Le débat autour d’Ait Menguellet et Idir continue

Oh, mon frére, Idir, ce qui est bon ne peut pas nous convenir (Lounis, dans la chanson a Dda Yidir)

L’auteur de l’article “le chasseur ambusqué” répond aux critiques

Par Rabah Chabane

idir2À M. Mouloud: Je salue votre sincérité, le débat avec vous est passionnant, essayons seulement de le rendre moins passionnel. Il est vrai que nous autres Kabyles nous sommes tous peu ou prou sentimentalistes, d’où la plupart de nos malentendus. Pour être sincère à mon tour avec vous je dois avouer que je ne trouve toujours pas dans vos objections ce qui peut justifier cette levée de boucliers contre Aït Menguellet et Idir, du moment que vous affirmez que vous ne jugez pas de leurs œuvres ni de leurs penchants politiques. Si j’ai bien saisi le fond de votre pensée, vous leur reprochez de n’avoir pas honoré leur engagement (ou de l’avoir renié) envers la culture et la cause amazighes parce qu’ils ont rencontré (je dirai même qu’ils ont applaudi) Sellal, que vous considérez comme le représentant d’un pouvoir bourreau de cette cause. Ce serait hypocrite de ma part de prétendre, et se serait naïf de la vôtre de croire, que la chose puisse être présentée avec cette simplicité.

Ces deux artistes, avec d’autres dont on parle moins, ont entamé le combat identitaire dès les années 1970 à l’époque de la chape de plomb du parti unique et de la SM : vous imaginez toutes les provocations et les intimidations qu’ils ont dû subir ! Cependant leurs ambitions étaient juste à la mesure de leur talent, de leurs moyens et de l’environnement culturel, politique, social…Ils ont œuvré à la valorisation de leur culture, à la reconnaissance de leur identité, à l’instauration d’un ordre national plus progressiste en matière de droits de l’homme et de démocratie…Aujourd’hui, ils peuvent légitimement considérer leur combat en voie d’aboutissement après la constitutionnalisation, quoique imparfaite, de l’identité, la culture et la langue amazighes, l’introduction, quoique timide, de l’enseignement de cette langue à l’école, la promesse (sera-t-elle tenue ?) de l’instauration d’une académie amazighe…etc.

Par conséquent, l’évaluation du parcours et du bilan de ce combat identitaire est sujet à controverse selon l’angle à partir duquel on regarde. Le bilan peut être jugé globalement positif pour quelqu’un qui, comme nos deux artistes, mesure le chemin parcouru et place son combat dans une dynamique nationaliste. Par contre, il est vrai que pour celui qui veut tout, tout de suite et sans concession, et qui serait plutôt attiré par l’option indépendantiste, le bilan lui paraitrait dérisoire, d’où ces déceptions.

La posture adoptée par rapport aux institutions de la république obéit, à mon avis à la même logique. A ce propos, j’ai lu dans la presse récemment qu’Idir, à une question de journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait d’un certain chanteur de raï, aurait répondu approximativement « lui est un sujet du roi, et moi je suis citoyen d’une république ». Auparavant, je me souviens qu’un journaliste étranger lui posa cette question sournoise: “La culture berbère est opprimée en Algérie?” et Idir lui répondit :”Non! mais elle n’est pas encouragée”, et j’ai trouvé cette réponse intelligente, car la question n’était certainement pas innocente.

Maintenant, d’autant plus que vous m’interpellez à ce sujet, l’opinion que l’on a du pouvoir et de ses représentants demanderait des heures de débat avant de s’entendre. Ce n’est pas par « Oui » ou par « Non » spontanés qu’on se détermine sur des questions très complexes. Emporté par notre sentimentalisme légendaire je serais tenté de vous dire tout le mal que je pense du pouvoir le qualifiant de calamiteux et lui attribuant tous les vices, et je me ferais ainsi applaudir par un tas de gens crédules…Non, je ne ferai pas injure à votre intelligence !

