Légitimité historique prônée par le pouvoir algérien versus légitimité démocratique défendue par Ait Ahmed

L’Algérie est dirigée depuis 1962 par un régime et une classe politique issus du mouvement de libération. C’est contre ce régime que le feu Hocine Ait Ahmed s’est levé juste après l’indépendance pour mener une opposition  au nom du pluralisme politique, de la démocratie  et par conséquent agir au nom d’une autre légitimité; au nom d’une légitimité démocratique  qui n’est pas préconçue ou donnée par l’histoire, mais qui est à construire. Contrairement aux légitimités traditionnelles; elle  se fait et se défait selon la volonté générale du peuple… 

   

   Le problème de légitimité est au cœur du débat politique en Algérie depuis l’indépendance. La mort d’Ait Ahmed le soulève de nouveau et avec pertinence. Le triptyque wébérien de légitimité ou de domination légitime – légitimité traditionnelle, charismatique et légale-rationnelle- qui explique les rapports de force verticaux caractérisant la politique institutionnelle et le maintien de la domination  n’exige pas de nous, si on veut l’appliquer à la réalité politique algérienne, de représenter  sous une seule catégorie la légitimité du pouvoir en place et de la définir à partir d’un seul type de domination. Au contraire, cette théorie  nous invite à faire une approche à partir des trois types de légitimité à la fois. Car le pouvoir en place en Algérie et dans beaucoup de pays dits arabes est hybride et très complexe pour qu’il soit cantonné dans une seule catégorie ; il est une sorte de synthèse opérationnelle des trois types de légitimité. D’autant plus que la légalité que le modèle de l’État moderne purement institutionnel  offre n’a pas encore remplacé définitivement les deux autres légitimités que beaucoup d’observateurs estiment, à partir d’une vision évolutionniste, qu’elles sont archaïques et dépassées, voire sans effet. Or, les trois types de légitimité ne sont pas aussi étanches qu’ils puissent l’être ; au contraire,  ils représentent les différentes strates du discours du dominant ; elles ont des zones communicantes que n’importe quel détenteur du  pouvoir peut exploiter pour consolider sa domination. 

     En effet, la réalité de l’État algérien  est beaucoup plus complexe et admet à des degrés divers les trois types de légitimité. Le caractère hybride et complexe de cet État  contraint les détenteurs du pouvoir par pur pragmatisme  à se ressourcer  des trois types de légitimité afin d’éviter leur recours systématique  à la violence pour imposer le respect de leur autorité et par la même occasion légitimer l’usage de la violence lorsqu’ils en jugent la nécessité.

Ben Bella et Boumédiène

    Quoi qu’il en soit, chaque fois que l’on s’interroge sur les fondements qui « légitiment » l’obéissance au pouvoir en place depuis 1962 en Algérie, autrement dit sur la relation dominants dominés en politique, on rencontre forcément et tout le temps ces trois types de légitimité qui se bousculent, se rejettent et souvent se complètent et se combinent selon les conjonctures  pour mieux contrôler  les rapports de forces politiques.

La problématique de la légitimité en Algérie 

    La question de légitimité est au cœur de la philosophie politique moderne. La théorie du contrat social est l’une des plus influentes tentatives qui a donné quelques réponses et explications. Dans l’ensemble, cette théorie prône l’idée que la légitimité politique du souverain vient du consentement  de la multitude; c’est-à-dire elle est profane, elle découle précisément de ce que Rousseau qualifie de contrat social et non pas d’un certain droit divin.

   Étienne de La Boétie a traité cette problématique dans Discours de la servitude volontaire et il nous  propose  le concept de servitude volontaire pour nous définir la domination politique et nous expliquer les mécanismes d’obéissance. Cette expression qui nous propose est une figure de style semble contenir une contradiction évoquant, à notre sens, la complexité des comportements humains, à cause  du sens que  les deux  mots la composant suggèrent. En effet, ces deux mots forment un oxymore. Le premier implique la contrainte, voire la privation de liberté; le deuxième, en revanche, suppose la liberté et l’indépendance. En effet, l’une des définitions que Larousse donne de la servitude exprime cette privation de liberté, il y est dit que la servitude est la : « Nécessité, obligation qui est ressentie comme une limitation, une atteinte à sa propre liberté». Pour le deuxième mot, volontaire, Larousse dit  que c’est ce «Qui résulte d’une décision librement choisie et non imposée».

