Au salon du livre de Sudbury (Ontario), un pays…

Nous faisons la rencontre d’une Française : A comme Aube. Une ode à la rencontre. Bonjour. Vous êtes l’auteur de La coureuse des vents ?  Oui. Mon Dieu, se lance-t-elle d’emblée, ce livre m’a fait chialer. J’ai vraiment chialé. Merci, merci ! ne trouvâmes-nous autre chose à dire. Mais n’aurais-tu, revient-elle, pas pu trouver une autre issue pour l’héroïne ? Nous tentâmes alors une réponse qui s’est avérée aussi constipée : tu sais quoi, le tragique de nos vies est en soi une œuvre de poésie! En tout cas, conclut-elle encore, j’ai adoré.

Un paysage qui montre une partie de Sudbury vue du lac Ramsey

     Cher(e)s ami(e)s, chers lecteurs et lectrices, permettez-moi, excusez-moi à vrai dire, de vous raconter une histoire qui va un peu dans le Je, mais un Je imbibé de l’Autre. De beaucoup d’Autre. Sur une rue splendide qui ouvrait sur des eaux infinies, étales ou agitées, sur des lacs vert émeraude, des fleuves, des rivières et des ruisseaux ; sur des villages qui transpirent le possible et la quiétude des jours, sur des pays imbus de verdure semés aux quatre vents. Des forêts à perte de vue. Et l’infini. Le Canada est une terre qui se joue des distances et de la géographie. Le Grand Sudbury est au bout de cinq à six heures de la capitale fédérale, Ottawa ; un pays qui couvre un territoire de 3227 km2 et qui est assis sur un cratère, la comète d’il y a 1.85 million d’années à l’origine d’un large dépôt de métaux et des sites rocheux de la région, presque partout noirs. Les mines de Sudbury produisent 27% du nickel mondial, le métal que l’on utilise essentiellement pour la fabrication de la monnaie et comme alliage dans plusieurs industries. Inévitablement, l’impact météoritique singularise la terre et en fait celle qui au Canada abrite le plus grand nombre de lacs : 330 lacs et tous qui dépassent les dix hectares en superficie.

    Jusqu’à tout récemment, le paysage était quasi-lunaire, composé essentiellement d’immenses rochers à la surface noire ; les astronautes de la Nasa venaient s’y entraîner avant de partir en mission dans l’espace. La topographie, avant les surfaces boisées que l’on connaît aujourd’hui et la diversification de l’économie, tenait davantage de la lune que de la terre. Bien entendu, la géographie produit aussi une économie, une société, bref, une manière de regarder le monde. Oh, les hommes et les femmes, eux, n’ont rien de lunaire !

    Sur les bouches, le sourire est sempiternel. Tout bien pensé, il rappelle qu’ici la solidarité est un métier. Les gens vont dans les mines, risquent gros à chaque virée dans les abysses, à mille lieues sous terre ! Aussi, le dernier sourire est-il une torche essentielle pour s’y engouffrer, comme est le premier au retour pour se revigorer après l’enfer. Ici, on se connaît. Pour assurer le pain de la marmaille, on dompte mille et une peurs tous les jours. Et puis, nous ; nous en tant que gens venus d’ailleurs et à qui s’impose d’emblée la tentation comparative : pourquoi il leur est facile d’avoir un aussi beau vivre ensemble alors que, nous, nous nous entre-tuons pour des riens ? Alors que, nous, nous passons notre temps à fabriquer des boucs émissaires, à affûter les sagaies de nos inguérissables afflictions ? Nous pensons à la ville conviviale versus les villes où tu as tout le temps la main sentinelle aux fesses, bien plaquée sur le portefeuille, et la peur tétanisante! Qu’ont-ils de si différent ces gens ? Avec peu de choses, ils ont fait un pays. Il n’est pas parfait, mais il est beau.

    Nous avons été conviés par notre édition, L’Interligne, comme d’autres éditions invitent leurs auteurs, pour le salon du livre du Grand Sudbury. Un salon important pour les francophones du Canada et qui se déroule tous les deux ans. Des écrivains viennent de tous le pays pour faire valoir leurs œuvres. Théâtre, poésie, nouvelles, roman, histoire, littérature jeunesse… Le livre est à l’honneur, tout est au menu. Cinq jours de rencontres pour une heure ou deux la journée à faire valoir son gribouillis parmi des milliers d’autres propositions. Chaque écrivain y va de sa stratégie, de sa petite trouvaille pour accrocher les yeux, les poches rarement, susciter un tant soit peu l’intérêt du passant ; les bonbons quelquefois, côté littérature jeunesse ; des cartes visites fantasques, des stylos. Chacun est conscient que le livre ne fait plus le poids devant la société de la vitesse et de l’urgence. Si pour écrire une phrase, on préfère le SMS, et si pour lire une actualité tragique de plusieurs mois, on aime mieux la phrase de l’ami sur Facebook ou la vidéo d’une minute sur Youtube, ce n’est sans doute pas pour paresser parmi les méandres d’une écriture sinueuse et alambiquée dont la plume roupille des centaines de pages durant ! Alors là quand le livre est le genre qui rapporte des historiettes qui concernent tout au plus quelques personnes.  

