La coureuse des vents: le roman pour aller dans les profondeurs du «soi» (suite et fin)

Le choix d’Addis, l’héroïne, est immanquablement un hommage à la femme, car en la mettant au centre de toutes les quêtes et de tous les questionnements qui ont permis de féconder ce voyage à travers les âges, dans des espaces qui n’intéressent pas jusque-là les hommes et les femmes, l’auteur dit vouloir «redonner la parole au silence». En Algérie ou dans toute l’Afrique du nord, les pouvoirs successifs ont fait en sorte que le reste de l’Afrique n’intéresse pas grand monde afin que continue l’idéologie de l’arabo-islamisme à jeter ses racines au plus profond de nous-mêmes.

 

La dénonciation de l’islam politique 

    « L’Algérie vit la période des combats décisifs où chaque silence, chaque indifférence, chaque abdication, chaque pouce de terrain cédé peuvent s’avérer fatals. (…) Aucun populisme, aucun démocratisme, aucun pseudo-humanisme, aucun calcul tortueux ne réussira à nous convaincre qu’une idéologie nourrie de totalitarisme, d’obscurantisme et d’exclusion peut s’avérer bénéfique et qu’elle vaut la peine d’être testée. C’est l’autre Algérie que nous défendons quant à nous, l’Algérie de la tolérance, de la générosité et de l’ouverture – mais aussi de l’intransigeance lorsque certaines valeurs sont mises à mal » [1], écrivait Tahar Djaout en 1993, quelques mois seulement avant son assassinat…

    C’est dans cette optique, dans celle de se réapproprier la parole dans le silence dont on veut enfermer l’Algérie et ses peuples, dans celle de dénoncer les dérives passées, actuelles et futures et marquer l’intransigeance de l’intellectuel, toute l’intransigeance face aux obscurantismes multiples et ravageurs que nous subissons au quotidien… que l’auteur se situe :

      Un autre coup de feu et puis le silence. Les tisons de l’épouvante ébranlaient de leurs boulets la porte de la cité tranquille. Silence. Plus rien hormis un craquèlement. Un crépitement. Puis l’odeur du brûlé. Le feu[2].

  Les années noires du terrorisme ont marqué de leurs empreintes la réflexion de l’auteur ; le fanatisme religieux qui a englouti l’espace public, a asphyxié la vie des hommes et des femmes, a semé la terreur et la désolation, a conjuré le rêve de la tête des enfants et a hypothéqué tous les possibles d’un lendemain meilleur. Le vivre ensemble qui nous caractérisait était laminé : «La vie humaine ne valait plus rien. Quelquefois, un mot osé, une simple opinion, un papier pourfendeur, l’appartenance à un parti, à une organisation, à une idée, coûtait une tête décapitée, exposée des jours durant sur la place publique. Les listes des mécréants à exécuter figuraient sur toutes les portes des mosquées salafistes. Le simple aboiement d’un chien fomentait alors l’épouvante. Chaque jour, on montrait à la télé les gens que l’on exterminait à la hache. Les gens avaient peur de la rue, de la forêt, des stades, de la mer, de la vie simplement.[3]»

   Notre quotidien frôlait la caricature, la noirceur a dévoré l’ultime lumière que nous projetions et que nous avions dans nos cœurs ; la lumière nous avons payions chèrement des siècles durant. Il fallait donc en parler, ne pas laisser aux autres la chance de dire l’Histoire à notre place. C’est ainsi que l’auteur dénonce sans équivoque l’instrumentation de la foi des gens et témoigne des horreurs du fanatisme religieux dans toutes ses résultantes traumatiques qui ont marqué les Algériens et les Algériennes dans la solitude la plus glaciale. La coureuse des vents fouille dans les abysses et raconte la transformation de l’homme en une machine de guerre, une entité reproductrice de l’hécatombe au service de la religion dite vraie !

   Nous soupçonnions le monde. Et nous regrettions les routes, les caravanes, la Voie lactée…[4]

Hommage à la femme

  Le choix d’Addis, l’héroïne, est immanquablement un hommage à la femme, car en la mettant au centre de toutes les quêtes et de tous les questionnements qui ont permis de féconder ce voyage à travers les âges, dans des espaces qui n’intéressent pas jusque-là les hommes et les femmes, l’auteur  dit vouloir «redonner la parole au silence». En Algérie ou dans toute l’Afrique du nord, les pouvoirs successifs ont fait en sorte que le reste de l’Afrique n’intéresse pas grand monde afin que continue l’idéologie de l’arabo-islamisme à jeter ses racines au plus profond de nous-mêmes.

    Mettre en filiation le personnage d’Addis avec Tin-Hinnan est on ne peut plus crédible ; c’est même intelligent et courageux qu’Addis affronte l’inconnu pour sa mémoire et son identité multiple, pour qu’éclose le sens au prix de sa vie et qu’elle affronte des siècles de mémoire blessée pour atteindre les bourreaux premiers et l’idéologie à l’origine du malheur.       De mon point de vue, c’est une célébration ; une reconnaissance pour toutes ces femmes qui se sent distinguées durant notre histoire, et nous savons qu’elles sont nombreuses, connues ou anonymes, à commencer déjà par nos mères qui ont bravé tous les tourments pour nous transmettre un pays qui rêve. Le roman est aussi une occasion de dire et de redire à la face du monde que le système en place à tout mis en œuvre pour diaboliser, humilier, rabaisser la femme ; diminuer nos mamans, nos sœurs et nos femmes de la même manière que ces fanatiques qui brûlent des bébés et éventrent des femmes enceintes. Ils tètent le même sein et déversent le même venin. Nous évoluons tragiquement à côté d’un monde qui, lui, bouge, se modernise et se libère de la tyrannie des idéologies meurtrières.

