Quand meurent les «historiques», l’histoire devient bien-vacant

Le Récit national du régime a désormais la gloire de la version unique. On peut, désormais, raconter n’importe quoi, absolument et usurper n’importe quel grade et faire élire comme fondateur du FLN n’importe quel vendeur de lots de terrain. On dira que cela n’a pas attendu la mort d’Aït Ahmed et cela est vrai. Mais aujourd’hui, on enterre cet homme pour consacrer la mort de l’histoire et le règne du racontar. Aussi.

   L’enterrement et les condoléances pour Aït Ahmed font l’unanimité. Et même le régime, en dépit de sa longue tradition de dénis, disgrâces, trahisons et fourberies assassines, a salué l’homme, son destin, son symbole et son parcours. Assis au fond de la tasse de café national, on peut légitimement se demander qu’est-ce que la dictature molle trouve à ce mort illustre ce qu’elle ne lui a jamais trouvé vivant? Un ami interrogea même sur les intentions (toujours) du pouvoir qui, aujourd’hui, récupère la dépouille et veut en faire un salut et un hommage vibrant. Pourquoi? Réponse multiple : d’abord parce qu’on ne peut pas se permettre d’accentuer encore les divisions et les régionalismes qui ont déjà sali l’épopée de la guerre de libération. Certains jouent le jeu de l’union nationale transcendante qui fera oublier les printemps berbères et leurs bilans de tués. Parce que le régime a toujours ce sentiment d’infériorité de celui qui a rejoint la révolution à la dernière heure et veut, par l’hommage, faire oublier le grade et la datation à l’échelle du 1er novembre. Parce que l’hommage est une obligation et que même une dictature molle se sent le devoir moral de rendre le salut à un illustre fondateur. Parce que d’autres raisons.

Hocine Ait Ahmed au milieu de la photo (1926-2015), l’un des pères de la révolution algérienne, éternel opposant au régime algérien et un grand militant pour la démocratie en Algérie

 L’essentiel est cependant dans le décès : par sa mort, Aït Ahmed clos le chapitre de la seule dissidence incommodante : celle d’un père de la Révolution face à ceux qui l’ont détournée, volée. Du point de vue du récit national, la version du régime était toujours fausse tant qu’un Père de la révolution était vivant. Il était la preuve physique d’un détournement de sens. Son opposition était celle d’une histoire, pas celle d’une formation. Il était le corps adversaire, la preuve vivante d’une infamie.

     Les révolutions ont ceci d’habituel qu’elles n’aiment pas les dissidences ni la survie des premiers compagnons. La Révolution devenue dictature ne peut fonder le Récit que par la purge. L’unanimité suppose la purification. Le mythe ne tolère pas les témoins premiers du caractère mortel de l’usurpateur devenu Père du peuple.

    Dans notre cas, Aït Ahmed doit donc être dignement enterré par le Régime. Cela clos le chapitre le plus gênant du Récit consacré, cela consacre une «légitimité» désormais sans brèche et cela donne de la stature à la dictature qui sera enfin sans témoin gênant. Le FLN de Tliba est dorénavant Absolu. Il est seul sur scène. Il est sans témoin, il peut se permettre le grossier comme le loufoque. L’enterrement d’Aït Ahmed est voulu «national» parce que le devoir l’impose mais aussi parce qu’il va assurer le soulagement : les faux vétérans sont enfin sans détracteurs ni contradicteurs. Le Récit national du régime a désormais la gloire de la version unique. On peut, désormais, raconter n’importe quoi, absolument et usurper n’importe quel grade et faire élire comme fondateur du FLN n’importe quel vendeur de lots de terrain. On dira que cela n’a pas attendu la mort d’Aït Ahmed et cela est vrai. Mais aujourd’hui, on enterre cet homme pour consacrer la mort de l’histoire et le règne du racontar. Aussi.

Par Kamel Daoud (lien)

1 comment for “Quand meurent les «historiques», l’histoire devient bien-vacant

  1. aghyulnegh@gmail.com
    January 8, 2016 at 09:43

    En 1963, feu Ait-Ahmed est le premier Kabyle de l’histoire à engager une lutte armée contre les Janissaires d’Alger, malheureusement, cette action n’a pas atteint ces objectifs immédiats, puisque juste après la fin des hostilités l’élite et les intellectuels Kabyles ont subis toutes les formes de répression par la sécurité militaire avec un racisme virulent véhiculé par les médias du parti unique.
    Mais ce mouvement armé de 1963, avait constitué le socle principal et un point de repaire pour les générations futures qui ont déclenché les mouvements de revendication identitaire des années 1980 et 1990.
    Les janissaires d’Alger n’ont jamais pardonné à feu Ait-Ahmed d’avoir osé les combattre sur le plan militaire (Voila un exemple à méditer)

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