    Dès notre arrivée pour la première séance des dédicaces — éventuelles dédicaces, devrais-je dire—, Nous faisons la rencontre d’une Française : A comme Aube. Une ode à la rencontre. Bonjour. Vous êtes l’auteur de La coureuse des vents ?  Oui. Mon Dieu, se lance-t-elle d’emblée, ce livre m’a fait chialer. J’ai vraiment chialé. Merci, merci ! ne trouvâmes-nous autre chose à dire. Mais n’aurais-tu, revient-elle, pas pu trouver une autre issue pour l’héroïne ? Nous tentâmes alors une réponse qui s’est avérée aussi constipée : tu sais quoi, le tragique de nos vies est en soi une œuvre de poésie! En tout cas, conclut-elle encore, j’ai adoré. Du reste, dix minutes plus tard, un homme de théâtre si ma mémoire est bonne, passe par là. Je l’appellerai Jacques, un responsable d’une association connue pour écrivains, un bonhomme qui a des chandelles de sourire à la place des yeux et le verbe taillé à la serpe de la mesure. Et il a l’habitude de faire ses emplettes livresques aux salons du livre. Le genre de personnes convaincu qu’en chaque être se terre un angelot. Il me propose, après le plaidoyer d’Aube : convaincs-moi ! Alors nous rétorquons avec quelques phrases choisies. C’est bon, je le prends, j’en suis convaincu. Et puis, on m’en a dit beaucoup de bien. 

salon livre

La coureuse des vents au salon du livre de Sudbury

    Il y a plein d’anecdotes comme ça. Il y a les auteurs qui veulent que tous les écrivains leur achètent les livres sans qu’ils daignent mettre une main à leur poche ne serait-ce qu’une seule fois. Il y a de la jalousie aussi. Comme partout. Le passage ostentatoire de l’auteur ; du genre qu’il jurerait qu’il n’a rien vu ! Bref, une foire de l’homme, un salon des passions, des contradictions quelquefois. Comme la passion de l’agriculture, de l’artisanat, de l’architecture. L’écriture est une passion comme une autre.  

       Le dernier jour, nous avons une discussion passionnante avec une dame éprise des livres. Susanne. Une retraitée de l’enseignement. Elle lit comme elle respire. Une chasseresse des bouquins aptes à lui faire enjamber tranquillement l’hiver. Aube en a mis des siennes cette fois aussi. Prend-le, tu ne le regretteras pas. J’espère que tu n’es pas musulman, lance la vieille dame d’emblée. Je veux dire que tu n’es ni musulman, ni judaïque, ni chrétien. Je suis un homme. Ma race est la race humaine, ma religion est la fraternité, nous répondons pour juste donner la réplique. Est-ce de toi ? Non, c’est d’Aimé Césaire. J’aime bien. Tu sais, pourquoi je dis ça ? En vérité, j’aime tout le monde. Noirs, jaunes, blancs, juifs, chrétiens, musulmans, handicapés, éclopés… et elle continuait d’énumérer. Les religions, mon fils, quand elles restent dans les cœurs, c’est bon, mais quant elles en sortent, elles sont des armes d’extermination massive. Alors, tu prends le livre ? raillons-nous. Mais, enchérit-elle, donne-moi un bon argument pour que je le prenne. Nous répondons emphatiquement: l’hiver quand le pays est blanc linceul et que l’espace gèle dans les flaques de l’indifférence, La coureuse des vents te sera une fontaine de soif, un pays d’azur, elle ramènera la Méditerranée et le sable ardent jusqu’au seuil de ton lit. C’est dans le livre ? qu’elle s’exclame. Non, dans le livre c’est encore plus beau. Je vais voir s’il me reste des sous, dans ma voiture. Quinze minutes plus tard, nous dédicaçons le roman. Merci pour le voyage fécond. J’espère que j’aurais vraiment soif, qu’elle a rajouté. Une bouteille d’eau toujours à côté de toi. Une bouteille d’eau.

La francophonie minoritaire : quand la démocratie est un rouleau compresseur de la majorité! 

