La dimension idéologique de la radicalisation : un fait ou une illusion?

Pour Djemila Benhabib l’islamisme est un fait historique et non pas une illusion. Il est à l’origine d’actions collectives et individuelles. Il se nourrit des faiblesses des démocraties occidentales et du multiculturalisme ambiant pour s’implanter dans de nouveaux contextes et espaces. Ainsi, elle nous résume la thèse essentielle qu’elle défend dans ce livre en disant : «dans la conjoncture actuelle, la radicalisation n’est rien d’autre qu’un processus idéologique par lequel la pensée d’un individu se transforme et débouche parfois sur une action terroriste»…  

Afin de rejeter les accusations d’islamophobie que beaucoup d’observateurs utilisent directement ou indirectement pour justifier d’abord les menaces ensuite les massacres que Charlie Hebdo a subis depuis sa publication des caricatures danoises sur Mohamed, l’auteure montre avec des chiffres que ce magazine n’a pas de fixation ou d’obsession sur l’islam. La réalité, selon elle, est autre. Parmi les 38 Unes consacrées aux religions, seulement sept traitaient de l’islam; en fait, plus de la moitié étaient réservées à la religion catholique

    Après Charlie, Laïques de tous les pays, mobilisez-vous!, est un récit écrit par l’écrivaine Djemila Benhabib qui fait une reconstruction de la tragédie qui a décimé l’équipe de Charlie Hebdo. Elle revient aux fondamentaux de ce journal satirique qui a choisi d’exprimer ses opinions par des caricatures sur des  sujets représentant des dogmes et des pouvoirs que certains prétendent intouchables pour des raisons idéologiques ou religieuses; des interdits que  l’esprit de Charlie Hebdo n’arrête pas de transgresser au nom de la liberté d’expression. Il désacralise et profane les limites idéologiques pour mieux les ridiculiser et mettre à nu leur absurdité. Tout passe sous leur regard satirique et critique. Ils n’ont aucun respect pour les murs que les idéologies construisent et imposent pour brider la liberté d’expression. Pour eux, non seulement ces soi-disant murs sont franchissables par la pensée humaine, mais ils sont des cibles potentielles à leur raillerie critique. Ils cherchent à les détruire par l’ironie et à montrer par leurs  dessins les bêtises humaines qu’elles véhiculent. Ils se moquent des religions comme ils le font avec les idéologies. Pour des athées comme eux, c’est tout à fait normal; à leurs yeux, les dieux sont des produits culturels. Si les adeptes des religions croient fermement que dieu a créé l’humain à son image, eux, au contraire, pensent que c’est l’homme qui, porté par une vision anthropomorphiste,  a créée dieu à son image.

    La gauche, la droite, l’extrême droite, l’extrême gauche, toutes ces postures politiques de la France d’aujourd’hui sont susceptibles d’être objet de caricatures de ce magazine. Pourquoi pas celle des islamistes ? D’autant plus que la  confusion idéologique entre la politique et la religion est un dogme indiscutable chez  ces derniers. Il  doit y  avoir le même traitement pour les islamistes que les autres acteurs politiques. Le rire est une caractéristique humaine. Il est souhaitable lorsqu’on est devant des sujets que  les discours sérieux et rigoureux  n’arrivent pas à traiter et percer leurs enveloppes idéologiques. Rire de quelque chose est une façon de la représenter et de la critiquer. Autrement dit,  rire c’est exprimer son opinion librement sur quelque chose. En principe, dans un  État démocratique, ce droit est plus sacré que n’importe quel dogme ou croyance. Le rire dont il s’agit ici n’est pas celui qui s’attaque à une personne dans le but de la mépriser, de l’abaisser ou de la ridiculiser, mais celle qui s’attaque aux idées, représentations, croyances; celle précisément qui pourfend les constructions intellectuelles qui ont des influences sur le comportement humain, comme la politique, l’argent et les religions. Ils ne se moquent pas des hommes, mais des idées et opinions. Le rire ici est l’arme du faible. Le Christ ou le Pape intéressent les caricaturistes de Charlie Hebdo ce n’est pas parce qu’ils représentent des personnes, mais parce qu’ils sont des éléments essentiels de tout un univers discursif qui a un impact réel sur la vie des hommes et des femmes et sur la direction que l’histoire de certaines sociétés prend.         

