Quand la critique de l’islamisme succombe à l’essentialisme orientaliste et ses dérives

   L’auteur a, pensons-nous, la tendance facile à la généralisation, à l’essentialisation qui néglige la variabilité du réel, sans avoir le moindre souci quant à l’incompatibilité de ses propos avec quelques faits historiques avérés. Par exemple, il dit à propos des États des pays musulmans que  «tous les États musulmans sont d’essence théocratique en ce qu’il soutiennent officiellement l’islam de diverses façons»…   

islame dévoilé

    L’islam dévoilé est un livre qui séduit par son titre. Il avance l’idée que l’islam tel qu’il est perçu par la majorité des gens est une représentation tronquée d’un islam authentique. Sincèrement, le moins que je puisse dire en tant que lecteur est que je m’attendais à ce que ce livre nous fasse parvenir des réflexions plus au moins inédites sur l’islam ou à la limite peu répandues. Mais qu’en est-il après la lecture de ce que l’éditeur du livre qualifie dans la préface de précis critique?  

Confusions, amalgames et préjugés

   Dans la première partie du livre intitulée L’islam dévoilé, l’auteur, à notre humble avis, n’a fait que reprendre et réitérer d’une façon que nous jugeons  partiale et partielle  les représentations et les opinions les plus connues et les plus au moins diffusées sur l’islam chez les musulmans comme chez les non musulmans. Les réseaux sociaux sont truffés, voire gorgés, de ce genre d’informations et de thèses. Deux clics sur Internet et vous en êtes inondés. 

     L’auteur parle de synthèse, or il n’en est rien en vérité. En fait, les raccourcis tendancieux, voire caricaturaux y foisonnent; des stéréotypes qu’on imagine mal trouver chez un enseignant formé à la rigueur scientifique. Le livre est loin de l’objectif  pédagogique que l’auteur a souligné dans une entrevue où il déclarait que : «Si nous avons voulu écrire un livre sur l’islam, c’est surtout pour aider nos concitoyens à mieux comprendre les enjeux actuels que posent la doctrine et les pratiques islamiques. Les Québécois, comme les autres Occidentaux, ne connaissent guère la religion musulmane, et malheureusement les médias ne leur permettent pas d’acquérir des connaissances exactes sur cette religion. Nous avons voulu en quelque sorte combler ce vide».

     À vrai dire,  l’auteur nous propose un livre sur l’islam qui est loin d’être précis. D’ailleurs,  il est tout sauf critique. Contrairement à ce que l’auteur suggère, L’islam dévoilé  reprend fidèlement tout  ce qui circule dans les médias. Il nous présente un livre  riche en confusions et en stéréotypes. De plus,  on ne sait même pas est-ce qu’il traite d’un islam qui renvoie à la religion qui s’écrit communément avec un i minuscule  ou d’un islam qui fait référence à la civilisation et à la culture et qui s’écrit généralement avec un I majuscule. La confusion, pensons-nous, est voulue; elle s’articule avec la thèse essentialiste de l’idée de choc de civilisations que l’auteur adopte explicitement.

    En somme, le moins que nous puissions dire est que l’auteur a opté pour une approche exprimant une tendance idéologique avec une grille de lecture du fait islamique qui a une très grande influence dans le champ médiatique, intellectuel et politique. Elle se caractérise par le développement d’un discours sur le champ islamique fondé sur les thèses essentialistes et culturalistes issues de l’orientalisme classique.

Lorsque les intérêts de l’Occident rejoignent ceux de l’islamisme

   Depuis le 11 septembre 2001, il s’est développé en Occident des critiques du champ islamique représentant l’islam comme entité culturelle menaçant l’Occident et les acquis de la modernité. Cette vision s’est construite sur un déni de certaines réalités historiques témoignant  d’une forte proximité et  complicité entre l’État le plus représentatif de cet Occident, les États-Unis en l’occurrence et les islamistes Djihadistes, les personnes les plus représentatives, selon Claude Simard et les adeptes de l’idée de choc de civilisations de l’Orient islamique. En effet, George Corm, cet historien que l’auteur semble connaître, pour qui la fracture Orient-Occident est davantage imaginaire que réelle, a décrit l’association et la coopération de l’Occident avec l’Orient islamique que certains représentent comme une essence différente de l’Occident en disant : «  Les fantassins de la guerre froide qui ont été envoyés en Afghanistan, armés, équipés et entraînés par les États-Unis pour se battre contre l’envahisseur soviétique sous le signe de la foi musulmane, se sont rebellés contre leur maître, attaquant les signes visibles de sa puissance, ses cantonnements militaires ou ses corvettes dans la Péninsule arabique, ses ambassades en Afrique, ses tours orgueilleuses à New York»[1] .

