Idir et Ait Menguellet ou la symbolique des hauteurs

La division est le pas avant le gouffre. Il faut dépasser ces tempêtes dans les verres d’eau qui ne nous grandissent aucunement. Nous n’avons plus le droit à aucune compromission, ni à aucune autre déchirure. La perspective de voir un projet qui nous ressemble porter fruit est lointaine si ce n’est désespérante de par notre éparpillement…

Idir et Lounis

   Il fait beau à Montréal, une fraîcheur extraordinaire, un matin lumineux qui n’est pas sans rappeler celui de la Kabyle à ceci près qu’il est amputé de l’odeur du genet et des oliviers. Sur la route vers la piscine, comme souvent, un disque d’Idir alternait mélodies rythmiques et mélancoliques. Soudain, mes filles me posèrent plusieurs questions sur l’artiste. C’était ainsi que l’idée de l’article m’est venue en pensant à la polémique. Une polémique qui ne doit être vue que comme une réaction de peur et d’angoisse de perdre les derniers remparts contre la corruption de nos hommes. Est-ce que Idir est jeune ? m’interrogèrent mes filles. Je leur ai expliqué qu’à leur âge je l’écoutais déjà, tant son art est destiné aux adultes comme aux enfants.

    Idir est un géant qui a marqué tout un peuple. Il est adoré et aimé par plusieurs générations. Nous avons sacralisé nos poètes et nos artistes. Comme Idir et Menguellet, ils étaient là depuis toujours, à nous bercer et à nous parler, car nous n’avions pas ce luxe de parler et de s’exprimer ; la parole a été interdite depuis des siècles si ce n’est depuis la nuit des temps. C’est par le chant que notre peuple a survécu ; et les artistes étaient là par leurs prises de paroles, d’opinions, d’idées et par leur engagement. Nous, à notre tour, nous les avons introduits dans nos maisons, notre quotidien, dans nos cœurs, dans les strates les plus profondes et les plus inconscientes de notre être. Ils sont devenus notre âme à tous et nous en sommes fiers, comme ils sont fiers de leur peuple. Cet amour est inconditionnel et l’honneur revient à tout le monde, à commencer par nos valeureux génies de la musique, du verbe et de la poésie, mais aussi à ce peuple démuni, isolé, seul et opprimé par un pouvoir despotique, en permanence en embuscade contre son propre peuple et surtout contre la Kabylie. Aujourd’hui, ils veulent anéantir, comme par le fameux K.O de la boxe, toutes les voix discordantes et contraires à leur moule de façonneur de l’être algérien. Ce pouvoir ne supporte plus le fait que nous existons encore. Les clans mafieux dont il se compose haïssent tout ce qui est possiblement moderniste, laïc, démocrate. Ces embuscades sont dressées par des gens connues pour leur haine envers tout ce qui est non arabo-islamiste, et toutes les structures sont en harmonie dans leur entreprise de destruction systémique et systématique de la personnalité et des identités multiples de l’Algérien, et ce, depuis la présidence jusqu’au petit juge, en passant par le petit gendarme dans les rues qui humilie le citoyen d’une manière qui n’est pas sans évoquer la jadis condition coloniale.  

Idir

   Nous connaissons tout cela et nos artistes sont plus qu’avertis de cette entreprise ennemie au bon sens et au sens de l’évolution et de l’histoire contemporaine des sociétés. Nos artistes étaient et sont encore là à nous alerter, à ouvrir nos yeux sur le mal. Pensons à Slimane azem qui n’a jamais accepté quoi que ce soit de ce régime et à l’ingratitude de ce dernier envers lui et envers tout artiste libre ; un régime qui fait dans la négation de soi. Freud aurait  des vertiges à penser une petite analyse sur ce régime innommable. Pensons à Lounes Matoub qui encourait  mille et un risques pour ses idées. La suite, on la connaît. Nous ne devons en aucun cas douter de la constance de leurs engagements, de leur sincérité et de leurs convictions.  Les années écoulées, et l’histoire récente en témoigne, nous rappellent combien nous sommes divisés. Beaucoup de gens ont perdu foi dans les partis politiques. Nous savons tous que le régime n’a pas lésiné sur les moyens pour les pervertir, noyauter les différentes structures qui œuvrent en société, etc. Dans l’imaginaire populaire, jamais un Ait Menguellet ou Idir, des icônes pour nous tous, ne peuvent d’aucune façon être manipulés par ce régime aux abois ; ils nous ont nourris de leur poésie, nous ont accompagnés durant toutes ces années de misère par leurs chants, nous rappelant que nous sommes fiers, dignes et grands ; ils nous offraient exactement l’antithèse de ce dont nous gavait le pouvoir, c’est-à-dire de contrevérités  et de mensonges. Nous avons tous vu un artiste comme Takfarinas se compromettre lors du vote-viol de la constitution.