     Cet humaniste du XVIe siècle  décrit cette tendance à obéir chez les dominants en disant :

    Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel[1].

             

   Cet étonnement est encore de rigueur. Il nous pousse aujourd’hui à poser des questions fondamentales concernant la domination politique en général, mais aussi il nous invite a s’interroger sur des questions qui ont  trait au  pouvoir en Algérie. Aristote ne disait-il pas que : « C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques»[2]. Bref, il est légitime de se demander pourquoi doit-on obéir aux gouvernants. C’est ce même étonnement face à ce phénomène humain, politique et social qui est à l’origine de la sociologie de la domination. Cette sociologie qui a fait, selon Michel Messu, de la domination un principe d’explication [3] que l’on retrouve dans les approches marxiennes et bourdieusiennes. Le concept d’idéologie chez le premier et le concept habitus renvoient respectivement, comme  Michel Messu le souligne,  au concept servitude volontaire, précisément à l’idée de l’habitude qu’Étienne de La Boétie a utilisée pour nous expliquer cette tendance à l’obéissance. Michel Messu dit à ce propos:

 

    Transformons l’habitude en idéologie et nous obtenons le processus par lequel la soumission se fait fondamentalement de manière indolore. Idéologie dominante ou opium du peuple, c’est toujours processuellement de la servitude volontaire. Ajoutons, avec l’habitus bourdieusien un mécanisme psychologique de duplication par une procédure d’intériorisation/extériorisation, et la servitude volontaire devient la trame sur laquelle vont pouvoir se penser tous les rapports sociaux[4]

   Les dirigeants de l’État algérien utilisent la légitimité traditionnelle lorsqu’ils voient que celle-ci est en mesure de justifier leurs choix politiques. C’est dans cette perspective que l’arabité, l’islamité et aujourd’hui timidement l’amazighité deviennent par la force des choses, à des degrés différents, trois éléments suscitant des croyances immémoriales et incontestables en leurs valeurs. Car le projet de constitution d’aujourd’hui a essentialisé deux de ces éléments, précisément ceux qui représentent la culture dominante: l’arabité et l’islamité. Les architectes de la  nouvelle constitution veulent les éterniser et affirmer en même temps leur suprématie sur les autres dimensions de l’histoire des Algériens. Ces trois mythes sont institutionnalisés  et hiérarchisés  par le régime et utilisés comme ressources idéologiques pour assurer  sa continuité et maintenir le rapport de force tel qu’il s’est imposé juste après l’indépendance.

     Avec l’inclusion de ces trois dimensions culturelles dans un discours officiel qui cherche une unité nationale via le paradigme État-nation jacobin engendré par la modernité, le pouvoir en place tente tant bien que mal de réduire la possibilité de rébellion au nom d’une «sous-culture», c’est-à-dire d’une culture non reconnue et intégrée  par les institutions qui risque de fragmenter cette unité imaginée et fantasmée depuis le mouvement national  dans une logique de résistance d’une nation dominée à une nation dominante. C’est ce qui explique la tendance du pouvoir à institutionnaliser l’amazighité qu’il a laissée exister et se développer en dehors de son autorité. Dans l’ensemble, la domination  traditionnelle puise sa légitimité de l’habitude qu’ont  les personnes à respecter certains éléments de leur culture. L’organisation de ces éléments dans un discours englobant est susceptible de provoquer chez les personnes qui les respectent une certaine prédisposition à l’obéissance et chez les détenteurs du pouvoir à agir conformément à ce que les dominés attendent d’eux, c’est-à-dire selon l’idée qu’ils se font de leur fonction. À ces trois mythes s’ajoute un quatrième qui s’est construit récemment, il fait référence à des événements historiques remontant à la période coloniale.