    Comment négliger l’entente historique entre Al Saoud, les États-Unis et les Wahhabites? Selon Timothy Mitchell, politologue spécialiste du Moyen-Orient, les régimes islamiques et conservateurs ont toujours été des alliés des États-Unis d’Amérique à part la République islamique iranienne[2]. L’islam politique, selon ce spécialiste, joue un grand  rôle  dans la fabrication du  capitalisme global. Il estime que les observateurs qui pensent que nous vivons dans ce que Benjamin  Barber appelle « le Djihad contre Mcword» sont dans l’erreur. En fait, il est erroné, selon lui, de croire que la globalisation du capitalisme et sa tendance à l’homogénéité est contrecarrée par un particularisme tribal  étiqueté Djihad[3]. Le paradoxe est que même les personnes les plus critiques à l’égard de la globalisation à l’instar des spécialistes qui épousent  les thèses marxistes et relativistes qui  partagent cette opinion, ce qui explique, à notre sens, pourquoi une certaine gauche politique estime que les mouvements islamistes sont des mouvements de résistance contre la globalisation, d’où d’ailleurs l’intérêt idéologique qu’ils leur accordent. Or, comme Timothy Mitchell le souligne, des faits historiques démontrent le contraire; les islamistes Djihadistes sont des grands défenseurs de la mondialisation[4]. Effectivement,  après le 11 septembre, comme il le souligne, les Américains ont justifié leur attaque de l’

Afghanistan en prétendant que c’est une offensive contre le mal qui menaçait  les valeurs de l’Occident, alors que ce même mal était leur allié. Selon l’auteur, des rapports officiels existent et montrent que les Américains ont soutenu les islamistes en Afghanistan et aidé Al-Qaïda  et les talibans [5].

    Historiquement, selon Timothy Mitchell, pour avoir le soutien des Wahhabites, Ibn Saoud a accepté un compromis avec ce mouvement sectaire; un compromis qui consiste à ce que le leader de ce mouvement tolère la présence des compagnies pétrolières étrangères et au retour leur programme de convertir l’Arabie à leur  discipline sera  financé par les revenus du pétrole. Ainsi, le chef militaire a réussi à construire le nouvel ordre politique en Arabie sur deux forces différentes. La compagnie pétrolière américaine arabe (ARMCO) fournit les fonds ainsi que l’aide technique  et matérielle, et l’institution  religieuse crée l’ordre moral et légal du nouvel  État.

   Par ailleurs, en plus de la répression de tous les mouvements d’opposition internes,  le gouvernement saoudien utilise l’argent du pétrole dans son institution religieuse afin de promouvoir et d’étendre  son autorité morale et  son conservatisme social sur le reste du monde musulman et de contrecarrer en même temps l’opposition extérieure.  C’est dans cette perspective qu’il a financé des mouvements islamistes en Égypte, en Irak et au Pakistan. ARAMCO qui  travaille pour la C.I.A a aidé cette dernière dans ses complots  d’assassinats du président égyptien et irakien, dont les gouvernements ont lancé des politiques progressistes qui se contredisaient  avec le conservatisme du wahhabisme [6].

  L’Arabie Saoudite est restée fidèle aux idéaux et ambitions  de la secte qui a toujours justifié et légitimé son pouvoir politique; ce n’est pas fortuit  qu’elle finance aujourd’hui à coût de millions de pétrodollars en Occident et ailleurs dans le monde les organisations, les groupes et les individus qui propagent leur idéologie sectaire, le conservatisme wahhabite en l’occurrence. Idéologiquement, les ambitions du wahhabisme ne se limitent pas à la dimension locale et régionale, il cherche à les mettre en diapason avec sa conception de l’économie, c’est-à-dire avec la globalisation.      

       Bref, Claude Simard a ignoré sciemment ce compromis et cette entente entre l’Occident et les islamistes pour ne pas confronter sa thèse de choc des civilisations à la réalité. En fait, il a préféré  élaborer dans ce livre son argumentation à partir de différentes idées, informations et faits soigneusement sélectionnés et interprétés pour alimenter la thèse essentialiste de choc des civilisations chère à Samuel Huntington.