    Louenas Hassani rejoint ces aïeux de la littérature algérienne francophone en mettant au centre du débat une femme, une Touarègue de surcroît qui évolue dans des conditions géographique, sociales, économiques et culturelles singulières qui au final dissèquent les mêmes problématiques de n’importe quelle femme sur le globe. On ne cerne pas dans ce roman toutes ses facettes, du fait de la nature de l’histoire qui ne traite pas exclusivement de la nature de la femme mais de sa condition humaine et de sa recherche de la vérité.

L’école et la négation de l’algérianité!

     Car, après le portail au fer torsadé comme pour magnifier la sortie de nous-mêmes, nous n’avions plus le droit d’être ce que nous sommes [5]».

    La tragédie que nous vivons aujourd’hui — le constat est largement partagé— vient essentiellement de la dépersonnalisation programmée de l’être algérien. Une situation propre aux dictatures ;un État qui fait tout ce qu’il peut pour effacer son identité plurimillénaire et la remplacer par une autre pour en importer une à la place et l’imposer. arabo- ; un État qui se veut plus arabe que les arabes eux-mêmes ; un État qui s’humilie à espérer le mensonge en usant de toutes les stratégies fourbes et sans gêne aucune. À l’école, à la racine, les enfants sont ainsi livrés aux idéologues pour en faire des légions de militants panarabes, et à l’intérieur des mosquées, la religion est devenue le somnifère par excellence de tout un peuple.  

     Jadis, nous glorifiions Kateb Yacine, Frantz Fanon et Che Guevara ; aujourd’hui, notre jeunesse a pour idole des charlatans et des prêcheurs illuminés qui semaent la haine et rêvent de mort et de sang ; notre société est remodelée par ces fanatiques, et dans l’indifférence de presque tout le monde. 

    Voilà 262 pages de réappropriation de la parole, des espaces libres que sont les nôtres, par une jeunesse qui rêve encore de beauté, d’authenticité ; une jeunesse fière de ses origines, qui revendique sa richesse et celle du monde, et qui ruisselle de créativité littéraire. Elle crie haut et fort devant le monde entier qu’elle aussi aspire à un monde meilleur et veut être l’héroïne de la construction de soi de manière lucide et ordonnée ; elle crie surtout que les battements de nos cœurs sont les mêmes que l’on soit au Nunavut, au Tassili ou à New-York.

    J’ai lu deux fois La coureuse des vents ; les probléamtiques qui y sont traitées sont très actuelles ; elles nous concernent et nous interpellent. L’histoire est proche de nous, elle est de nous ; elle fouille dans l’intimité de nos joies, de nos craintes et de nos rêveries. On y découvre des auteurs, des dates et des faits historiques ; on découvre l’espace autrement, naturellement ; un espace qui nous appartient et qui est notre environnement — finalement— immédiat.

    Ce roman est aussi la preuve que malgré les privations, les désillusions, les mensonges, les trahisons répétées, il y a dans ce peuple de la résignation, du génie à se surpasser et à résister à l’érosion programmée. Je ne crois pas que ce soit pour sublimer une œuvre littéraire, je n’en suis pas un spécialiste d’ailleurs, mais pour célébrer ici l’acte de création, de prise de parole ; une prise de parole pour alerter, avertir, dire, crier, clamer à l’harmonie du vivre ensemble pour l’amour du prochain, l’égalité des sexes et la liberté. Il est naturel si ce n’est un devoir moral de tout intellectualisme de s’intéresser à sa société avec toute l’objectivité possible, avec force et courage de dire la vérité, loin de toutes les autocensures. C’est ce que  Mouloud Mammeri a fait pour son peuple. Et l’influence de Mammeri se ressent dans le roman jusque dans les habitants du Tijna, jusque dans la force de caractère d’Addis…

     Je vous invite à lire et même à relire ce délicieux roman, il a une fraîcheur et une force dans le verbe. La richesse de l’histoire et sa construction est n le fruit de tant de recherches et de la maîtrise de l’auteur pour la langue et différentes thématiques. L’histoire nous plonge dans le désert, chez les Touaregs, dans le nord, en Kabylie, en Palestine, à Tel-Aviv, à Marseille…  pour mettre la question de nous-même face à l’Autre dans ce déchaînement de la haine de soi, de la noirceur au détour de chaque tournant. Il y a un cri du cœur au questionnement et à la remise en cause de nos certitudes ô combien dévastatrices. La fin du  roman  est une invitation à la discussion, car…

   Pour que jaillisse la lumière, n’est-ce pas, le soleil et la terre ont débattu toute la nuit[6]!

Par Belkacem Nasri

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[1]- Tahar Djaout, Ruptures, journal  hebdomadaire algérien d’expression française paru du mois de janvier au mois d’août 1993, Lettre de l’éditeur, chronique du 16 janvier 1993.    

[2]- Louenas Hassani, La coureuse des vents, Les Éditions  l’Interligne, Ottawa, Ontario, 2016, page 178.

[3]- Ibid, page 112.

[4]- Ibid, page 190. 

[5]- Ibid, page 230.

[6]- Ibid, page 132.

 

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