côté… Quand les chrétiens visitaient les palais islamiques, ils étaient subjugués, dit le professeur à l’université de l’Illinois Fairchild Ruggles, leurs propres châteaux étaient froids et sombres et sans eau courante ; à Madina Al-Zahra, ils étaient accueillis dans un jardin ensoleillé où il faisait chaud, alors que les pièces gardaient une agréable fraîcheur, de l’eau coulait des fontaines et des bassins, les rossignols chantaient dans les arbres, on se parfumait, l’air embaumait…»[1]

   Les villes réfléchissaient la pluralité linguistique et religieuse d’Al Andalous. Et quand les Vérités agissent dans le même espace socioculturel, elles finissent par être inexorablement assaillies de questions pour être enrichies, approfondies, humanisées.  Al Andalous fut ainsi le premier grand espace humain de l’expérience de l’Autre comme alter ego. Ahlou Al Kitab, les peuples du livre littéralement, un concept qui allait transcender pour la première fois dans l’histoire la Vérité monothéiste qui exclue du bénéfice de la vérité ses deux autres consoeurs, les religions chrétienne et judaïque en l’occurrence. Musulmans, juifs et chrétiens vivaient une expérience nouvelle d’échange et de réciprocité.

  Pour ainsi dire, la multiplicité était l’humus de la connaissance et du progrès. Le terreau était fertile pour qu’Ibn Hazm écrivît la première étude comparative des trois religions dans l’histoire. Ziryab introduisait le oud (le luth) en Andalousie, fondait le premier conservatoire de musique en Europe et importait d’Orient le goût raffiné, la coiffure et la gastronomie. Les musulmans faisaient découvrir la guitare aux Européens d’alors. Les rues étaient lumineuses, éclairées comme des colliers de perles. Les villes d’Al Andalous réfléchissaient déjà nos villes modernes, avec des espaces de rencontres, des lieux publics, des Hammams, des lieux de loisirs, des bibliothèques, des rues éclairées…

   Il est vrai toutefois qu’il y a une part mythique dans l’histoire d’Al Andalus. Quand bien même les quelques siècles passés par les musulmans en Espagne étaient riches en productions diverses, cet âge d’or n’est pas totalement l’épopée angélique que l’on dit et pour cause, tant de tragédies et de guerres fratricides ont ensanglanté cette trajectoire. 

  Mais, personne ne peut nier l’apport considérable d’Al Andalous et de la culture berbéro et arabo-musulmane dans l’histoire humaine. Pendant qu’Averroès érigeait une place pour la philosophie en société et l’ancre dans la vie de tous les jours, les Européens qui osaient rapporter son discours ou proposaient la traduction de ses livres courraient le risque d’une pendaison publique. Le philosophe rationaliste, juriste et médecin dérangeait de sa parole subversive : «L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation» disait-il.

    La tolérance a connu des jours heureux dans Al-Andalous. Peut-être même en est-elle la première grande expérience qui ne soit pas idéologique, mais naturelle, une pratique de la vie de tous les jours, comme l’explique le professeur Raymond Scheindlin dans le documentaire. La preuve en était que des juifs et des chrétiens pouvaient occuper de grandes fonctions et responsabilités dans le califat.

    L’écrivain Chris Lowney dit ceci à la fin du documentaire Al-Andalus, l’Espagne et le temps des califes : « Pensez seulement à ce que l’Espagne médiévale a donné à l’Europe : la fabrication du papier, la technique de l’irrigation ; des idées en médecine ; tout cela ne put se produire que parce que des cultures ont communiqué entre elles et ont appris les unes des autres».  

Averroès et Maïmonide: deux grandes figures d’Al-Andalus

  Le professeur Fairchild Ruggles rajoute : «L’Espagne musulmane nous fascine, parce que nous y projetons notre aspiration à un monde ou juifs, chrétiens et musulmans, avec des hauts et des bas, s’entendraient ainsi ; nous nous languissons d’un monde où les relations seraient plus simples…»[2]. Mais, sommes-nous tentés de dire, le pire est que parmi les trois cultures, celle qui est le plus à la traîne est incontestablement la culture musulmane. Pourquoi une culture à l’origine d’une grande civilisation a arrêté de réfléchir l’espace temps depuis la mort d’Averroès, la grande figure cordouane ? Comment la langue arabe de la connaissance, de la pensée, des mathématiques et de la littérature est devenue la langue de l’apostasie, de l’État Islamique, des téléprédicateurs de la haine et de la fin de l’Autre ? Pourquoi cette langue est devenue l’apanage du religieux, l’outil par excellence de la crétinisation des masses ? Comment la langue qui produisait Cordoue et Bagdad ne produit plus que des dictatures obsédées par les cheveux et les jupes ? Comment autant de courants et de doctrines philosophiques qui ont réfléchi la révélation, la création, le rapport des hommes à Dieu, à l’Autre et à l’espace alentour, des Moutazilites, à Ibn Arabi, des Karmates aux soufis, d’Al Tawhidi à Al-Ghazali, d’Al Khawarizmi à Al-Kindi… ont fini par être abrégé aux seules élucubrations d’Ibn Taymiya ? Pourquoi la langue qui apprenait hier la musique et le savoir vivre apprend aujourd’hui comment être l’ennemi du monde ?  

    La vérité est comme le soleil, disait Hugo, elle fait tout voir mais ne se laisse pas regarder. Le penseur Mohamed Arkoun a raison : « Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée: censure officielle par les États et censure des mouvements islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’islam à l’exclusion des autres, est sous la dépendance de l’orthodoxie fondamentaliste »[3]  

  Il rajoute d’ailleurs à la fin de l’entretien que : « Seule l’absence d’une politique moderne de la culture, de la recherche scientifique et de l’éducation a privé l’islam d’une évolution semblable à celle du christianisme en Europe. La laïcité est fille de la modernité. C’est pour cela qu’il est vital que l’islam accède vite et sans réserve à tous les acquis émancipateurs de la modernité ainsi comprise. La culture laïque accompagnera nécessairement cette évolution. »[4]

La mosquée de Cordoue

   Al-Andalus était un possible, une pratique de la vie à la lumière d’une quotidienneté séculière, un questionnement permanent qui raisonnait l’excès religieux, une mutualité et un partage où confluaient tant de cultures pour un vivre harmonieux. L’Autre alors n’était pas cet ennemi que le prêche incendiaire construisait comme le bouc émissaire par excellence, le responsable des disettes, des séismes et des inondations. L’Autre était essentiel, un pont vers soi… À Cordoue, l’humanité déposait et partageait le meilleur d’elle-même. L’Alhambra qui fascinait les hommes n’en était qu’une expression parmi tant d’autres.   

  

Par Louenas Hassani 

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[1] https://www.youtube.com/watch?v=FR1DITTxmzc

[2]- Ibid.

[3] http://www.lexpress.fr/culture/livre/il-est-vital-que-l-islam-accede-a-la-modernite_818681.html

[4] Ibid, Entretien avec Mohamed Arkoun.

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