     Certes, la thèse  défendue par Claude Simard n’est pas nouvelle, loin s’en faut, mais elle est devenue depuis le 11 septembre 2001 pour beaucoup d’analystes et d’observateurs une référence dans leurs études des relations nord-sud et des conflits au Moyen-Orient. Ses adeptes promeuvent l’idée d’une guerre de cultures et de civilisations d’essence religieuse entre un Occident judéo-chrétien et un Orient musulman succédant à la guerre des idéologies entre les États occidentaux qui a atteint son apogée avec la chute du mur de Berlin. Ils croient  à l’opposition entre deux mondes monolithiques fortement  étanches.

 

Essentialisme et choc de civilisations

     Une seule  lecture de la première partie de ce livre est suffisante pour se rendre compte d’une part  que ce  travail de «recherche», à supposer qu’il en est un, est fait dans le but de justifier une idée déjà bien établie et une conviction que  son auteur a souvent exprimé publiquement, et de l’autre que l’auteur est séduit et aveuglé par l’essentialisme. Claude Simard représente l’islam comme champ immobile versus un occident dynamique et émancipé. Il a adopté cette vision parce que son approche de ce qu’il appelle islam s’appuie sur le rôle de la religion seulement. Car il croit que l’histoire des musulmans est une  histoire déterminée principalement, voire exclusivement, par leur religion. C’est pour cette raison qu’il n’a pas hésité à expliquer la violence et le sous-développement à partir de la religion seulement tout en alléguant évidemment que ces deux phénomènes  sont inhérents à l’essence de la culture islamique et de l’islam. C’est dans cet esprit que l’auteur reprend des propos essentialistes sur ce qu’il qualifie de  sous-développement des pays musulmans à la limite de la caricature en se référant à Hannibal  Genseric sans aucun discernement ni sens critique. Claude Simard affirme qu’«on peut expliquer le sous-développement économique des pays musulmans par des facteurs liés directement à l’islam : carcan religieux qui inhibe l’esprit d’entreprise et d’innovation; pratiques religieuses assidues comme les cinq prières quotidiennes et le mois du ramadan qui, accaparant trop d’énergie et de temps, réduisent la productivité des travailleurs musulmans; exclusion forcée des femmes du monde du travail»[7]. Alors, pour consolider ses propos, l’auteur n’a pas trouvé mieux que de  faire appel à l’expertise  d’Hannibal Genseric qui selon lui a démontré que  «les pertes dues au gaspillage du potentiel humain qu’engendrent les anachronismes de l’islam s’élèveraient à des centaines de milliards de dollars par années»[8] . Il semble que pour Claude Simard,  Hannibal Genseric fait autorité, se référer à lui est suffisant pour revendiquer la justesse de ses propos!   

    Supposons que c’est vrai, comme l’auteur de ces propos l’allègue, l’islam  est à l’origine du sous-développement des pays musulmans, alors par quoi donc expliquer les périodes historiques où les musulmans ont produit des civilisations très avancées? Il y a lieu de se demander pourquoi la religion ne les a pas empêchés donc de participer à la civilisation humaine du moment qu’elle détermine leur comportement. De simples interrogations démontrent  l’absurdité et l’inexactitude de la thèse défendue par Claude Simard dans ce livre. Un peu d’historicité est requis pour parler d’histoire et saisir la temporalité des faits.

    Certes, l’auteur  reconnaît que la civilisation musulmane était avancée à une certaine époque du  VIIIe  au XIIe sur le plan scientifique et culturel[9], mais l’essentialisme le rattrape lorsqu’il parle d’aujourd’hui. Il dit à ce propos : «la pensée proprement scientifique n’a pas encore réussi à percer le monde de l’érudition musulmane, encore plus encline au conformisme et conservatisme qu’à l’analyse critique et rationnelle»[10]et il explique ce manquement par le fait religieux.  Dans ce cas, que fait-on des médecins et ingénieurs que les universités dans les pays musulmans forment? Peut-on dire qu’ils n’ont pas un esprit scientifique? Un tel jugement ne peut être que la conséquence d’une ignorance totale de la réalité des programmes de formation des  universités dans les pays musulmans.

 

Essentialisme orientaliste au service de l’essentialisme islamiste     

    Ce que l’auteur de l’islam dévoilé semble ignorer aussi  est que le discours des islamistes qu’il prétend combattre, à juste titre, dans son travail intellectuel et ses prises de position publiques,  emploie en fait les mêmes  thèses essentialistes et culturalistes pour justifier leur rejet des acquis de la modernité. La plupart des tendances islamistes refusent la démocratie, la laïcité et les droits de l’homme sur des bases culturalistes et essentialistes; ils allèguent notamment, à l’instar des néo-orientalistes, que ses valeurs sont le fruit de la culture occidentale; par conséquent, elles sont forcément incompatibles, à leurs yeux, avec la culture musulmane.