   L’auteure  fait dans ce livre ce que beaucoup d’observateurs refusent de faire, une reconstitution de la trame idéologique qui est derrière ces actes violents. Elle nomme les choses que beaucoup d’observateurs ne veulent pas identifier. Elle démontre dans ce livre que parler de l’islamisme est plus que nécessaire, c’est un acte  de  bon sens et de lucidité. Elle nous rappelle ce qu’elle a toujours défendu, c’est-à-dire, la corrélation entre  l’islam politique  et le terrorisme en faisant le lien entre  l’ici et le là-bas.

Djemila-Benhabib 3

     Pour Djemila Benhabib «ce désastre ne tombe du ciel, comme aimeraient le faire croire les fous de Dieux, il est l’aboutissement d’un processus de destruction de longue haleine»[1]. Elle  traite cette idéologie à partir de son expérience,  de ce qu’elle sait des islamistes et de ce qu’elle a vécu de prés. Cette tragédie lui rappelle la décennie noire que les Algériens et Algériennes ont vécue, et la liquidation d’écrivains, artistes, journalistes et intellectuels. «À l’annonce de l’attentat contre Charlie, comme elle le souligne, le souvenir de ces années noires resurgit dans ma tête; les lieux se télescopent. Je n’y comprends pas : sommes-nous à Paris ou à Alger? Sommes-nous en 1990 ou en 1915? [2]» .  

  Elle s’est focalisée sur les Frères musulmans et le wahhabisme. Deux idéologies qui se propagent dans le monde à une vitesse de croisière inquiétante. Elle nous livre son expérience pour mettre en question  des prétendues certitudes et vérités que certains intellectuels et politiciens en occident  prêchent et érigent en dogmes.

   Elle nous raconte ce que les islamistes font dans les sociétés à majorité musulmane, comme l’Algérie et l’Égypte. Ces deux expériences sont riches de faits qui démontrent que la violence islamiste n’a rien à voir avec la montée de ce que certains appellent l’islamophobie.

    Dans un mouvement intellectuel de va-et-vient entre le récit qui met le «je» du narrateur au centre des événements et l’analyse qui assure à ce livre une approche objective qui se base sur des faits, l’auteure aborde la dimension internationale du phénomène de l’islamisme et  adresse des critiques à l’attitude utilitariste et marchande des grands pays occidentaux qui ne se soucient que des gains que les relations économiques avec l’Arabie Saoudite peuvent générer. Ces pays, selon elle, ferment les yeux sur les atteintes aux droits humains par le régime wahhabite et leur financement de l’islamisme dans le monde à coût de milliards de pétrodollars. Le contrat de vente de véhicules militaires que le Canada a conclu ces jours-ci avec ce pays témoigne de ce mercantilisme qui aveugle les États occidentaux depuis des années; un exemple suffit pour démontrer le cynisme dans lequel baigne la politique internationale. Elle estime que «notre époque est tordue. Bizarre. Éclatée. Elle s’enflamme pour des riens, trois traits jetés sur du papier, mais reste indifférente à l’essentiel. L’humanité semble avoir perdu la boussole»[3]. D’un côté, les islamistes avec leur dogmatisme idéologique qui tuent pour un rien, et de l’autre certains groupes d’influence qui ne se soucient que des gains matériels. L’humain ne compte ni  pour l’un ni pour l’autre. Le premier justifie ses actions par la puissance divine, l’autre par la puissance de l’argent. Deux puissances que le régime saoudien a mises au service de son idéologie meurtrière

     L’auteure d’Après Charlie a pris Charb avec tout ce qu’il représente comme valeurs humaines. Elle a fait de sa relation avec lui le centre de l’univers discursif de la plus grande partie de son récit. Certes, son récit est le produit d’une émotion, d’une douleur qu’elle raconte et traîne tout au long de son livre, mais cela n’empêche pas que cette émotion produit un discours rationnel cohérent. Son récit commence par ce journaliste caricaturiste, Charb en l’occurrence. Elle compare son combat et son sort tragique  avec  celui d’un écrivain journaliste Algérien, Tahar Djaoud (1954-1993), tué lui aussi, non pas par les frères Kouachi, auteurs du massacre du 7 janvier, mais par leur frère en idéologie, des islamistes comme eux qui ne veulent pas que des voix opposées à leur vision de la société et du monde prennent la parole.

