La place de l’idéologie dans la trousse de renseignements sur l’extrémisme violent (TREV) proposée par des universitaires

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Quand bien même cette trousse est une initiative louable qui répond à une certaine urgence, nous pensons qu’elle ne pourrait pas lutter efficacement contre l’islamisme qu’elle a évité systématiquement de nommer pour des raisons que les auteurs incomberaient volontiers au souci d’objectivité dont jouit l’institution universitaire à partir de laquelle ils énoncent leurs discours… 

   La trousse de lutte contre la radicalisation est un effort intellectuel d’universitaires visant à prévenir la radicalisation en détectant ses signes et en contrant les situations qui lui sont propices. Certes, les auteurs de ce document proposent un guide pratique pour lutter contre la radicalisation, mais il reste, à l’instar de tout travail intellectuel, que ce document a un soubassement théorique et idéologique qui limite le champ d’investigation de ses auteurs et réduit son impact.

   Une seule lecture est susceptible de nous indiquer que l’approche des auteurs de cette trousse focalise sur les aspects purement psychologiques de l’engagement idéologique. En effet, les auteurs de ce document rejoignent le diagnostic du gouvernement qui souligne dans ce plan de lutte contre la radicalisation que cette dernière est une question de motivation. En effet, on lit dans ce plan « La radicalisation, dont les sources de motivation sont multiples, est souvent le fait de groupes restreints, voire de personnes isolées, et de jeunes qui sont plus vulnérables».
   La question principale autour de laquelle tout le travail de ces universitaires est construit est exprimée dans le document comme suivant : «cela nous amène à nous interroger sérieusement sur le processus de radicalisation menant à l’extrémisme violent. Quels facteurs psychologiques et sociaux amènent des hommes et des femmes à embrasser une idéologie les détachant de leur communauté et à favoriser des méthodes brutales pour avancer leur cause? »
   Ils divisent les multiples sources de mobilisation en deux catégories : les facteurs psychologiques et les facteurs sociologiques. Ces facteurs agissent sur la personne radicalisée comme deux ressources de motivations qui le contraignent à passer à l’action. Ils ajoutent que la radicalisation est engendrée par la «vulnérabilité des jeunes en quête de sens personnel », et cela renvoie à l’idée de «jeunes qui sont plus vulnérables» dont le gouvernement parle dans son plan d’action.
dilem    Cette posture théorique et idéologique a fait en sorte que les explications des auteurs concernant ce phénomène de radicalisation s’arrêtent au niveau des agents qui adhèrent, en tant que consommateurs, à une idéologie quelconque; elles ne traitent pas des causes qui font émerger dans un contexte bien déterminé une idéologie —et non pas une autre— hégémonique, dominant toutes les autres. Bref, nos universitaires ne parlent pas de la production du sens, mais de la motivation et de perte de sens, de l’énergie qui pousse les personnes à passer à l’action. En somme, cette approche considère les individus qui sont susceptibles de se radicaliser comme des individus affaiblis psychologiquement, «vulnérabilisés» pour de multiples raisons qu’une certaine littérature des mobilisations appelle des laissés-pour-compte, des individus frustrés, des lésés, des mal perçus, des marginaux, etc.
    Par ailleurs, il y a lieu de signaler que dans un effort de démystification et de définition du phénomène de la radicalisation, les auteurs soulignent que la radicalisation n’est pas un mal en soi, car selon eux et à juste titre, l’histoire est pleine d’exemples qui montrent que beaucoup de mobilisations autour de revendications radicales ont participé à l’amélioration de la condition humaine; ils disent à ce propos : «Toutefois, l’histoire foisonne d’exemples où des gens dits « radicaux», travaillant à contrecourant des idées politiques en place, ont réussi à faire progresser la société de façon démocratique et non violente. Comme il est possible d’être à la fois radical et pacifique, il est faux de dire que la radicalisation et la violence vont toujours de pair». Ainsi, ils déduisent à partir de cette constatation que «La radicalisation en elle même n’est pas problématique ni ne met en péril la sécurité publique. Au contraire, elle a souvent été le moteur d’importants changements sociaux positifs dans l’histoire».

     Or, si l’on admet ce qu’ils avancent, que la radicalisation est un processus et qu’elle n’est pas un mal en soi, il est légitime de se demander où réside le mal contre lequel la société se mobilise alors et pourquoi l’État dépense de l’argent ? Du moment que le mal n’est pas dans la radicalisation, c’est-à-dire dans ses processus, pourquoi donc la déradicalisation et à quoi sert ce guide pratique finalement ?
   Étant donné que la radicalisation est « un processus normal», comme ils le soulignent, il est plus judicieux, à notre sens, de s’attaquer aux représentations, croyances, raccourcis, demi-vérités et perceptions que l’idéologie prônant l’action violente propose et diffuse dans des formes séduisantes et attractives que nos enfants malheureusement adoptent. Pour être cohérent avec le diagnostic de base que les auteurs identifient, il nous semble ce qui doit être déconstruit dans ce cas-ci ce n’est pas tant les mécanismes qui mènent à la radicalisation, mais le contenu de cette radicalisation; les croyances qui supportent et mènent aux «comportements violents afin d’atteindre des objectifs politiques ou religieux» dont ils parlent dans cette trousse.
     Même si nos auteurs ont identifié où réside le problème de la radicalisation, il reste que leur mandat politique et leur approche psychologique les empêchent de le traiter. En fait, cette trousse semble focaliser seulement sur les processus psychologiques qui mènent à la radicalisation en faisant fi de leur contenu, c’est-à-dire de l’idéologie qui les cadre. Ce n’est pas fortuit que cette trousse ignore que les idéologues islamistes et producteurs de sens recourent aux ressources culturelles déjà existantes et partagées par beaucoup de gens pour rendre leur discours compréhensif et capable par la même occasion de produire à partir d’elles des cadrages et du sens aux événements politiques d’actualité nationaux et internationaux.
   Il nous semble que la déradicalisation qui doit se faire aujourd’hui pour contrer l’idéologie islamiste est un travail intellectuel critique de cette dernière qui doit produire une coupure entre ces ressources culturelles et l’islamisme afin de recadrer les événements en leur donnant une signification autre que celle que les islamistes en donnent.
   Bref, quand bien même cette trousse est une initiative louable qui répond à une certaine urgence, nous pensons qu’elle ne pourrait pas lutter efficacement contre l’islamisme qu’elle a évité systématiquement de nommer pour des raisons que les auteurs incomberaient volontiers au souci d’objectivité dont jouit l’institution universitaire à partir de laquelle ils énoncent leurs discours. Mais, il n’empêche que cette autolimite répond au discours officiel du pouvoir en place.

Par Ali Kaidi

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Le lien pour lire la trousse: la trousse de renseignements sur l’extrémisme violent 

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