Une constitution qui réaffirme la suprématie de l’arabo-islamisme

     En général, la domination qui puise sa légitimité dans la tradition a tendance à produire des institutions politiques qui ressemblent à la société, même si cela, à notre sens, se heurte à  la dimension progressiste caractérisant le socialisme de l’État à l’époque de Ben Bella et de Boumédiène. La nouveauté contraint  ce mythe  à se positionner et à se construire par rapport aux trois mythes qui l’ont précédé et qui, en plus de leur institutionnalisation, se sont enracinés dans  la société et ont pris une place importante  dans l’imaginaire collectif des Algériens, plus particulièrement l’islamité et l’arabité, deux éléments de culture et de l’histoire algérienne qui ont été mis en avant et pris en charge par la rhétorique  du mouvement national et du discours officiel de l’État algérien post-indépendant au détriment de l’amazighité. Cette dernière  n’est pas au bout de ses peines, il n’est  reconnu comme langue nationale que récemment. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle est  promue  dans l’avant-projet de la nouvelle constitution pour prendre le statut de langue officielle, mais pas de même nature et surtout autorité que celui de l’arabe.      

      Ces mythes se sont  mêlés à la légitimité historique d’une façon arbitraire dans le but de fabriquer un consensus facilitant la vision de l’unité propre au discours dominant. Ce dernier fonde l’unité culturelle sur une unité politique. L’avant-projet de la nouvelle constitution réaffirme la suprématie de cette tendance arabo-islamiste et tend à l’éterniser. Ses rédacteurs ne se contentent pas du fameux article 2 que nos trouvons au sein de toutes les constitutions et qui stipule que «L’Islam est la religion de l’État», et de l’article 3 qui énonce que «L’Arabe est la langue nationale et officielle»; notez bien la précision en ce qui concerne ce dernier élément dans cet avant-projet de la nouvelle constitution : «l’arabe demeure la langue officielle de l’État», autrement dit la seule à l’être. Mais en même temps il réitère cette tendance arabo-islamique  en la rattachant à la légitimité historique, sans se soucier des raccourcis falsificateurs et trompeurs. En effet, il est écrit noir sur blanc dans cette nouvelle constitution que «L’Algérie, terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain, s’honore du rayonnement de sa Révolution du 1er Novembre et du respect que le pays a su acquérir et conserver en raison de son engagement pour toutes les causes justes dans le monde». Dans cet énoncé qui identifie l’histoire et la géographie de l’Algérie, nous ne pouvons que constater un déni clair de l’amazighité. L’Algérie est musulmane, maghrébine, arabe, méditerranéenne  et africaine, voire mondiale,  mais elle n’est pas amazighe ou berbère.

     En outre, dans le préambule, les rédacteurs de ce texte affirment  le croisement entre les différents éléments de l’histoire et de la culture de l’Algérie ; ils ont écrit:« Le 1er Novembre 1954 aura été un des sommets de son destin. Aboutissement d’une longue résistance aux agressions menées contre sa culture, ses valeurs et les composantes fondamentales de son identité que sont l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité, dont l’État œuvre constamment à la promotion et au développement de chacune d’entre elles, le 1er Novembre aura solidement ancré les luttes présentes dans le passé glorieux de la Nation». Et dans son  article 9 ils confirment  cette réalité idéologique en interdisant aux institutions : «les pratiques contraires à la morale islamique et aux valeurs de la Révolution de Novembre».

    Ainsi, les dirigeants d’aujourd’hui se sont-ils montrés fidèles à l’esprit de toutes les constitutions que l’Algérie a connues; ils imposent une seule lecture de l’histoire de l’Algérie et une seule représentation possible de son identité pour agir politiquement d’une seule façon sur son  destin. Le parti unique et la pensée unique de l’époque  de Boumédiène sont toujours en vigueur.  Ce type de légitimité contraint  les dirigeants à agir sur le présent et déterminer le futur selon la tradition, c’est-à-dire selon  ce que leurs aïeux leur ont laissé comme coutumes, habitudes et opinions. Et pourtant, la constitution en vigueur stipule clairement dans l’article 11 que « L’État puise sa légitimité et sa raison d’être dans la volonté du peuple». Mais la réalité est autre chose, car le moyen que devrait utiliser ce genre de légitimité pour se réaliser ne fonctionne pas normalement, il est perverti et discrédité par la fraude. Ce qui n’aide pas à renforcer le lien démocratique entre les gouvernants et les gouvernés. 