     Nous discutons avec une dame qui au courant de la chose publique. Je m’étais enquis un peu du pays dans un livre, une revue et sur Internet. Sudbury est un pole de langue française inestimable au Canada. La région accueille tant de festivals francophones, compte des éditions de langue française connues, elle a le Théâtre du Nouvel Ontario, etc. Elle a donné naissance à de grands auteurs, de grandes personnalités politiques, figures scientifiques, littéraires. Le recensement fédéral de 2011 a compté plus de 160 000 Sudburiens dont 102 000 anglophones, 42 000 francophones et 9000 allophones, c’est-à-dire ne parlant aucune des deux langues officielles du Canada.  Mais comment se fait-il que même avec presque le tiers de la population qui parle français, on ne rencontre que rarement des gens derrière le comptoir qui parlent la langue française ? nous interrogeons la femme. Pire, qu’elle répond, nous étions, il n’y a pas longtemps, 46% de la population. Nous relançons : il faut marcher dans la rue, une revendication qui ne descend pas dans la rue s’éteint au charbon de l’amnésie ! Avez-vous beaucoup d’écoles de langue française? Oui, mais, comme tu dis, l’hégémonie de la langue dominante est terrible. Mais oui, sauf que dans votre région soi-disant francophone, il y a des hôtels qui ne servent même pas en français. Tu as raison. Même dans l’un des endroits les plus attractifs de la région, le centre des sciences notamment, on ne parle qu’anglais, c’est déplorable. Si vous trouvez que c’est normal de parler tout le temps anglais, parce que tous les francophones sont presque bilingues, c’est que vous acceptez la course à reculons : hier, 46%, aujourd’hui 27% et demain 0%. Tu as raison, il nous faut plus d’actions. Tu sais, disons-nous, moi je suis originaire de l’Afrique du nord. La langue autochtone y est Tamazight, le berbère. Elle subit la même chose que le français ici, à la différence près que chez vous par la démocratie et chez nous par la dictature. C’est-à-dire que la démocratie fait peu mieux que la dictature quelque part. On vous reconnaît des droits d’un côté, mais on ne fait rien pour arrêter le rouleau compresseur. Au moins, chez nous, on ne va pas par trente six chemins, la tyrannie est nue, rustre : l’arabe, assume-t-elle, est la langue du paradis et l’islam la seule religion vraie !

     Au Grand centre des Sciences, la science est expliquée aux mioches dans une seule langue, la langue de Shakespeare. D’aucuns, des unilingues parmi eux des francophones, se contentent alors d’interpréter les propositions scientifiques à leur manière. L’histoire officielle se fait sans leur langue maternelle. Et une langue que l’on n’écrit pas, ne chante pas, ne peint pas, n’exprime pas publiquement disparaît, inexorablement.

Le Grand centre des sciences ou comment se construit  l’espace citoyen

    Mais d’un autre côté, heureusement, la science s’explique quelquefois d’elle-même. Et au-delà de la question linguistique, une autre question s’impose au visiteurs que nous étions : pourquoi les États du monde ouvrent des bibliothèques, des centres scientifiques, des musées pour leurs peuples alors que le nôtre élève une gigantesque mosquée au nez et à la barbe des millions de gens qui ont des besoins essentiels? La réponse va de soi : pour que les gens roupillent encore pour une éternité à venir. Et parce que les gens croient que la terre ne sert à rien, c’est juste une halte à la marge de l’espace temps en attendant le passage de vie à trépas. Et puis, les houris, le vin à flots, les vierges… La comparaison est à chaque pierre, à chaque sourire, à chaque pas. Tu arrives dans un pays inconnu et tu te sens plus en sécurité que chez toi.

Le Grand centre des sciences de Sudbury

    Le Grand centre des sciences de Sudbury est un des plus beaux dans tout le Canada. C’est d’abord une œuvre architecturale inspirée qui épouse l’azur et les eaux étales du lac Ramsey, un grand et magnifique lac autour duquel, dans divers petits ports, sont stationnés des petits bateaux. Les maisons alentours coûtent chers, sans doute très cher. Quand il fait beau, que le ciel arbore le meilleur de ses costumes bleus, le paysage est à couper le souffle. Autour d’une grande partie du lac, serpentins, un sentier et une piste cyclable offrent le paysage aux regards curieux. Le genre de lieu à détresser une légion de soldats revenue d’une bataille sanglante. Les enfants jouent, des sportifs, jeunes et vieux, s’adonnent chacun à son loisir favori. Le pays est insoucieux, il à des lieues des tragédies innombrables rapportées dans les manchettes. Et du bâtiment dédié à la science, on a les yeux et les poumons dans toute la splendeur.