    Djaout a été liquidé par des défenseurs du projet de l’État islamique, un État qui ne tolère pas qu’il y ait des hommes et des  femmes qui ont une pensée libre. Ce rapprochement entre l’expérience algérienne et le massacre du 7 janvier n’est pas fortuit de la part de l’écrivaine; il est le fil conducteur de son récit. Elle le fait pour dire que de telles tueries qui ciblent les intellectuels et la liberté d’expressions ne sont pas une invention d’Al-Qaïda ou des frères Kouachi; ce sont des pratiques communes aux islamistes violents de toutes obédiences et de tout contexte politique et social. C’est dans cette perspective qu’elle souligne, après avoir fait un lien entre l’agression de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz et la pression que l’auteur de l’immeuble Yacouban al-Aswany subit, que « les islamistes ont saisi le danger des plumes indomptables. Pour viabiliser leur projet, ils doivent anéantir toutes les figures universelles de l’humanisme du monde musulman, celle qui incarne notre appartenance au monde, notre désir profond de pluralité et de modernité»[4].

    Cela ne fait pas longtemps depuis qu’on menaçait et liquidait des journalistes et des intellectuels, en Égypte et en Algérie dans une indifférence suspecte, voire complice. Les capitales des pays occidentaux étaient souvent utilisées comme base arrière des groupes terroristes qui massacraient des Algériens et Algériennes pendant toute une décennie. La thèse du «qui tue qui» a fait beaucoup de victimes et a servi à dédouaner les islamistes. Le déni de la réalité de cette thèse ressemble manifestement aux soubassements idéologiques des inventeurs et défenseurs des thèses qui associent arbitrairement la radicalisation à l’islamophobie et à la laïcité. «Plus surprenant encore en ces temps accablants, comme elle le souligne, est l’étrange silence des intellectuels»[5]. Elle  adresse une critique acerbe contre les intellectuels, elle ne va pas avec le dos de la cuillère, elle exprime clairement ce qu’elle pense d’eux et de leur attitude, précisément, leur position par rapport à la violence islamiste qui frappe partout dans le monde depuis des années. Elle critique leur posture d’observateurs neutres, qu’elle  qualifie de «lâcheté». Bref, pour elle, ces intellectuels ont choisi «de non rien dire! Surtout ne pas se mouiller»[6]. En fait, selon elle, «ne pas stigmatiser les musulmans» est devenu le parfait alibi d’une gauche qui se cherche vainement une nouvelle grande cause»[7].

   Afin de rejeter les accusations d’islamophobie que beaucoup d’observateurs utilisent directement ou indirectement pour justifier d’abord les menaces ensuite les massacres que Charlie Hebdo a subis depuis sa publication des caricatures danoises sur Mohamed, l’auteure montre  avec des chiffres que  ce magazine n’a pas de fixation ou d’obsession sur l’islam. La réalité, selon elle, est autre. Parmi les 38  Unes consacrées aux religions, seulement  sept traitaient de l’islam; en fait,  plus de la moitié étaient réservées à la religion catholique

       Il a fallu un événement tragique et majeur comme le 11 septembre pour que l’Algérie sorte de son isolement et que l’Occident se rende compte que l’ami d’avant n’est plus ce qu’il était lors de la guerre froide. Avec la mondialisation et le développement des moyens de communication, l’islamisme violent aujourd’hui est devenu une menace qui n’est pas spécifique à certaines sociétés. Il s’exporte. Le groupe armé État islamique et Al-Qaïda frappent aussi bien dans les sociétés musulmanes qu’en dehors de leurs frontières culturelles. Aucun pays n’est à l’abri du terrorisme. Une réalité qui impose dans des démocraties des espaces d’autoritarisme menaçant les libertés acquises après des années de sacrifices pour des raisons sécuritaires. Les massacres de 7 janvier et ceux du 13 novembre 2015 montrent que l’idéologie est capable de produire des actions n’importe où dans le monde. Les loups solitaires ne sont pas aussi seuls que certains cercles politico-médiatiques le prétendent. Il semble, malheureusement, en Occident notamment, que l’on n’est pas dans l’après Charlie, mais plutôt dans l’avant le 11 septembre. L’aveuglement d’avant qui était en substance politique est  devenu un courant intellectuel qui empêche de voir l’islamisme dans sa réalité.

    Bref, pour Djemila Benhabib l’islamisme est un fait historique et non pas une illusion. Il est à l’origine d’actions collectives et individuelles. Il se nourrit des faiblesses des démocraties occidentales et du multiculturalisme ambiant pour s’implanter dans de nouveaux contextes et espaces. Ainsi, elle nous résume la thèse essentielle qu’elle défend dans ce livre en disant : «dans la conjoncture actuelle, la radicalisation n’est rien d’autre qu’un processus idéologique par lequel la pensée d’un individu se transforme et débouche parfois sur une action terroriste»[8]

     

Par Ali Kaidi

………………………………………………………………….