    Par ailleurs, les détenteurs du pouvoir ne se sont pas empêchés de faire appel à la légitimité charismatique, le zaimisme caractérisant les régimes autoritaires des États dits arabes  dans l’exercice du pouvoir pour régler les quelques perturbations que la crise de légitimité provoque de temps à autre ; le cas des présidents Ben Bella, Boumédiène, Boudiaf et de Bouteflika en dit beaucoup sur ce rapport. Tous ces présidents sont arrivés au pouvoir dans des contextes de crise. Le pouvoir en place s’est construit une légitimité qui puise ses valeurs dans le mouvement de libération que le FLN a encadré et dans la glorification de l’indépendance.      

Le combat d’Ait Ahmed contre la légitimité historique    

     L’Algérie est dirigée depuis 1962 par un régime et une classe politique issus du mouvement de libération. C’est contre ce régime que le feu Hocine Ait Ahmed s’est levé juste après l’indépendance pour mener une opposition  au nom du pluralisme politique, de la démocratie  et par conséquent agir au nom d’une autre légitimité; au nom d’une légitimité démocratique  qui n’est pas préconçue ou donnée par l’histoire, mais qui est à construire. Contrairement aux légitimités traditionnelles, elle  se fait et se défait selon la volonté générale du peuple.

Hocine Ait Ahmed

     Ait Ahmed était un fervent défenseur de la sortie de la légitimité historique dans l’exercice du pouvoir politique avec un charisme reconnu qui pouvait le conduire au pouvoir. Ce n’est pas anodin si on lui a fait appel en 1992 avant Boudiaf pour gérer la crise politique que l’arrêt du processus démocratique a engendrée. Et ce n’est pas fortuit aussi s’il a rejeté cette proposition. Son combat pour la légitimité démocratique l’a empêché de suivre la logique de la légitimité traditionnelle, la légitimité historique en l’occurence.

     Certes, il a contesté la légitimité historique du pouvoir en place juste après l’indépendance.  Mais, malheureusement, la mort de ce grand opposant avant que la  légitimité historique cède la place à la légitimité démocratique révèle que la souveraineté fondée sur la représentation populaire est loin d’être une aspiration politique des partis et de la classe politique au pouvoir ou de ceux et celles qui se sont formés dans l’opposition. Il suffit de constater les  commentaires des officiels, gouvernement et opposition, et ceux des simples citoyens en cette occasion  de recueillement pour se rendre compte du paradoxe que la mort  d’Ait Ahmed suscite, et voir que même chez un grand défenseur de légitimité démocratique c’est la légitimé historique et le charisme qui l’emporte sur toutes les autres légitimités. Pourtant, incontestablement, la légitimité démocratique était  le fer de lance de son opposition au pouvoir.

    Certainement, Ait Ahmed voulait que les Algériens se rappellent de lui en tant qu’homme politique qui a milité pour la démocratie et non en tant que chef historique de la guerre de libération. Son choix de ne pas être enterré au cimetière El Alia, dans le carré des martyres, n’est pas chose banale; il a une signification politique. C’est le dernier acte politique contre la légitimité historique instrumentalisée par le pouvoir en place  qu’Ait Ahmed pouvait faire. Mais son acte est marginal par rapport à l’ambiance dominante. Car même la génération qui n’a pas connu la guerre de libération et qui a subi de l’exclusion à cause de son instrumentalisation n’arrive pas à sortir de la logique binaire du discours qui façonne l’imaginaire collectif et le corpus des valeurs communes des Algériens depuis l’indépendance.

   Ainsi, faute d’une légitimité populaire que l’ouverture démocratique et les élections libres et transparentes peuvent garantir, la plupart des partis politiques, voire la quasi-totalité de la classe politique, cherche  leur légitimité dans l’histoire du mouvement national  algérien qui a mené le peuple algérien à l’indépendance. Le paradoxe en cela est que l’on constate la même tendance chez des partis qui se sont constitués après la constitution de 1989  et de surcroît les plus critiques à l’égard de la tendance du FLN à faire de ce discours nationaliste sa chasse gardée depuis l’indépendance. Ce discours a imposé une rhétorique qui catégorise les partis politiques en trois courants. Le premier rassemble les partis et associations dites nationalistes c’est-à-dire le FLN et tout ce qui gravite autour comme forces politiques revendiquant la primauté des valeurs dites nationalistes sur toutes autres valeurs politiques, même démocratiques, comme si le nationalisme qui a libéré l’Algérie du colonialisme prônait des valeurs contradictoires à celles de la démocratie. Le second rassemble les partis politiques et associations qui font du référent islamique l’essentiel de leur idéologie. Pour les adeptes de ce courant, toutes les valeurs politiques doivent être subordonnées aux valeurs islamiques. Enfin, le courant démocratique, ce courant  rassemble les partis et associations qui font des valeurs de la démocratie et de la laïcité l’essentiel de leur idéologie.