      Un chemin réfléchi comme un sentier caverneux mène à l’intérieur du centre des sciences pour que le visiteur soit accueilli dès la lumière diurne par une flore quasi-luxuriante. Le voyage commence. La proposition scientifique est offerte aux enfants à chaque détour ; dans l’insectarium, l’animalerie, dans divers laboratoires techniques, électriques, photographiques, télévisuels, etc. Mille et une expériences inspirantes, divertissantes et éducatives les y attendent. Ils fabriqueront eux-mêmes leurs voitures électriques à partir de modes d’emplois ; ils auront l’occasion de s’improviser journalistes face à un public et à des caméras pour présenter en direct leur émission d’un jour ou d’un soir ; ils comprendront le corps humain pratiquement ; ils peuvent même vivre l’expérience de cosmonautes d’un jour ou encore expérimenter les mystères des trous noirs, de la gravité, de la physique quantique…

     En somme, nous en sommes sortis sans avoir le temps de tout vivre et visiter, d’assister à toutes les expériences que les scientifiques offrent au public en direct. La question est évidemment comparative, vous l’auriez devinée : pourquoi des États offrent à leurs enfants des centres pour les sciences et d’autres des mosquées à coup de milliards de dollars ? Eh bien, la réponse, serions-nous tentés de répondre, encore que ce soit subjectif, est simple : quand un État est démocratique, il réfléchit l’avenir de ses enfants aujourd’hui ; il met à leur disposition tous les outils possibles pour qu’ils affrontent demain et les problématiques qui s’imposeront. Mais quand un État est d’abord réfléchi par des grabataires qui pensent l’État comme une tribu qui se transmet par le bâton et le sang, moyennant des somnifères idéologiques très puissants du genre la religion et les théories de complot à foison, eh bien, il maçonne une petite mosquée sur chaque colline et une autre gigantesque pour couronner le tout dans sa capitale nationale afin que le sommeil des peuples soit juste et éternel. Asseyez-vous, dormez, roupillez, votre tour dans l’histoire n’est pas pour bientôt ! Vous, c’est le paradis qui vous attend. La Chahada, tous ceux qui la prononcent y vont !

Ces autochtones laissés à la marge de la civilisation!   

     On ne peut pas passer sous silence ces hommes et ces femmes, visiblement pauvres, aux traits bien distincts, qui jonchent les parcs publics, s’entassent aux portes des grands édifices. Que se passe-t-il à Sudbury ? Y malmène-t-on les autochtones ? Une petite recherche et nous découvrons qu’ils sont essentiellement des métis. Le groupe autochtone le plus important de la région. Il y en a aussi, à degrés moindres, qui sont des premières nations et des Inuits. Et puis l’indifférence du monde. Cette moitié de la mort, comme disait le poète. La civilisation parallèle à la barbe et au nez de l’ancêtre plurimillénaire. Et les préjugés aux soubassements racistes : ce sont des fainéants, ils ne veulent pas travailler, nous disait une amie. Ah bon, avons-nous rétorquer. Crois-tu que l’on puisse travailler pour des bagatelles  après le viol public de notre maman ? Que sont les harkis qui travaillaient pour notre violeur dans notre mémoire collective ? On a spolié, violé et violenté les peuples des premières nations ; on les a expropriés de leurs terre et honneur, et d’aucuns s’étonnent encore qu’ils ne veuillent pas travailler… Parce qu’ils meurent tous les jours dans le souvenir mortifère, parce qu’ils sont chosifiés tous les jours, réduits à des animaux bipèdes dont les musées suffisent pour inhumer notre conscience de blancs violeurs… 

     Alors, silence! Tous passent le même sourire et l’orgueil au pas. Il n’y a rien à voir si ce n’est la paresse incarnée, des gens qui passent leur temps à fumer et à jaser et qui à force de rouler partout finissent par ressembler à la terre. Il manquerait juste qu’on leur enjoigne  l’ordre d’y retourner pour qu’aucun blanc n’ait plus un cheveu sur sa conscience.