     En effet, c’est à partir de ces thèses néo-orientalistes et la logique de la thèse du choc de civilisations que le penseur musulman et islamologue égyptienYoussef al-Qardawi, connu pour ses prêches islamistes diffusés  à partir  de la célèbre  chaîne de télévision qatarie El jazzera, justifie et articule son rejet de la laïcité. Ce penseur affirme sans aucune ambiguïté  que l’une des batailles intellectuelles  les plus féroces que l’Islam doit mener est celle qui s’attaque à la laïcité et aux laïcs.  Selon lui, l’Islam doit combattre deux types de laïcités, la première est «libérale»;,  celle-ci, comme il le souligne, affiche une neutralité à l’égard de la religion,  sans s’y soumettre ni s’y opposer; ni l’accepter ni la rejeter. La seconde, selon cet islamologue,  elle s’oppose à la religion et  prend à son égard une position de rejet  et d’hostilité à l’instar de la laïcité marxiste prônant dans sa littérature l’idée que la religion, toute religion, est l’opium des peuples[11].  

     Pour cet adepte de choc de civilisation et  prédicateur de l’islamisme, cette bataille doit être livrée aussi bien contre des  ennemis extérieurs qu’intérieurs. En fait, il estime que certaines laïcités de quelques pays arabes et musulmans sont proches de la laïcité marxiste, car elles ont une position hostile envers l’islam en tant que lois et méthodes de vie pour l’individu, la société et la nation[12]  Il a explicité ces propos en 1998 dans son livre L’extrémisme laïc au défi de l’islam (modèle de la Turquie et de la Tunisie). Cette position est constante chez lui et chez les islamistes. En fait, il l’a réitéré en partie dans une lettre qu’il a adressée au Président Jacques Chirac par l’intermédiaire de l’ambassade de France à Doha, le 23 décembre 2003 pour donner son avis sur l’interdiction du port de voile en France qu’il qualifie dans cette lettre «de sectarisme contre les préceptes et les valeurs de l’islam»[13]. Pour cet islamiste, il existe une contradiction radicale entre la laïcité et la charia. La laïcité veut dire pour Youssef al-Qardawi, écarter Allah du gouvernement de ses créatures, des humains en l’occurrence. En fait, cela est une façon  d’affirmer, selon lui, que Dieu  n’a pas de pouvoir sur les humains. Ce qui fait d’eux par conséquent des dieux; ils agissent et gouvernent comme bon leur semble et ils ne sont responsables devant personne. Or, le rôle de la charia, selon lui, est de remplacer chez eux la poursuite de leurs  instincts humains par  le respect du  chemin divin comme Allah l’a prescrit [14].

L’essence du musulman précède-t-elle  son existence historique?     

   Le moins que nous puissions dire à propos de L’islam dévoilé est que c’est une tentative qui dévoile une posture idéologique qui se nourrit principalement de l’essentialisme néo-orientaliste. En effet, au lieu que l’auteur nous présente le visage caché de  l’islam, comme le titre de son livre le suggère, il nous a dévoilé sa posture idéologique. Grâce à cette partie, le lecteur apprendra que Claude Simard est un fervent défenseur de la thèse du choc de civilisations.

    Oui, les islamistes et les Djihadistes sont des musulmans, leurs opinions et leurs actions s’abreuvent de l’islam, mais est-ce que tous les musulmans sont des islamistes, voire de potentiel  Djihadiste? Peut-on répondre à cette question? Si l’on suit le raisonnement que  Claude Simard a développé dans les trois premiers chapitres qu’il a consacrés à l’histoire de l’islam et la vie du Prophète Mahomet, on sera porté à dire qu’ils le sont, et cela n’est pas par choix ou pour des raisons historiques, mais parce que leur essence qui est religieuse, comme l’auteur l’allègue,  détermine leur comportement et leur pensée. Ce qui fait que l’histoire des musulmans est une matérialisation du message divin. En fait, l’auteur croit profondément que l’histoire des musulmans est prescrite dans leur religion, c’est-à-dire que leur essence précède leur existence historique. Or cette façon de concevoir l’histoire ignore la liberté humaine, comme moteur de toute civilisation, et ce qu’elle apporte à l’innovation et à la création.