     Certaines forces politiques se réfèrent au congrès de la Soummam, d’autres à la déclaration du premier novembre. Enfin, d’autres se revendiquent de la continuité des Oulémas pendant que d’autres se disent des héritiers des communistes du mouvement national. Bref, même les islamistes armés justifient leur rejet violent de ce qu’ils  considèrent provenant de l’occident en prétendant qu’ils sont dans la continuité de l’esprit de la guerre de libération. Car, à leurs yeux, historiquement l’Algérie s’est libérée politiquement de la France, il reste à la libérer culturellement. D’où leur rejet de la langue française, de la laïcité, de la démocratie et de la culture des droits humains universels.

     Cette catégorisation n’est pas aussi claire que certains observateurs le prétendent, les frontières entre les différents courants ne sont pas étanches, elles sont poreuses. Beaucoup de référents et de valeurs sont transversaux; ils ne se limitent pas à un seul courant. Ait Ahmed lui-même, en tant qu’homme politique, très critique envers le pouvoir politique en place, est représenté à partir de la légitimité historique. On rappelle souvent qu’il était l’un des chefs historiques de la guerre de libération. Et le paradoxe,  pour le discréditer, il est souvent qualifié par ses adversaires de traître. En fait, Ait Ahmed est cantonné, malgré lui, dans un discours nationaliste historique qui façonne l’imaginaire collectif des Algériens depuis plus de cinquante ans.

     Aucun parti en Algérie ne se revendique exclusivement d’aucune époque précédant le mouvement national ou simplement d’une légitimité démocratique actuelle. L’histoire de la guerre de libération est très pesante en politique.  La compétition entre les partis consiste à  démontrer lequel d’autre eux est plus proche de l’idéologie qui a déclenché la guerre de libération et conduit le peuple à l’indépendance. C’est dans cet esprit que le pouvoir en place et les opposants se rejettent le qualificatif de traître pour discréditer l’autre, l’opposant et l’adversaire. Ainsi, les autres sont traîtres par rapport à l’esprit et à l’objectif de la révolution.

Sources de légitimité politique de Boumédiène à Bouteflika

Houari Boumédiène: le président algérien qui a gouverné 11 ans sans constitution

      Certes, Boumédiène est arrivé au pouvoir en 1965, par la violence, plus précisément par un coup d’État contre le Président Ben Bella. Les freudiens diraient qu’il lui a fallu tuer le père qui lui faisait de l’ombre avec son statut de héros de la guerre de libération pour le remplacer. Mais historiquement, pour rester au pouvoir, il était contraint de se fabriquer une légitimité, un statut de héros susceptible de faire de l’ombre, à son tour, à d’autres personnes dont le récit de la révolution ne peut ignorer  les noms et actions. Car, comme Rousseau disait «Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir»[5]. Il y a lieu de signaler à ce propos que la fonction de chef d’état-major et de ministre de la Défense sous la présidence  de Ben Bella est pour beaucoup dans la conquête du pouvoir par Boumédiène. L’histoire des États-nations du Tiers Monde démontre que l’alternance au pouvoir se fait généralement pas des coups de force militaire, mais rarement qu’elle se fait pacifiquement.   

     Boumédiène ne sera élu comme deuxième président de la République de l’Algérie post-indépendante qu’en 1976. Il a gouverné en tant que  chef d’État pendant plus dix ans. Il a régné en monarque; il a fait des institutions de simples expressions de sa volonté. Sa parole était loi. Son régime est dans la même lignée idéologique  des régimes nationalistes arabes, progressistes, dotés de structures étatiques avec un pouvoir très centralisé contrôlant la politique, l’économie et la culture. Grâce à la structure militaire sur laquelle ce régime a fait asseoir son pouvoir et sa  continuité dans la même lancée idéologique de son prédécesseur, la dimension berbère de l’histoire, de la culture et de l’identité algérienne a été marginalisée. Alors, une grande partie de la société ne s’estime pas représentée par l’idéologie de l’État, jusqu’à aujourd’hui. 