Et le petit marathon pour célébrer le corps 

      Dimanche. Retour à la maison. À quelques pas de l’hôtel, à cinq ou six voitures du feu rouge, nous apercevons des policiers, des pompiers, des bénévoles sans doute. Que se passe-t-il, il n’est que neuf heures du matin. Soudain, une coureuse en tenue sportive, puis une autre, un autre, un vieux, deux vieilles. C’est le marathon annuel. Sur des braises ardentes, tout le câblage, dit l’humoriste, nord-africain causant nœud et nœud dans les neurones, nous reculons, bifurquons dans une ruelle, puis une autre grande rue. Ouaou ! Même histoire, la ville est coupée en deux, il faut attendre jusqu’au dernier grabataire, jusqu’au dernier octogénaire avant d’aller son chemin. Et le Québec n’est pas après la colline. Nous sommes partis pour attendre des heures et des heures sans doute. Y en a qui ne courent même pas et qui sont enfants, alors pour les séniles, passons !  Tout notre temps pour ferrer les cigales. Et puis cahin-caha, nous respirons et inspirons, admirons tout bien pensé le paysage qui s’offre à nous. Un détail, comme partout dans la fédération, pas un klaxon, même pas un zeste de klaxon, c’est vous dire que même si on est tenté, on y réfléchit deux fois plutôt qu’une. D’un autre côté, ça explique très bien le phénomène de l’éducation ! Est-ce que c’est la société qui éduque, est-ce la famille, le père et la mère, est-ce un phénomène mimétique ? Bref, une vieille, septuagénaire ou octogénaire, trottait comme si de rien n’était ; maillot et un short moulant ses cuisses, une casquette coiffant ses cheveux poivre et sel, et une bouteille d’eau dans sa main, elle grignotait dans l’air matinal à pleins poumons. Inévitablement, nous ne pouvions passer outre nos femmes, nos mères et nos grands-mères : pourquoi ne courent-elles pas dans les marathons ? Qui a décrété la connerie que le sport est masculin et est moustachu dans nos pays ?

Le Grand Nickel de Sudbury qui symbolise une pièce de 5 cents en dollar canadien

         Le mépris de la femme, le mépris du corps, le mépris de l’Autre. C’est à se demander, s’interrogeait un homme plein d’humour de chez moi un vendredi de marché où il n’y avait aucune présence féminine dans le paysage, qui a mis tous ces hommes au monde !  Et dire que les Sudburiens, qui étaient probablement des Européens au Moyen-âge, vivaient exactement ce que vivent nos sociétés aujourd’hui.

     Au Moyen-Âge, le corps, comme chez nous, a quasiment disparu au profit de l’âme ; le sport, hormis quelques sports, a disparu entièrement. La charge religieuse et idéologique contre le corps fait fuir nos femmes, nos mères et nos grands-mères de la place publique. On les dit causes des disettes, des sécheresses et des déluges. Comme au Moyen-Âge, exactement ! Et dire que des idéologues essayent encore de justifier l’aberration !  

     Le grand historien médiéviste Jacques Legoff écrit ceci : «La dynamique de la société et de la civilisation médiévales résulte de tensions : tension entre Dieu et l’homme, tension entre l’homme et la femme, tension entre la ville et la campagne, tension entre le haut et le bas, tension entre la richesse et la pauvreté, tension entre la raison et la foi, tension entre la violence et la paix. Mais l’une des principales tensions est celle entre le corps et l’âme. Et plus encore à l’intérieur du corps même… D’une part le corps est méprisé, condamné, humilié. Le salut dans la chrétienté, passe par une pénitence corporelle.[1]». Et la pénitence corporelle chez nous, concerne d’abord les femmes !   

       Et la course continuait. Des familles entières, des jeunes et moins jeunes, des vieux et des vieilles, des enfants, des handicapés qui en chaise roulante qui en béquilles ou encore sur le dos de quelqu’un. C’est banal, rien ne sort de l’ordinaire.  Le pays est pour tous et pour toutes. Les gens ont compris que le sport unie, irrigue les valeurs du vivre ensemble, civilise, raisonne les tensions possibles. Les citoyens d’ici ne doivent même pas soupçonner qu’il existe des endroits sur terre où la chose est problématique et est même insoluble.

     Une heure plus tard, nous reprenons la route. Sudbury la ville météoritique est derrière nous mais assise définitivement dans l’arpent mémoriel de nos plus beaux souvenirs. Il y fait bon vivre, les gens sont humbles, conviviaux, on ne peut plus ouverts. Un pays qui ressemble aux veillées des contes de grand-mère. N’est-ce pas d’ailleurs la preuve que l’humus d’un grand pays, le nôtre enfin, celui qui un jour nous prolongera véritablement dans l’espace temps, est aussi possible puisque, n’est-ce pas, nous avons les ressources humaines, nous avons l’humus idoine, les graines et la terre idéales dans nos sables profonds?

Par Louenas Hassani

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[1]– Jacques Le Goff, Nicolas Truang, Une histoire du corps au Moyen Âge, Mayenne, Paris, Éditions Liana Levi, 2003, p. 11.

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