    Par ailleurs, l’auteur dit «dans plusieurs pays islamiques, les fillettes subissent la mutilation de l’excision et sont forcées, même en âge impubère, à épouser des hommes beaucoup plus vieux». Certes, ces comportements trouvent leur justification dans certains textes sacrés de l’islam qu’il faut critiquer, mais l’auteur a oublié sciemment de mentionner que ces comportements ne sont pas ceux de tous ni de la majorité des musulmans. Le musulman n’est pas déterminé par sa religion seulement, les conditions sociales et historiques expliquent une grande partie de sa vie, et qui, souvent d’ailleurs, le poussent à enfreindre les enseignements de sa religion pour vivre. La civilisation, à notre sens, est plutôt une expression de la transgression des exigences  religieuses qu’un respect dogmatique à leur égard. Cette réalité  explique, à notre sens, l’absurdité du fatalisme inhérent à l’essentialisme qui est par définition et épistémologiquement incapable de concevoir le musulman en dehors de l’univers que sa religion lui impose. En Algérie par exemple, avant 1980, la polygamie était interdite; or aujourd’hui,  avec la montée de l’islamisme et son intrusion dans les différents rouages des institutions de l’État, cette pratique est devenue un droit presque intouchable et difficile à imaginer son abandon dans les conditions actuelles au point que beaucoup ont évacué de leur mémoire que la polygamie ne s’est érigé en droit que récemment.

     Certes,  on peut déduire avec l’auteur que l’islam en tant que religion est incompatible avec la laïcité, mais il ne faut pas oublier que cela n’est pas une exception à l’islam; elle est vraie aussi pour les autres religions monothéistes. C’est une exagération grossière d’étendre ce qui peut être  valable  pour un texte à la réalité, au musulman en tant qu’être dans l’histoire. Ce dernier est capable de changer, par contre  le texte, lui,  est figé; il est ce qu’il est, il ne change en lui que les interprétations ou les lectures. Il ne faut pas ignorer que la laïcité est une création humaine; elle est profane, elle n’est pas une revendication des religieux; historiquement elle s’est imposée à eux de l’extérieur et non pas de l’intérieur. Ce qui s’est produit en Occident, malgré la résistance des religions, peut se produire aussi dans les sociétés à majorité musulmane, en dépit de la résistance des religieux et surtout des plus conservateurs d’entre eux.   

Méconnaissance de la pensée arabo-musulmane moderne               

    Dans sa description du monde dit  musulman, l’auteur a ignoré  l’existence au sein de la culture musulmane de courants de pensées et de personnes qui ont une vision critique de l’islam des islamistes. On ne peut pas prétendre développer  une vision critique des croyances et  pratique de sociétés qui existent depuis plus de quatorze siècles et suivre leur évolution tout au long de l’histoire sans avoir un minimum de connaissances sur l’Histoire ou sur les histoires des sociétés musulmanes et les études qui en  traitent. Nous pensons que c’est trop réducteur de résumer  mille quatre cents ans d’histoire intellectuelle et politique à une idéologie très sectaire comme l’islamisme dans toutes ses variantes historiques contemporaines.

     Le livre dans son entier est traversé par l’idée qu’il n’y a pas de différence entre islam et islamisme; sur le plan méthodique, l’auteur aurait dû au minimum lire et critiquer l’idée inverse, c’est-à-dire celle qui dit que l’islam n’est pas l’islamisme, mais il est son contraire et son opposé, comme Muhammad Saïd Al-Achmawi l’a défendu dans son essai L’islamisme contre l’islam publié en arabe sous le titre L’islam politique. Pour cet auteur «Faire de la politique au nom de la religion, ou pratiquer la religion à la manière de la politique  transforme la religion  en guerres interminables, en divisions partisanes qui ne s’arrêtent pas, en hostilités qui ne s’attisent pas, en échec insurmontable»[15] De plus, cette instrumentalisation mutuelle, selon Muhammad Saïd Al-Achmawi «réduit les finalités aux positions recherchées et aux gains escomptés et corrompe les consciences par des offres »[16].  

     L’originalité de l’auteur de cet essai réside essentiellement dans sa critique des versets coraniques sur lesquels l’idée de l’État islamique que les islamistes défendent est fondée et non pas dans l’idée d’opposition entre l’islam et l’islamisme. Car nous pensons comme l’auteur de l’islam dévoilé que l’islamisme est de l’islam. 