    Cependant, il fallait que ce nouveau souverain  transforme l’obéissance par la peur et la prudence que la force militaire implique en obéissance volontaire, en quelque sorte en obéissance par devoir qu’une force morale peut impliquer; la servitude volontaire,  dirait Étienne de La Boétie. 

    Alors, en homme politique réaliste, tout en prônant le progrès et les idées de justices sociales chères aux marxistes, le nouveau chef d’État de l’Algérie a été chercher des appuis qualitatifs à son pouvoir principalement dans deux types de légitimité: la tradition et le charisme. Ces deux légitimités lui ont permis de gouverner onze ans sans une constitution qui limiterait son pouvoir et le rendrait  moins personnel, jusqu’à ce qu’il en confectionne une à son profil de militaire. Cette nouvelle constitution donne au président les prérogatives d’être ministre de la Défense, c’est-à-dire pas loin du moyen qui l’a mené au pouvoir. Machiavel aurait été très satisfait de son réalisme politique, car il incarne l’homme et la bête, le centaure Chiron et Achille de la mythologie grecque. En effet, avec cette constitution, l’ancien chef d’État et le nouveau Président essayent de gouverner en usant de la force et de la loi, comme Machiavel le conseille dans Le prince ; car, pour le penseur florentin,  faire de la politique est un combat auquel le prince doit se préparer en cultivant la compétence d’user des deux manières ou armes, la force et la loi en l’occurrence et surtout démontrer  qu’il a cette  capacité de passer d’une force  à une autre sans aucun état d’âme où employer les deux à la fois  quand il juge que cela est nécessaire pour gouverner.

   De la première légitimité, Boumédiène a élaboré la rhétorique du redressement révolutionnaire qui fait référence aux idéaux de la guerre de libération. Il s’est appuyé sur une réinterprétation et instrumentalisation de l’histoire de la guerre de libération pour justifier son pouvoir. Sa participation à la guerre de libération le prédispose à aller dans ce sens,  quand bien même le Président qu’il a lui-même renversé  puisait sa légitimité dans le même récit de la guerre de libération. Ben Bella est l’un des neuf «chefs historiques». Le préambule de la constitution de 1963 montre clairement cette tendance des dirigeants à chercher de la légitimité dans l’histoire de la guerre de libération.  Ainsi, en dépit de la différence de statut entre lui et le Président Ben Bella, il a réussi à faire oublier à l’opinion publique l’héroïsme du Président renversé ainsi que celui de beaucoup d’autres hommes politiques qui se sont opposés à son coup de force. L’école et les médias ont été instrumentalisés dans cette entreprise idéologique. Il ne faut pas ignorer qu’à cette époque beaucoup des héros de la guerre de libération étaient encore vivants, mais écartés du pouvoir,  à l’instar de Mohamed Boudiaf condamné à mort en 1964 par le régime Ben Bella, de Hocine Ait Ahmed emprisonné en 1963, de Mohamed Khider assassiné 1967 et de bien d’autres monuments de la guerre de libération qui ont affiché leur opposition depuis 1962 au régime de Ben Bella et par la suite au régime de Boumédiène.

     De la deuxième légitimité, Boumédiène s’est construit un éthos, une image de soi pour exercer son pouvoir sur le peuple. En grand orateur,  il est devenu en quelques années seulement une légende populaire malgré l’autoritarisme caractérisant son exercice du pouvoir. Néanmoins, il s’est fabriqué des vertus morales qui donnent une certaine crédibilité à son discours et aux actions qui en découlent. Avec son populisme, il a pu faire oublier, et ce n’est pas une tâche facile, le charisme de Ben Bella, l’un des héros de la révolution en dopant sa figure charismatique. Ainsi, en tant que chef d’État, il s’est inventé une légende qui a gardé son influence, même après sa mort.

