La gestion inéquitable de la co-officialité linguistique en Algérie et le risque d’un dérapage à la Sri-Lanka

From Dr Racid At Ali UQasi

 sri lanka

1-Introduction

Dr. Hocine Toulait, spécialiste des politiques publiques en matière des langues officielles au Canada, a fait une excellente analyse ces derniers jours dans la presse au sujet de la nouvelle constitution algérienne, qu’il considère à juste titre comme une petite porte pour tamazight et de gros verrous pour protéger l’arabe. Il a mis l’accent sur un certain nombre de subterfuges qui risquent de poser encore plus de problème au lieu de résoudre la problématique linguistique, non encore résolue depuis la crise berbériste de 1949. Dr. Hocine Toulait a mis l’accent plus particulièrement sur l’adverbe  «ÉGALEMENT» pour la langue tamazight et l’article «LA» pour la langue arabe pour annoncer l’officialisation des deux langues.

Personnellement j’ai cherché des constitutions d’un certain nombre de pays pour trouver l’équivalent de la situation algérienne actuelle. J’ai trouvé que le cas de Sri Lanka est celui qui se prête le mieux en termes de subterfuges constitutionnels pour échapper au règlement sain de la crise identitaire. Je me suis donné la peine d’un tel effort de recherche, dans l’espoir de voir le projet de loi annulé ou revu et corrigé dans le bon sens pour éviter au pays le sort de Sri Lanka. En effet ce pays a connu un conflit fratricide qui a duré 40 ans et laissant plus de 100 000 morts depuis 1972, pour cause justement de simples mots comme «ÉGALEMENT» et «LA».

Dans ma précédente analyse envoyée à la presse et intitulée «La nouvelle constitution algérienne versus celles du Canada, Suisse et d’Afrique du Sud», j’ai pris des constitutions de 3 pays modèles dans la résolution des conflits identitaires, qui leur ont permis d’y aller de l’avant vers le la stabilité institutionnelle, le développement et la bonne gouvernance.  Des pays desquels l’Algérie doit s’inspirer si elle ne veut pas sombrer dans le cauchemar sri lankais.

2-Le Sri Lanka et la problématique linguistique

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Le nationalisme cingalais est allé jusqu’à changer le nom du pays le 22 mai 1972: le Ceylan est devenu le Sri Lanka, mot cingalais signifiant “pays resplendissant”. Les arabes avaient nommé cette ile Serendib ou Serendip.

Le Sri Lanka est un pays d’Asie situé dans l’océan Indien à quelques dizaines de kilomètres du sud-est de l’Inde avec une superficie de 65 610 km2 et une population de quelques 20 millions habitants. Il a connu avant 2009 une guerre civile sans fin depuis le départ du colon britannique en 1956 pour cause d’une gestion non équitable des deux langues parlées au pays, que sont le cingalais parlé par environ 74% et le tamoul avec 26% de locuteurs.

En effet en 1956, la Loi n ° 33 de la constitution avait déclaré que le cingalais est la seule langue officielle du pays, en remplacement de l’anglais qui avait été imposée en vertu de la domination coloniale britannique.

Les Tamouls et le parti souverainiste tamoul TAK, n’ayant pas admis une telle situation, organisaient souvent des manifestations pacifiques contre l’usage d’une seule langue officielle. Le gouvernement Sri Lankais, trop ségrégationniste envers eux, répondait à chaque fois violemment. Par exemple en 1958 un programme de pillage anti-tamoul a fait 500 victimes, mais le gouvernement répondait aux doléances de la population de langue tamoule, en l’adoptant, avec des dispositions spéciales de la Loi, comme langue officielle seulement dans l’Est du pays et dans le Nord à majorité tamoule.

Depuis la guerre civile n’a cessé de prendre de l’ampleur particulièrement à partir de 1983 avec la naissance de l’organisation des Tigres Tamouls, ou les LTTE (Tigres de libération de l’Eelam tamoul). Ce qui a poussé le gouvernement à procéder au 13e amendement introduit en 1987 de l’article 18 de la Constitution de 1978 en déclarant que “la langue officielle du Sri Lanka est cingalais” tandis que “tamoule «DOIT ÉGALEMENT TRE» une langue officielle” avec l’anglais comme “langue de lien”.

Bien que cette loi reconnaisse à la fois le cingalais et le tamoul comme langues officielles, le libellé «DOIT ÉGALEMENT TRE» était encore controversé. Les Tamouls l’ont perçu comme faisant référence à la langue tamoule comme étant de seconde zone. Le gouvernement procède encore une fois en 1988 avec le 16e amendement de la constitution en corrigeant la duperie avec : “Le cingalais et le tamoul sont les langues de l’administration dans tout le Sri Lanka”.

Étant donné que les privilèges accordés à la langue cingalaise sont plus importants que ceux accordés  à la langue tamoule la guerre n’a pas cessé jusqu’au 17 mai 2009, soit le jour de la mort du leader des LTTE Velupillai Prabhakaran. Quelques jours après le chef de l’État srilankais Mahinda Rajapakse, cherchant l’apaisement, a mis un terme définitif à un conflit qui a duré 40 ans laissant plus de 100 000 morts. Depuis il a mis en place des politiques linguistiques plus justes pour éviter des divisions au sein des deux ethnies qui composent le Sri Lanka.

3-La réconciliation

Un processus de réconciliation post-conflit a été reconnu dans le rapport de 2011 produit par la commission LLRC (Commission des leçons à tirer et de la réconciliation) nommée par le gouvernement sri-lankais. Le rapport, initialement publié en anglais, est seulement devenu disponible en cingalais et en tamoul dès Août 2012.