    Le pouvoir cherche à décourager toute personne discordante en distillant le message qu’il est capable de la manipuler et de la corrompre d’une façon ou d’une autre ; il essaye de soudoyer même les intouchables et les plus humbles parmi nous, en l’occurrence ceux en qui nous avions cru le plus profondément. C’est un K.O définitif à l’espoir d’un sursaut de la jeunesse, tant elle est détournée de l’action constructive qu’est censée être la sienne. C’est ça la symbolique que représentent deux artistes mythiques comme Idir et Ait Menguellet. Ici, il s’agit d’anéantir une bonne fois pour toutes la question berbère et ce qu’elle implique comme changement dans la société algérienne.

        Cependant, nos chantres, nos poètes et nos chanteurs ne doivent pas voir dans les réactions émotives des jeunes quelque chose de méchant, bien au contraire, ils doivent se dire qu’ils sont aimés, que leurs fans sont alertes et vigilants, car la moindre concession faite à ce régime est interprétée comme une conquête et un pas de plus vers le début d’une Algérie définitivement asservie, soumise à l’idéologie arabo-islamiste, débarrassée enfin de sa conscience et identité berbère plurimillénaires.

    Ce que nous ignorons de ces artistes est leur quotidien, leurs problématiques. Et cette ignorance nous rend vulnérables, victimes de la démesure. Quand la chape de plomb est le lot de tout un peuple, la loupe à travers laquelle nous regardons est forcément grossissante.  

     La situation est dramatique sur tous les plans, l’avenir est plus que jamais incertain. La perte des repaires ne ne nous fait pas voir le bout du tunnel. On creuse une tombe pour le pays, et si nous abdiquons, tombons dans leur écueil, alors l’avenir est à craindre ; il sera pire.

Lounis Ait Menguellet

     Au risque de me répéter, je persiste et signe que ceux qui nous ont insultés ne sont pas ces poètes qui nous ont tenus la main la nuit de l’inquisition. Les insulteurs et les irrespectueux,  sont ceux qui ont ourdi l’embuscade, échafaudé la énième tentative d’usurpation pour détourner encore et encore le fleuve de la dignité humaine et de la richesse nationale.

      Nos artistes n’ont pas de conseillers en communication et en relations publiques. Ils n’en ont pas les moyens. D’ailleurs, ils auraient pu cracher cette vérité à la face du ministre ; ils auraient dû lui rappeler l’outrage qui leur est fait tous les jours, le pourrissement caractéristique…  

      Avec ce régime, on ne peut contrôler ces messages du fait que les seuls canaux de communication sont verrouillés. C’est dire que c’est encore un coup d’épée dans l’eau ; les deux artistes ont l’honneur d’être aimés par leur peuple quand bien même il est intransigeant envers eux.  

     Il ne faut pas succomber au fameux diviser pour régner. S’il est un seul domaine où le régime excelle, eh bien, c’est celui de la manipulation. Pour une image qui lui donnerait un peu de légitimité aux yeux de l’opinion nationale ou internationale, il est capable du pire. Posons-nous simplement la question suivante : que vaut réellement l’opinion de nos artistes quand on sait que la constitution elle-même est votée à mains levées ?

   Réitérer son indépendance en toute circonstance peut apaiser les plus émotifs d’entre nous. La donne du MAK est probablement prise en compte, du fait de son hypothétique et possible récupération de leur rejet de l’invitation, soutenue par le gouvernement. Il est du droit de chacun de s’exprimer librement sans animosité et sans porter atteinte à qui que ce soit. Nos artistes sont dans leur droit. Ils ont le droit d’avoir des opinions différentes des nôtres. Ça ne doit diminuer en rien de notre considération et respect. Idir et Ait Menguellet nous ont tant donnés.

      Le projet de n’importe qui ne peut aboutir que s’il repose sur des bases démocratiques. Il ne peut se faire sans la liberté et l’humilité. Nous devons apprendre de nos erreurs pour ne pas se déchirer devant l’ennemi; se respecter même dans la différence et se défendre ensemble, parce que nous œuvrons pour un avenir commun, pour un vivre ensemble qui nous exprimerait profondément.

      La division est le pas avant le gouffre. Il faut dépasser ces tempêtes dans les verres d’eau qui ne nous grandissent aucunement. Nous n’avons plus le droit à aucune compromission, ni à aucune autre déchirure. La perspective de voir un projet qui nous ressemble porter fruit est lointaine si ce n’est désespérante de par notre éparpillement. Ne l’oublions pas, nous avons le mêmé rêve, nous avons pleuré et ri ensemble. Il faut être alertes face aux stratégies macabres dont ce régime est capable. Notre fraternité et notre union sont les seuls garants de notre affranchissement de tous les jougs tyranniques. C’est en tout cas mon rêve à moi.

Par Belkacem Nasri

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