    Cette image légendaire a commencé à se constituer dans l’imaginaire collectif à partir de son entrée  triomphale  dans la capitale en 1962 à la tête de l’armée des frontières, comme libérateur d’Alger. C’est à ce moment historique  que la représentation de ce jeune  maigrichon portant  une tenue militaire a commencé à s’imposer sur la scène politique comme acteur incontournable de la scène politique  et devenir par la suite ce chef d’État et Président drapé d’un burnous noir qui lui donne l’allure d’être proche de la population et de l’Algérie profonde qui colle très bien au socialisme qu’il prônait. En fait, ce n’est pas un simple hasard de l’histoire si le régime de son prédécesseur  Ben Bella reposait sur sa force ; son charisme y est pour beaucoup. Or, comme Spinoza le fait remarquer dans son Traité politique « un État dont le salut dépend de la loyauté de quelques personnes, et dont les affaires, pour êtres bien dirigées, exigent que ceux qui les mènent veuillent agir loyalement, n’aura aucune stabilité. Pour qu’il puisse subsister il faut ordonner les choses de telle sorte que ceux qui administrent l’État soient guidés par la raison ou mus par une affection, ne puissent  être amenés à agir d’une façon déloyale ou contraire à l’intérêt général»[6]. La stabilité dépend essentiellement de la domination qui se ressource de la légitimité que Weber appelle la légitimité légale qui donne aux institutions un caractère impersonnel.

    Jusqu’au jour d’aujourd’hui, sa mort est objet de fabulation. Beaucoup d’Algériens n’admettent pas que le Président Boumédiène  est mort suite à une maladie, c’est-à-dire une mort banale;  ils estiment qu’il est assassiné à cause de ses bonnes actions. En fait, il est mort,  à leurs yeux,  en héros comme il a toujours vécu. Il s’est construit autour de son assassinat présumé toute une histoire, même erronée pour certains; une histoire cohérente et surtout convaincante que n’importe quelle  vérité que le pouvoir en place annonce et défend. La plupart des Algériens et Algériennes se souviennent de la décision de nationaliser l’hydrocarbure qu’il a prise en 1971. Cet événement historique évoque à leurs yeux l’action historique d’un autre grand  leader du monde dit arabe, Nassir en l’occurrence qui a nationalisé le canal de Suez en 1956 malgré les pressions et la volonté des grandes puissances. Ils se rappellent surtout l’anti-impérialisme de principe qui a propulsé leur Président légendaire sur le plan international pour devenir un véritable leader du Tiers-Monde. L’organisation du  sommet des non-alignés en 1973 était pour quelque chose. Cet événement politique  a contribué énormément à la construction de la dimension internationale de l’éthos de Boumédiène. Ainsi, comme le souligne Sennen Andriamirado dans Jeune Afrique «En tant que leader d’un bloc dit progressiste africain, lequel s’est affirmé à Khartoum lors du quinzième sommet de l’OUA en juillet 1978, Houari Boumédiènne n’est pas facile à remplacer. Il le sera difficilement par son successeur à la tête de l’Algérie : quel qu’il soit, le futur président algérien sera d’abord un nouveau venu, voire un cadet dans le club des chefs d’État africains». Son éthos dépasse les limites géographiques de l’Algérie, il a pu canaliser l’espoir de beaucoup de peuples et faire du prestige extérieur  une dimension qui consolide son pouvoir sur le plan interne.   

   Par ailleurs, cette légende n’est pas morte, malgré l’ouverture démocratique que la constitution de 1989 a institutionnalisée. Au contraire, elle a servi pour légitimer la venue d’un nouveau président. Le paradoxe est qu’après sa mort, son estime, sous la présidence de Chadli, a grandi dans le cœur de la plupart des Algériens. Car le peuple a  appris que son ex-Président,  contrairement, à la plupart des chefs d’État de Tiers-Monde et à l’ambiance dominante, ne s’est pas enrichi personnellement et  n’a laissé derrière lui aucun château  ou compte en banque à l’étranger, pendant que, dans l’opinion publique, la corruption et l’enrichissement illicite sont  souvent associés  au pouvoir politique. 