     Pour remédier à ces faiblesses, l’auteur aurait dû profiter aussi des travaux de quelques  érudits et penseurs de culture arabe et musulmane qui ont analysé  le patrimoine musulman et arabe dans le cadre de la problématique modernité versus tradition à l’instar du philosophe égyptien Zaki Naguib Mahmoud, l’auteur du livre Le rationnel et l’irrationnel dans notre patrimoine intellectuel ( 1975). Son auteur a étudié la pensée arabo-musulmane avec les outils d’analyse du positivisme logique.

     Faut-il souligner encore que l’auteur de L’islam dévoilé ne dit pas un mot sur le travail intellectuel du  philosophe marocain  Mohamed Abad el djabri qui a proposé à la manière de Kant le projet de la Critique de la raison arabe en quatre volumes  traitant la manière de penser et de vivre des musulmans qui semble intéresser notre  auteur à bien des égards. Ces quatre volumes sont : La formation de la raison arabe (1984), La structure de la raison arabe (1986), La raison politique arabe (1990) et enfin La raison éthique arabe (2001).

Mohammed Abed Al-Jabri et Mohammed Arkoun, deux penseurs majeurs de la pensée dite arabo-musulmane

     Aucune référence aux textes de Mohamed Arkoun sur ce qu’il appelle l’islamologie. Ce penseur a entamé une critique de la raison islamique et a analysé  l’impensable et l’impensé dans la pensée islamique contemporaine dans Pour une critique de la raison islamique (1984), l’Islam, moral et politique(1986). Des recherches que nous estimons  susceptibles d’aider à la compréhension du fait islamique qui aurait pu aider Claude Simard à comprendre le patrimoine culturel arabo-musulman. 

     Enfin, pour éviter de tomber dans la vision islamo-centriste qui a noirci la pensée et le mode de vie préislamique appelé ar al-Jāhilīya — la période antéislamique—  qui veut dire en arabe littéralement l’âge de l’ignorance que beaucoup de spécialistes en littérature considèrent comme l’Âge d’or de la langue arabe et estiment, à juste titre, que la poésie est le genre littéraire le plus représentatif de cette période. La lecture du livre De la littérature préislamique (1927) de  Taha Hussein  sur cette période est, à notre avis,  très constructive pour déconstruire le mythe fondateur de tous les préjugés et stéréotypes méprisant tout ce qui n’est pas islamique. D’autant plus  que le refus de certaines valeurs et principes fondateurs de la modernité par la plupart des musulmans qui vivent en minorité dans des sociétés occidentales ou à majorité musulmane en terre d’islam se nourrissent de ce mythe. L’écrivain et essayiste égyptien a analysé cette dimension culturelle de la période préislamique en cartésien qui croit profondément « que la méthode de Descartes n’est pas seulement féconde en matière de science, de philosophie et de littérature, mais également dans les domaines de la morale et de la vie sociale»[17]. Comment passer à côté de ce travail critique lorsqu’on souhaite avoir des idées sur la culture des Arabes de la période antéislamique ou préislamique  que bien des musulmans qualifient injustement de période d’ignorance par comparaison au savoir et aux lumières divines de l’islam ? Comment un spécialiste des langues peut-il passer à côté de cette dimension linguistique de cette période  précédant l’islam et parler seulement de leur mode de vie tribal [18] ?  

Méconnaissance des philosophes arabo-musulmans    

    Il ne faut pas être érudit pour réaliser que l’auteur méconnaît manifestement la pensée musulmane; il n’a fait aucune allusion aux écoles kalamites, à l’instar de l’école mutazilite et acharite. Car un détour de cette partie de l’histoire de la pensée musulmane lui aurait montré comment cette dernière école a défendu la thèse de la prédestination au détriment de celle du  libre arbitre défendu  par la première.

    Avec tous les  philosophes que la civilisation a connus, l’auteur s’est contenté de ne citer  que deux philosophes, et ceci dans le but seulement de signaler que c’est la pensée  prônant  la primauté de la foi sur la raison qui s’est imposée dans l’histoire de la pensée musulmane. Il s’agit respectivement du philosophe Averroès (1126-1198) qui a défendu la philosophie et les philosophes dans  Tahafut, al tahafut, ou L’incohérence de l’incohérence, contre les attaques d’Al Ghazali (870-950) surnommé La preuve de l’islam, ce théologien  Acharite et philosophe qui a écrit entre autres Tahafut al-falasifa ou L’incohérence des philosophes  pour critiquer les deux grands et anciens philosophes musulmans, en l’occurrence Al Kandhi et Al Fârâbî. Le philosophe algérien Nabhani Koribaa écrit à propos d’Averroès dans un style poétique qui résume sa pensée et sa vie:

 

Averroés fut en son temps

Le meilleur des représentants

De la rationnelle pensée;

Du sage il vécut l’odyssée

En y subissant avec cœur

Le pire comme le meilleur[19].

