Ensemble contre Kamel Daoud : des chercheurs scientifiques à la solde d’une posture idéologique

Il semble que les intellectuels algériens laïcs sont la cible de deux discours ; ils sont diabolisés d’une part par les islamistes dans les sociétés à majorité musulmane, et de l’autre, par certains intellectuels et universitaires militants nourrissant l’idéologie qui accuse en Occident d’islamophobie toute critique de l’islam et de l’islamisme, même celles qui viennent des musulmans… 

Kamel Daoud

Kamel Daoud

   Nuit de Cologne : «Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés », est le titre d’un article publié sous forme de pétition fermée, d’un texte revendicatif rédigé par un collectif de chercheurs et de spécialistes en sciences humaines autoproclamés autorité morale. Une réflexion d’un chroniqueur sur les agressions des femmes à Cologne, la nuit  de la Saint-Sylvestre, a provoqué une coalition de spécialistes appartenant à divers domaines des sciences sociales non pas pour nous livrer une analyse objective des faits, mais pour dévoiler leur posture idéologique. Ces spécialistes se sont fixés comme mission d’accuser d’islamophobie toute personne osant donner une explication idéologique et culturelle à certains comportements des musulmans. Par leur réaction, ils veulent être les initiateurs d’une campagne médiatique en Occident contre un journaliste qui est déjà une cible privilégiée tant des conservateurs que des islamistes algériens ou autres. Cette mobilisation montre que même loin du contexte culturel dominé par le discours islamiste, les intellectuels algériens n’ont pas le droit d’exprimer leur opinion sur l’islam ou sur l’islamisme sans qu’ils soient objet de pressions et de menaces. 

    L’action de ce collectif de spécialistes repose sur une prétention, voire une illusion.  Ils croient profondément  qu’ils sont les seules personnes qui ont  la légitimité de réfléchir sur des sujets d’ordre social du fait qu’ils ont le qualificatif de scientifique. Ce n’est pas anodin qu’ils  mettent en évidence et entre parenthèses  en bas du texte de la pétition des qualificatifs à côté de leurs  noms et prénoms  comme historien, politologue, sociologue, philosophe et anthropologue pour qu’ils soient bien remarqués par le lecteur. Ils se présentent comme étant une communauté de scientifiques homogène appartenant à un domaine où la vérité n’est pas absolue. Ils ont une identité et ils croient qu’elle représente leur essence. Ils tolèrent que   leur nature soit déterminée par leur fonction. Leur essentialisme n’est pas nuisible ; c’est seulement — bizarrement— celui de Kamel Daoud  qui l’est ! Et comme arguments biaisés, ils en mettent les bouchées doubles. Tout comportement, toute réflexion surtout, ne peut être qu’une expression de cette essence, et ce, même lorsqu’elle sort de son champ et se met à asservir la science par l’idéologie. Ils ont fait de leur fonction l’argument principal de leur propos.  

  En effet, les parenthèses qui encadrent des mots désignant  les fonctions des supposés rédacteurs de ce texte ne sont pas là pour intercaler dans une  phrase quelques indications accessoires. Elles n’influencent  pas  la  syntaxe, on peut les enlever à tout moment sans que le texte perde de son sens, mais elles renferment des précisions que les énonciateurs jugent pertinent de les rendre visible dans la constitution de leur argumentation. Elles sont employées pour mettre en valeur leur autorité. Cette liste de noms et de fonctions sert d’arguments dans ce texte revendicatif.

    Leur intervention devient  problématique, à notre avis, parce qu’ils ont osé faire de l’analyse académique une action collective contre un individu, un chroniqueur qui a donné un avis sur un fait, opiné, un événement que la sphère politico-médiatique a transformé en polémique qui nourrit  des postures idéologiques et se nourrit d’elles à son tour.

    Ce que l’on peut reprocher à ces spécialistes militants n’est pas tant dans le contenu de leur réflexion, mais dans la forme et la manière avec laquelle ils se sont exprimés sur un sujet qui a  besoin d’être traité loin des postures idéologiques accusatrices. Ils ont agi comme un groupe de pression digne des accusateurs de Galilée et de Socrate. Pour eux, le fait que Daoud représente un discours minoritaire «chez lui», est dans une certaine mesure une preuve qu’il ne doit être ni écouté ni pris au sérieux «chez eux». Avec cet argument, les énonciateurs explicitent  la tendance de certains intellectuels occidentaux  à valoriser  le discours des islamistes du fait qu’il est l’idéologie dominante dans les sociétés dites musulmanes. Les Boudjedra, Sansal et Daoud cités dans le texte de la pétition  doivent se taire à jamais parce que d’abord ils dérangent, par leur discours laïc, l’islamisme, mais aussi parce que leurs réflexions ne correspondent pas à l’approche de ces quelques militants spécialistes qui confondent entre militantisme idéologique et  recherche scientifique.