Ceux qui caressent les gens dans le sens du poil sont aussi blâmables que ceux qui agissent de même avec l’autorité quelle qu’elle soit, parce qu’au mieux ils sont démagogues et intellectuellement malhonnêtes, au pire ils sont intéressés par quelque butin. A mon humble avis, il faut faire la part des choses en tout. Proposer ses services de cireur de bottes au seigneur est une chose, rencontrer un fonctionnaire de l’état dans un cadre professionnel en est une autre. On peut applaudir une bonne idée, un projet judicieux, même s’ils émanent de son pire ennemi (on n’applaudit pas l’homme, mais l’idée ou la proposition). On doit pouvoir distinguer ce qui relève de l’à- plaventrisme mesquin et ce qui tient de la bienséance.

Cette rencontre ne fera pas reculer le combat démocratique d’un iota, pas plus que le boycott de celle-ci n’aurait rien fait avancer. Sans prétendre donner de leçon à quiconque, mais seulement parce que j’ai décelé en vous une personne de bon sens, je me permets de partager avec vous ce sentiment, cette conviction même : nous algériens, mais surtout kabyles, nous manquons de pragmatisme et nous n’arrivons pas à nous départir de notre chauvinisme. Nous prônons la tolérance sans la pratiquer, la démocratie sans l’exercer, la solidarité sans la manifester.

Je mesure (sentimentalement parlant) la déception que vous exprimez et qui est partagée par de nombreuses personnes car, comme il apparait en filigrane, dans l’imaginaire populaire ces artistes sont affublés d’un statut particulier qui ne leur permet pas de se comporter en simples citoyens. Les déçus cultivaient une image différente de ces artistes. C’est justement pour éviter ce genre de relation ambigüe que j’ai fait allusion dans mon article à la nécessité de soustraire l’artiste aux contingences politiciennes. Beaucoup d’entre nous, d’ailleurs, ne sont pas à l’abri de déceptions autrement plus grandes, à voir l’image qu’ils sont en train de cultiver du Kabyle en général.

Rien que pour détendre ce débat, qui commence à tourner au monologue (je m’en excuse), permettez-moi de vous narrer une anecdote certifiée authentique puisque j’y ai pris part moi-même, et dont la morale me semble tomber à point nommé. Nous étions un groupe d’une quinzaine de collègues (j’étais le seul kabyle), parmi nous une paire d’amis inséparables : ils s’entendaient comme pas possible, partageaient tout, se confiaient tout. Jusqu’au jour où subitement une dispute violente éclate entre eux, pour une futilité de gamins. L’un deux faisait à l’autre un tas de reproches, en lui assénant toutes les insanités imaginables. Je profite de l’éclipse du deuxième compère pour essayer de raisonner le plus virulent des deux. Bref, on le supplie de pardonner à son ami. Savez-vous ce qu’il nous a répondu, très sûr de la justesse de sa cause :« Comment voulez-vous que je lui pardonne après tout ce qu’il m’a fait ? S’IL NE M’AVAIT RIEN FAIT JE LUI AURAIS PARDONNÉ !!! ». Nous lui avons répliqué en chœur : il n’aurait pas besoin de ton pardon s’il n’avait rien à se faire pardonner !

Je reste persuadé que nous autres qui avons un brin de lucidité (je ne dis pas intellectuels, je n’aime pas ce mot, car on peut être intellectuel et intéressé, donc pas si fiable que cela) nous portons une responsabilité vis-à-vis de nos semblables, en ce sens que nous leur devons la vérité toute nue, sans fard, sans apparats. Mais prenons garde : la vérité n’est pas mon monopole, ni le vôtre, ni de qui que ce soit ; vous en détenez une partie, votre voisin en détient une autre. Les slogans creux ne nourrissent pas son homme ; les chimères , les ambitions donquichottesques ne mènent nulle part. La sagesse kabyle ne nous apprend-elle pas, par ce dicton, que tel voulait imiter la marche de la perdrix qui en oublie celle de la poule ? Merci Mouloud de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer plus longuement sur ce sujet ; je ne serais pas fâché d’approfondir le débat avec vous, attendu qu’il reste fraternel , ouvert et objectif autant que faire se peut, mais surtout sincère. Merci.