La commission LLRC a recommandé par exemple que l’apprentissage de la langue de l’autre devrait être une partie obligatoire du programme scolaire, un outil essentiel pour assurer des changements d’attitude entre les deux communautés. Enseigner aux enfants Tamouls le cingalais et le tamoule aux enfants Cingalais se traduira par une plus grande compréhension de la culture des autres.

LLRC a recommandé aussi la bonne mise en œuvre de la politique linguistique en assurant la maitrise du trilinguisme, le cingalais, le tamoul et l’anglais, qui est une vitale pour les générations futures. Une éducation trilingue permettra aux enfants de bas âge à se comprendre mutuellement et donc résoudra des conflits à l’avenir.

Des mesures ont été prises pour atteindre les objectifs du rapport LLRC. Le gouvernement a mis en œuvre un certain nombre de mécanismes institutionnels pour permettre une implémentation efficace des deux langues officielles au niveau national. A titre d’exemple, il convient de citer la création du département des langues officielles, le ministère des Langues nationales et de l’Intégration sociale et la commission sur les langues officielles à l’exemple du Canada.

4-Conclusion

Les politiciens algériens (le constat est aussi valable pour le Maroc, ainsi que tous les pays de la Tamazgha), ont besoin d’étudier le problème linguistique du Sri Lanka en profondeur, et faire de leur mieux pour éviter les situations dans leurs propres pays de sorte que les composantes linguistiques amazighes démunies de leurs droits ne seront pas forcées de recourir à des méthodes extrêmes pour réaliser leurs aspirations légitimes. Ils doivent savoir que les politiques linguistiques qu’ils ont calquées de la constitution française avec le modèle jacobin et d’une langue officielle unique, est un échec patent dans le monde. Le Sri Lanka a corrigé le tir après une perte  de100000 morts. Le nombre de pertes aurait été encore plus prononcé si la problématique religieuse avait été posée. Fort heureusement, la constitution sri-lankaise garantit la liberté de culte même si les bouddhistes  représentaient la majorité écrasante de la population.  En effet la constitution de 1972 n’a pas donné au bouddhisme le statut de «Religion de l’état» comme c’est le cas en Algérie et dans la plupart des pays de Tamazgha.

Les amazighs sont maintenant très nombreux à réaliser que la place de choix réservée à l’article «l’Islam, religion de l’état» dans les constitutions des pays qu’on leur a volé, n’est qu’une ruse de plus utilisée pour renforcer le déni identitaire et l’arabisme. Il en veut comme preuve les articles 2 (l’Islam, religion de l’état) et 3 (L’Arabe est LA langue nationale et officielle) de la nouvelle constitution algérienne. Mais aussi l’article 178 pour ce qui est des alinéas 3 (ne pas porter atteinte à l’Islam, en tant que religion de l’État) et 4 (ne pas porter atteinte à l’Arabe, comme langue nationale et officielle). Notez l’association Islam-Arabe, qui aux yeux des gouverneurs des pays de Tamazgha doivent toujours aller de pair comme le couple chaussures-chaussettes. Parce qu’à leurs yeux l’Islam est la meilleure garantie de la préservation de la langue arabe en terre Amazighe et pour l’éternité (d’après eux bien sûr).

Si les décideurs de ces pays, qui tiennent par la force,  ne sont pas sages, visionnaires et sensibles à la réalité linguistique et ne cessent pas de jouer avec la religion (qu’ils ne pratiquent même pas), leurs pays sont condamnés à connaitre une instabilité durable, et donc un sous-développement qui va ravager leurs pays et eux avec. La Tamazgha de Massinissa et Jugurtha, dont la superficie est presque celle du Canada, mérite-t-elle un tel sort?

Dr. Racid At Ali uQasi

Canada, 08 janvier 2016

2 comments for “La gestion inéquitable de la co-officialité linguistique en Algérie et le risque d’un dérapage à la Sri-Lanka

  1. aghyulnegh@gmail.com
    January 11, 2016 at 07:55

    Les torchons des baathistes xénophobes n’atteindrons jamais les sommets du protecteur ” DJURDJURA”, les Kabyles sont jalousés par ceux qui n’ont que l’arrogance comme argument, (les sans identité) ils font tout pour plaire à leur faux frères du Moyen Orient qui les considèrent comme des arabes de seconde zone, avec toutes les bassesses et les humiliations subies par les Arabes actuellement à travers les lâchetés et crimes crapuleux commis par DAESH et compagnies, IL N-YA PAS DE QUOI ETRE FIER D’ETRE UN ARABE.
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    Pour recouvrir notre souveraineté nous devons nous unir et passer à l’action, il n-y-a pas 36 chemins
    Les exemples sont légion à travers l’histoire des peuples opprimés.
    Regardez les Kurdes (victimes des accords Arabo- Franco-britanniques dits « Sykes Picot » de Mai 1916.), Ils ont subis le même sort que les AMAZIGH; ils ont crée un mouvement armé « les PESHMERGAS » en IRAK qui a combattu l’armée du baathiste SADDAM Hussein, et en Turquie le PKK de Abdullah Öcalan qui combat depuis toujours l’armée du diable ERDOGAN et son clone DAESH. Ils finiront par créer leur propre Etat un jour ou l’autre, c’est l’unique destinée de tout peuple qui passe à l’action armée. TANEMIRT.

    • Anonymous
      January 11, 2016 at 11:06

      C’est ce qu’attend le pouvoir algerien car il est maitre de ce terrain

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