[1] Djamila Benhabib, Après Charlie, Laïques de tous les pays, mobilisez-vous!, préface de Boualem Sansal,   p.222

[2] Ibid., p.214

[3] Ibid.,p.59

[4] Ibid.,p.196

[5] Ibid.,p.60

[6] Ibid.

[7] Ibid.,p.116

[8] Ibid.,pp.280,281.

1 comment for “La dimension idéologique de la radicalisation : un fait ou une illusion?

  1. AR-TUFAT
    April 29, 2016 at 04:41

    Le terrorisme au nom de l’islam date de 14 siècles,

    La majeur partie des terroristes sont des gens déracinés (sans identité) ils ne savent pas d’ou ils viennent! Ils s’accrochent à la religion dans son aspect idéologique, (devenue un refuge), Ceci explique le cas de certains algériens (en France et en Algérie), qui ne sont pas fières de leurs identités Amazighes, ils sont une proie facile pour les islamo-arabo-baathistes pour les transformer en chaire à canons.
    Les intégristes islamistes défendent un projet idéologique totalitaire, qui remonte à l’époque d’ IBN TAYMIA précurseur du SALAFISME/WAHABISME.
    Ils confondent Religion / Identité, c’est le cas de la plupart des Algériens arabophones, c’est un moyen pour eux d’évacuer l’identité AMAZIGH, pour plaire aux Arabes du Moyen Orient (avec qui ils ont un complexe d’infériorité) et qui les considèrent comme des Arabes de seconde zone.
    La vraie guerre contre l’intégrisme islamiste producteur du terrorisme, n’a jamais été engagée par les Etats Occidentaux; C’est comme la lutte contre les stupéfiants, ce n’est pas en arrêtant les dealers, qu’on mettra fin a la consommation de ces substances, mais en détruisant les champs, les cultures et les sources de financement.
    l’intégrisme islamiste est un produit idéologique totalitaire, avec une coloration religieuse qu’on distille chaque vendredi dans les mosquées des Etats Arabo-baathiste, (dénigrements et insultes à l’égard des Juifs et des chrétiens) avec la bénédiction des tyrans qui les gouvernent, c’est cela qu’il faudra malheureusement combattre, qui paradoxalement sont considérés par les pays européens comme des alliés, ils possèdent des fortunes en Europe, des clubs de football, et plusieurs chaines de télévisions toutes basées a LONDRES qui font quotidiennement l’apologie de l’intégrisme islamiste.
    La Grande Bretagne est devenue un refuge pour tous les intégristes du Monde dit Arabo-islamique, ils agissent à ciel ouvert, quand est ce que Mr CAMERON va nettoyer devant sa porte?
    Le terrorisme au nom de l’islam date de 14 siècles,
    1. la 1ère victime est le prophète Mahomet lui même, selon les historiens, il a été victime d’un acte terroriste perpétré par ses femmes AÏCHA et HAFSA avec la
    complicité de leurs Pères respectifs « ABU BAKR » et « OMAR ».
    2. La 2ème victime est la fille du prophète F.ZOHRA, victime d’un attentat terroriste commis par OMAR, alors qu’elle était enceinte de son troisième fils MOHSSEN.
    3. La 3ème victime est le gendre du prophète ALI assassiné en plein prière du SOBH par ABDERRAHMANE IBN MULJIM.
    4. La 4ème victime est le petit fils du prophète HASSEN empoisonné par sa propre femme sous les ordres de MOUAAOUIYA.
    5. La 5ème victime du terrorisme islamiste est l’autre petit fils du prophète HUSSEIN, égorgé à KARBALA en présence des membres de sa famille, sa tête a fait le tour de la ville de DAMAS, puis vendue aux enchères par YAZID IBN MOUAAOUIYA……., la liste est longue……………………………… !
    Les OUMEYADES (qui ont inspiré MUHAMMED ABDELWAHAB père du Wahhabisme) sont les premiers qui ont institutionnalisé le terrorisme islamiste.
    Parmi les terroristes notoires des OUMEYADES, il y-a OKBA IBNU NAFAA envoyé par YAZID IBNU MUAAOUIYA en Afrique du Nord pour massacrer les AMAZIGHS au nom de l’islam.
    Le terrorisme au nom de l’islam ne date pas d’aujourd’hui, pour le vaincre il faut le combattre sur le terrain idéologique, en remontant à ses origines.
    (Cette bataille n’a jamais été menée !) TANEMIRT à bientôt.

Leave a Reply

Your email address will not be published.