Rabah Chabane

8 comments for “Le débat autour d’Ait Menguellet et Idir continue

  1. Mouloud
    June 3, 2016 at 00:59

    Aurait-on à Kabyle Universel quelques embarras au regard d’un écrit qui serait susceptible de mettre à mal une affirmation frileuse et politiquement correcte, qui serait son crédo…? Auquel cas je vous quitterais en vous déclarant, reprenant une réaction devenue célèbre : ” Messieurs les censeurs, bonsoir”,

    • June 3, 2016 at 01:53

      Bonjour Mouloud
      Veullez patienter encore un peu, votre commentaire long et interessant, nous le voulons comme article. Il paraitra d’ici 2 ou 3 jours comme article en home page comme reponse au chasseur embusque. Nos salutations les plus confraternelles. Admin, KU.

      • Mouloud
        June 3, 2016 at 04:17

        Bonjour à vous … Désolé, de vous avoir bousculé ! Merci et bonne journée

  2. Hellal Laid
    June 3, 2016 at 10:41

    Nous comprenons en fait que c’est le pouvoir qui leurs a monté ce macabre scénario, mais force est de constater qu’ils se sont, encore une fois, faits avoir. Et pour ce, ils avaient mille et une manières de l’expliquer au lieu de diaboliser ces jeunes qui on eu le tort d’être froissés et touchés dans leurs amour propre. Tout le monde s’accorde à reconnaître ce côté libre de l’artiste mais de là à empêcher les gens d’être chiffonnés par cette pauvre misérable poignée de main relève de l’excès de zèle. Il faut qu’Ait Menguellet sache que ces milliers de jeunes dont il déplore le bas niveau, ceux-là même qu’il avait traités « d’idiots » suite à son honteuse et tristement célèbre acclamation, sont prêts à mourir pour lui ou encore pour une seule de ses chansons. Si les insultes ne sont pas permises d’une part elles ne le sont surtout pas de l’autre. Il doit savoir aussi que si on se mettait à fouiner dans ces chansons, que je considère comme des chefs-d’œuvre, on y trouvera abondamment de passages qui conforteront, dans leurs réactions, ses fans (appelons-les ainsi car je ne connais aucun kabyle qui ne l’est pas). Personnellement, dans les deux fois ou Lounis a réussi à « fâcher » son publique, j’ai été moins touché par l’acte plutôt que sa visible incapacité de l’assumer.

  3. Lefennec
    June 3, 2016 at 11:51

    Apparement, le debat autour de Idir et de Lounis prend forme et s’elargit. J’en suis ravi. Que jaillisse la lumiere!

    • Afriman
      June 4, 2016 at 16:33

      Pour moi un kabyle qui est contre la liberté du peuple kabyle et de la Kabylie est consciemment ou inconsciemment complice du génocide identitaire,culturel,linguistique…que subit la Kabylie depuis 1962.
      Pour moi les kabyles algérianistes qui croient encore en une Algérie “démocratique” rêvent debout !
      L’Algérie sera démocratique quand…les poules auront des dents.
      Les artistes qui applaudissent les despotes arabo-algériens cautionnent indirectement la politique criminelle de dépersonnalisation du peuple kabyle.
      Comment peut-on qualifier un kabyle qui nie l’existence du peuple kabyle ? Aliéné ? Zombi ? Renégat ?…
      Depuis 2001,ya Si Rabah,beaucoup de sang a coulé entre la Kabylie et l’Algérie.Beaucoup de kabyles oublient que depuis cette date, le nationalisme kabyle est né et s’est mis en marche,une marche inexorable vers la liberté.
      Dans cette histoire,il y a ceux qui restent au chaud chez eux et les autres.

  4. June 6, 2016 at 08:55

    Azul
    quand on a vraiment un quelconque prétendu talent ,on ne tombe aussi facilement dans des petits pièges aussi insignifiants que clairs,excepté si l’on s’en fout des tenants et les aboutissants pourvu que le dinar coule à flots.Tanmirt

  5. AMZG
    June 13, 2016 at 03:11

    En quoi une poignée de main est en soi un reniement ou une allégeance quelconque. Je peux tout autant comprendre que Sellal veut montrer le respect des deux artistes et s’honorer de cela aupres des kabyles. Pourquoi pas. Je n’ai pas entendu encore une déclaration de ce monsieur fustiger le combat identitaire, il est loin d’etre un baathiste, apparemment. Du reste, Idir et AM sont deux personnes civilisés et polis. Notre combat pour la démocratie est un long combat pour la vérité et la justice. S’alliéner tous ceux qui ne pensent pas exactement comme nous n’est pas une bonne stratégie.

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