     Ce qui est étonnant chez Claude Simard est qu’il n’a pas  dit un mot sur la pensée d’Ibn Taymiya, la référence par excellence de la plupart des islamistes. La littérature que les Djdihadistes algériens ou autres produisaient pour justifier leur violence est riche en référence à ce penseur controversé. Or, il aurait pu trouver chez ce théoricien de quoi nourrir sa thèse de choc des civilisations et expliquer la haine de l’Autre caractérisant l’islamisme; car ce dernier est pris dans sa logique guerrière.     

      Pas un mot non plus sur la pensée Ibn ‘Arabi (1165–1240), le maître du taçawuff (soufisme) islamique ; une ignorance qui explique pourquoi Claude Simard accepte avec facilité et sans aucun esprit critique l’idée de l’historien britannique David Motadel  que  l’Émir Abdelkader(1808-1883) est un islamiste et que son combat s’inscrit dans la même lignée idéologique  que celle du «groupe Boko Haram, de groupe des Shebabs et l’État islamique qui sèment aujourd’hui la terreur en diverses régions de l’Afrique et du Moyen-Orient»[20]. Une petite recherche sur ce personnage historique lui aurait prouvé le contraire de ce qu’il avance ; l’Émir Abdelkader  considère Ibn ‘Arabi comme son père spirituel ; il est un soufi, ses convictions religieuses n’ont aucune relation  avec les mouvements islamistes d’aujourd’hui. En plus, il ne faut pas perdre de vue qu’historiquement l’Émir Abdelkader a lutté contre le colonialisme français et non pas contre un Occident judéo-chrétien. Car l’histoire garde de ce personnage historique que, loin du contexte de guerre, est une personne qui n’hésite pas à protéger la minorité chrétienne en Syrie, il a fait preuve du summum de la tolérance qu’on puisse attendre d’une personne ouverte sur l’Autre. D’ailleurs, l’auteur sait-il seulement que les Etats-Unis d’Amérique ont appelé une ville, ElKader en l’occurrence, du nom du célèbre émir soufi, pour sa résistance contre la colonisation mais aussi pour sa tolérance ? L’utilisation du mot Ddjihad dans la lutte contre le colonialisme français par l’Émir Abdelkader et par la suite par le FLN dans la guerre de libération  n’est pas un signe d’une appartenance à l’idéologie islamiste. Les Étas-Unis eux-mêmes mêmes ont ultilisé le concept augustinien de la guerre juste pour envahir l’Irak en 2003 ; doit-on pour autant en tirer des conclusions aussi hâtives ?  

       Nabhani Koribaa fait un portrait poétique d’ Ibn ‘Arabi en ces mots :

Ibn-Arabi, ce grand mystique,

Fervent de la contemplation,

Négligea le progrès qu’implique

Toujours la civilisation

Car en nous collant au Mystère

Il nous éloigna de la Terre

Généralisation abusive[21]

Généralisation abusive  

  L’auteur a, pensons-nous, la tendance facile à la généralisation, à l’essentialisation qui néglige la variabilité du réel, sans avoir le moindre souci quant à l’incompatibilité de ses propos avec quelques faits historiques avérés. Par exemple, il dit à propos des États des pays musulmans que  «tous les États musulmans sont d’essence théocratique en ce qu’ils soutiennent officiellement l’islam de diverses façons»[22].

      Une petite réflexion par l’absurde est de mise pour mettre en évidence la fragilité de son argument. Supposant que c’est vrai et posons-nous la question suivante : si tous  les États dans le monde musulman ont une essence théocratique, comme l’auteur le dit l’auteur de L’islam dévoilé, pourquoi donc les islamistes  d’il y a trente ans et d’aujourd’hui,  adeptes de  Sid Qotb, auteur du Jalons sur la route de l’islam (1964), appellent  au Djihad contre ces États qu’ils n’hésitent pas de surcroît à  désigner  par le terme de taghut (tyrannie)?          