   On peut partager avec ces spécialistes que la réflexion de Kamel Daoud est proche des thèses orientalistes et culturalistes, on peut même trouver leur analyse intéressante — en fait, il n’y a rien de mal à  cela ; bien mieux, leur critique est souhaitable ; ils ont le droit d’analyser et de critiquer un discours. Personne ne nie que ce soit intéressant du point de vue intellectuel de mettre en évidence l’arrière-plan théorique de la réflexion de Daoud et de la classer dans une catégorie—, mais le problème ne réside pas à ce niveau ; il réside dans le fait que l’analyse est  transformée en action collective instrumentalisant la science pour des fins idéologiques très étroites contre  un adversaire, un individu de surcroit qui ne prétend pas faire une analyse scientifique d’un fait social. En fait, Daoud est la cible deleur action idéologique juste parce qu’il a épousé une autre approche que la leur qui, d’ailleurs, semble être dépassée et remise en cause dans les différentes spécialités des sciences humaines, depuis plus de quarante ans, c’est-à-dire au moins depuis la critique de l’orientalisme d’Edward Saïd. Or, du moins d’après ce que l’on sait, ce dernier n’a pas initié une pétition pour déconstruire le discours orientaliste ; il a écrit un livre qui reste une grande référence dans les sciences sociales.

    Un ensemble de questions est  généré par l’attitude de ces militants spécialistes. Faut-il se regrouper en un collectif pour produire une critique d’un discours, d’une opinion ou d’un article ? N’est-il pas naturel pour ces spécialistes de produire une analyse sociologique de ce qui s’est passé à Cologne au lieu de rédiger ce texte pétition? N’est-il pas pertinent d’écrire une critique de la réflexion de Daoud  dans les normes de la recherche scientifique qu’ils ont l’habitude d’observer? Daoud est-il une institution pour susciter le regroupement d’autant de chercheurs?

    Certes, la critique et le rejet des thèses et des théories font partie des pratiques  fondamentales de la recherche scientifique, elles sont même leur leitmotiv, mais faire de cette saine attitude une action politique est problématique. En effet, en prenant  la forme d’une pétition où des personnes se contentent seulement d’ajouter  leurs noms en bas d’un texte sans prendre aucun risque rend leur action problématique. La plupart des signataires de ce texte n’a vraisemblablement pas participé à sa rédaction comme est le cas de toute pétition.  Leur  analyse n’est pas restée au niveau de la production scientifique. En fait,  elle exprime un engagement idéologique. Ils croient qu’avec leur nombre et le titre de leur statut social et professionnel,  ils détiennent un argument solide pour discréditer le discours de l’Autre, d’un journaliste qui ne prétend pas maîtriser les outils d’analyse de la sociologie ou de la psychologie, un chroniqueur qui a exprimé un avis. Aristote n’a pas transformé  son désaccord avec Platon en action politique contre lui.  Marx n’a pas initié une pétition contre Hegel ou Adam Smith malgré les critiques qui il a adressées à leur philosophie. Ils ont écrit des livres, simplement.  

   En principe, ce genre d’action collective est susceptible de cibler les scientifiques. Le comble est que les habituelles victimes se transforment  en de véritables bourreaux. Ces supposés défenseurs de la liberté d’expression et de pensée agissent en censeurs de la parole et de la réflexion. Le moins que nous puissions dire est que ce flirt des scientifiques avec l’idéologie est étrange. Il est inconcevable, à notre sens, que des scientifiques  soient auteurs de  ce genre de pétition.

     Bref, il semble que les intellectuels algériens laïcs sont la cible de deux discours ; ils sont diabolisés d’une part  par les islamistes dans  les sociétés à  majorité musulmane, et de  l’autre,  par certains intellectuels et universitaires militants nourrissant l’idéologie qui accuse en Occident d’islamophobie toute critique de l’islam et de l’islamisme même celles qui viennent des musulmans.  

Par Ali Kaidi

……………………………………………………

Article de Kamel Daoud:  

Kamel Daoud : « Cologne, lieu de fantasmes » 
Nuit de Cologne : « Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés »

1 comment for “Ensemble contre Kamel Daoud : des chercheurs scientifiques à la solde d’une posture idéologique

Leave a Reply

Your email address will not be published.