    En effet, cette légende a été exploitée pour mettre en scène Bouteflika en 1998, l’ancien compagnon de Boumédiène et légitimer son retour au pouvoir, et ce, malgré son éloignement juste après sa mort en 1978 pour une période qui fut pour lui une  «traversée de désert», et ce, même si elle est pour beaucoup, surtout ses adversaires, un mauvais épisode de sa vie, car un rapport de la Cour des comptes l’accuse de détournement d’argent. Ainsi, les faiseurs d’opinions  l’ont présenté non seulement comme l’homme providentiel capable de régler la crise politique dont l’Algérie souffre depuis des années, mais aussi comme l’héritier légitime du charisme du feu Boumediene, en jouant,  dans un contexte de violence et d’instabilité, sur la corde sensible de la  nostalgie que les Algériens ont des années de stabilité sous le règne de Boumédiène. Ces années devenues idylliques et merveilleuses dans l’imaginaire, elles représentent un certain âge d’or qu’il faut réinventer. Même si ces années étaient loin d’être celles de la paix dans le sens que lui donnait Spinoza[7], puisqu’elles étaient celles de la servitude, car le pouvoir était aux mains d’une seule personne, Boumédiène en l’occurrence.

Bouteflika

 Vraisemblablement, cette image du passé qui refait surface avec le retour de Bouteflika sur la scène politique a éclipsé l’épisode de son accusation par la Cour des comptes. Ce n’est pas anodin, à notre sens, si les différents organisateurs de ses campagnes électorales présidentielles utilisent des photos et des images vidéo en noir et blanc de leur candidat, le montrant à  côté de Boumédiène; pour qu’il devienne par la force des choses et surtout de matraquage idéologique par des médias très dépendants du pouvoir un Zaïm de l’Algérie post-intendante. 

    En guise de conclusion, nous pouvons dire que la violence peut être un moyen nécessaire pour arriver au pouvoir et assurer  son fonctionnement, mais insuffisant pour garantir l’harmonie au sein de la société et construire la  paix, non pas, comme dirait Spinoza dans le sens d’«absence de guerre», mais dans le sens d’une« vertu qui naît de la force de l’âme, c’est-à-dire dans la concorde»[8]. Mais cette force ne peut se réaliser, selon lui, que dans une démocratie où les individus vivent en liberté et en sécurité, une situation qui est à notre sens, à l’opposé de ce que le régime autoritaire de Boumédiène imposait. Car la légitimité d’un pouvoir démocratique, selon Spinoza,  repose essentiellement sur la légitimité populaire et non pas sur un éthos fabriqué de toutes pièces et un récit qui idéalise un passé dans le but de dominer dans le présent et d’aspirer à préparer le futur à une servitude volontaire.

  

Par Ali Kaidi (Docteur en philosophie politique) 

 

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[1] Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire ou Le Contr’Un (1549), p.12.

[2] Aristote, Métaphysique, A,2,982 b 10, trad. Tricot J., édition Vrin, coll.BT.P.Paris 1991, Tome I.

[3] Michel Messu, « Explication sociologique et domination sociale », SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 15 novembre 2012, consulté le 08 janvier 2016. URL : http://sociologies.revues.org/4198.

[4] Ibid.

[5] J.J Rousseau,

[6] Spinoza, Traité politique, traduit par Ch.Appuhn, Paris : Garnier -Flammarion,1966, pp.13,14

[7] Spinoza, op.cit.,p.42

[8] Ibid.  

2 comments for “Légitimité historique prônée par le pouvoir algérien versus légitimité démocratique défendue par Ait Ahmed

  1. IRGAZEN
    January 12, 2016 at 06:55

    En 1963, feu Ait-Ahmed est le premier Kabyle de l’histoire à engager une lutte armée contre les Janissaires d’Alger, malheureusement, cette action n’a pas atteint ces objectifs immédiats, puisque juste après la fin des hostilités l’élite et les intellectuels Kabyles ont subis toutes les formes de répression par la sécurité militaire avec un racisme virulent véhiculé par les médias du parti unique.
    Mais ce mouvement armé de 1963, avait constitué le socle principal et un point de repaire pour les générations futures qui ont déclenché les mouvements de revendication identitaire des années 1980 et 1990.
    Les janissaires d’Alger n’ont jamais pardonné à feu Ait-Ahmed d’avoir osé les combattre sur le plan militaire (Voila un exemple à méditer)

    • Anonymous
      January 26, 2016 at 07:36

      verry nice

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