     Il ne faut pas ignorer que chez ces islamistes ces États n’ont rien d’islamique du moment qu’ils sont fondés sur des lois humaines. Contrairement à ce que Claude Simard allègue pour beaucoup d’islamistes ces États ont une essence occidentale, voire coloniale. C’est pour cette raison que l’État égyptien chez Qotb est objet de takfir, c’est-à-dire d’anathème, car à son époque l’État égyptien nassérien comme beaucoup d’États dans le monde dit musulman étaient des États socialistes, voire des États-nations qui tirent leurs fondements philosophiques de la modernité. C’est cette idée de takfir des États que certains islamistes utilisent pour mobiliser leurs troupes pour un Djihad dans les terres de l’islam contre les États et tous ceux qui les représentent et les défendent.  Si l’on veut parler d’essence, dans ce cas-ci, il est acceptable d’évoquer l’essence socialiste et moderne des États   et non pas théocratique et cela, à notre sens,  est vraisemblablement valable pour beaucoup de pays appartenant au monde dit musulman. 

Conclusion

  En guise de conclusion, nous pouvons dire que l’essentialisme adopté par l’auteur ne résiste pas à l’historicité des faits humains et démontre  la stérilité de cette approche que Karl Popper a dénoncée dans Société ouverte et ses ennemies. Ainsi, faute de procéder par une méthode déductive rigoureuse, l’auteur est tombé dans la facilité de la justification qui consiste à ne sélectionner de la réalité historique que les faits correspondant aux définitions qui sont les siennes et, bien pire, aux préjugés et stéréotypes très répandus. En réalité, il n’est pas dans une démarche de déduction que l’essentialisme implique, il est dans une démarche de justification qui ne se soucie guère de la façon avec laquelle les idées générales ou préjugées qu’il a épousées ont été construites. L’auteur ne décrit pas comment ce qu’il qualifie d’islam dans la culture musulmane se comporte selon les circonstances ; il le décrit comme une chose immuable qui échappe aux variations de l’histoire. Pourtant, l’auteur nous parle dans ce livre de l’islam dans l’histoire, autrement dit,  selon lui, de l’islamisme.

      Néanmoins, il y a lieu de signaler que malgré  toutes ces critiques qui sont majoritairement d’ordre méthodologique, il reste que nous partageons l’ensemble de mesures que l’auteur propose pour encadrer et prévenir les débordements de l’islam. Ce que nous avons soulevé comme lacunes est loin de  nous décourager de croire à la possibilité de critiquer l’islam et l’islamisme; au contraire, elles renforcent en nous la conviction qu’il est possible  d’entreprendre une démarche intellectuelle très critique à  l’égard de l’islam et de l’islamisme sans s’enfoncer aveuglément dans un essentialisme primaire très critiqué dans les sciences sociales. Nous croyons aussi qu’il est possible d’imposer des règles susceptibles de contraindre l’islam et l’islamisme à respecter la neutralité des institutions de l’État et de reléguer la religion à la sphère privée.

Par Ali Kaidi (docteur en philosophie politique) 

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[1] George Corm, Orient- Occident, La fracture imaginaire, Paris, La découverte, 2002,pp.26,27

[2] Mitchell Timothy, «McJihad: Islam in The U.S. Global Order», In  Social Text 73, Vol. 20, No. 4, Winter 2002. Copyright © 2002 by Duke University Press,p.3

[3] Ibid.

[4] Ibid

[5] Ibid

[6] Ibid.,p.10

[7] Claude Simard et Jérôme Blanchet-Gravel, L’islam dévoilé, suivi de Le différentialisme et l’islam imaginaire, Québec , Dialogue Nord-Sud,  p.71

[8] Ibid.

[9] Claude Simard, op.cit.,p.163

[10] Ibid.p.164

[11]Youssef al-Qardawi, L’extrémisme laïc  au défi de l’islam(le modèle de la Turquie et de la Tunisie), Caire,  Dar achourouk , 2001, p.11  

[12] Ibid

[13] Lettre de Dr Al-Qardawî au Président français Jacques Chirac : http://www.islamophile.org/spip/Lettre-de-Dr-Al-Qaradawi-au.html.

[14] Youssef al-Qardawi, op.cit., p.16 

[15] Muhammad Saïd al-AchmawiL’islam politique, Algérie : ENAG, 1990 , p.5

[16] Ibid.

[17] Cité par  Luc Barbulesco, « L’itinéraire hellénique de Tâhâ Husayn », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 95-98 | avril 2002, mis en ligne le 12 mai 2009, consulté le 08 novembre 2015. URL : http://remmm.revues.org/237.

[18] Claude Simard, op.cit., p.21

[19] Nabhani Koribaa ,Philosophie de l’humanité, Paris, PUBSUD, 1995 p.60

[20] Claude Simard, op.cit., p.34

[21] Nabhani Koribaa, op.cit,p.19

[22] Claude Simard, op.cit.,p.155

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