Sœur Cécilia (Bergeron): « Ma plus grande joie c’est d’avoir vécu avec les Algériens, d’avoir vécu en Kabylie. »

Elle réside actuellement à la maison des Sœurs de la Providence, au 5555, rue Salaberry. Elle est une Sœur blanche, elle était missionnaire en Afrique (en Algérie), Sœur Cécilia est entrée chez les Sœurs Missionnaires de Notre-Dame-d’Afrique de Québec en 1942, la branche féminine de la société des Pères blancs fondée en 1868, à Maison-Carrée (aujourd’hui El Harrach) en Algérie par Mgr Lavigerie. Elle s’est installée en Kabylie (Algérie) de 1945 à 1973 et a participé à « La Ruche de Kabylie », un mouvement de jeunesse kabyle ouvert aux filles scolarisées, fondée en 1939 par les Sœurs blanches.

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Saliha Abdenbi et Sœur Cécilia à la maison des sœurs 

   Sœur Cécilia, née Cécilia Bergeron, est l’aînée d’une famille de 14 enfants. Elle est née le 18 août 1916 à Saint-Joseph d’Alma, une municipalité du Saguenay-Lac-Saint-Jean (Québec) et elle y a vécu jusqu’à son départ en Afrique en 1942. Titulaire du Diplôme supérieur de l’Instruction publique du Québec, elle a d’abord enseigné au sein même de sa localité pour aider sa famille avant d’entrer chez les Sœurs Missionnaires de Notre-Dame-d’Afrique de 1942 à 1945 où  elle a reçu les enseignements qui la prépareront à la consécration pour Dieu en mission.

     Inspirée particulièrement par l’unique tante maternelle Laura (partie en Rwanda) et par Marie-Ange Gagné, la cousine de sa mère, Sœur Cécilia a toujours voulu aller en Afrique, un appel intérieur, un rêve devenu une réalité en 1945, l’année de son départ vers l’Afrique du Nord. Ainsi, le destin de Sœur Cécilia croise le destin d’une nation en devenir, marqué par les manifestations de mai 1945 à Sétif, à Guelma et à Kherrata. La Guerre de libération nationale, enclenchée le 1er novembre 1954, n’a pas dissuadé Sœur Cécilia de quitter la population pour laquelle elle prodiguait ses soins, enseignait aux jeunes filles. Elle n’a pas quitté l’Algérie ni après l’indépendance ni même après les menaces de mort de terroristes lors de la décennie noire des années 90. Bref, elle a consacré des décennies durant aux nécessiteux et aux orphelins de la Kabylie la plupart du temps, mais aussi à ceux de Touggourt et d’El Oued plus tard avant de quitter définitivement l’Algérie en 1994.  

    Aujourd’hui, afin de souligner le centenaire de Sœur Cécilia, sa famille, par l’intermédiaire de son frère Jean B. Bergeron, prépare l’anniversaire le 20 août à la maison Les Sœurs de la Providence. Dans ce cadre, une page Facebook (https://www.facebook.com/groups/587133141457578/) a été créée pour marquer la vie de cette femme faite de don et d’amour. Tous les Algériens, tous ceux qui l’ont connue ou tous ceux qui veulent être amis sur Facebook avec Sœur Cécilia sont les bienvenus. De plus, Sœur Cécilia a bien voulu nous recevoir pour répondre à nos questions. L’entretien n’a pas résisté à l’accueil chaleureux qui nous a été réservé qu’il s’est transformé en causerie.  Un sourire aux lèvres, les mains sur une marchette, elle nous attendait fermement avec une vitalité étonnante pour une centenaire. Même si la mémoire la trahissait de temps à autre, son âme est empruntée par les centaines de vies qu’elle a côtoyées. Son âme remplie de souvenirs raconte une foi inébranlable.  

Voici l’échange avec Sœur Cécilia (Bergeron).

Saliha Abdenbi : Quel a été l’accueil que les gens de Kabylie vous ont réservé à votre arrivée en 1945? 

Sœur Cécilia : « Farhan », ils étaient contents. Ils étaient contents de voir une nouvelle jeune sœur arriver.

S. A. : Vous dites une nouvelle sœur? Y avait-il des sœurs qui se sont installées avant vous? 

Sœur Cécilia : 0ui. Il y a longtemps qu’il y a des sœurs en Kabylie.

S. A. : Quelles étaient les activités que vous aviez faites?  Qu’est-ce que « La Ruche de Kabylie »?

Sœur Cécilia : « La Ruche de Kabylie », c’est très important. C’était les Sœurs qui l’ont fondée pour les jeunes. C’est un mouvement de la jeunesse kabyle. C’est un mouvement scolaire, si vous voulez. (…) On faisait de l’enseignement ménager, on les formait aussi. Je vais vous raconter une anecdote : je n’étais pas seule sœur blanche. J’avais une tante, sœur de mamy, qui était en Afrique. Elle est revenue au Canada après des années. Quand elle est entrée elle  disait : quel drôle de pays où tout est blanc!

S. A. : Qu’est-ce que « Promesse d’Avette ou d’Abeille »?

Sœur Cécilia : Elles (les filles) faisaient des promesses. Si on veut, c’est scolaire. « Avette » c’était quand elles étaient jeunes et elles devenaient des Abeilles après. C’était le nom qu’on leur donnait.

S. A. : Lorsque vous êtres arrivée en Kabylie en 1945, avez-vous trouvé des chrétiens, des Kabyles chrétiens? Qui s’est chargé de vous apprendre le kabyle?

Sœur Cécilia : Il y a eu des chrétiens kabyles. Il y a eu des conversions. Les gens étaient contents, ils étaient soignés par les sœurs. Comme on voulait vivre avec eux (les Kabyles), on a appris leur langue. L’apprentissage du kabyle était difficile. C’est une langue très difficile.

S. A. : Pourriez-vous me parler en kabyle?

Sœur Cécilia : « Ansi dusit kemini? » D’où viens-tu? « Acu it khedmat? » Que fais-tu? « Zik-nni, lasgharayegh », À cette époque-là, j’enseignais. On avait des écoles dans tous les endroits où on était.

S. A. : Que faisiez-vous d’autre (notamment pendant la guerre)?

Sœur Cécilia : On soignait. Il y’avait des hôpitaux, des dispensaires à nous à Michelet, par exemple. Dans toutes nos maisons, on avait toutes un dispensaire, ce qu’on appelle le foyer des malades.  

S. A. : Aimiez-vous les figues, les olives, les figues de barbarie?

Sœur Cécilia : On allait avec les élèves pour ramasser les olives. J’aime les figues. Les figues de barbarie c’est autre chose encore, c’est un arbre sauvage.

S. A. : Vous êtes allée aussi à Touggourt et à El Oued. Êtes-vous restée longtemps? Est-ce que c’était difficile?  

Sœur Cécilia : Touggourt c’est le désert, El Oued aussi. J’ai appris l’arabe. J’ai appris l’arabe dialectal et j’ai appris l’arabe littéraire. C’est difficile aussi et différent (du berbère). Je suis restée longtemps. Combien de temps? Ça, je ne m’en rappelle pas.

S. A. : Avant votre retour au Canada en 1994, vous aviez vécu les premières années de ce qu’on appelle la décennie noire (années 90) en Algérie. Pourquoi êtes-vous restée malgré les menaces de mort proférées par les terroristes envers les étrangers notamment les religieux?  

Sœur Cécilia : Et ben là, on n’allait pas quitter les gens comme ça. Avec les gens qu’on aime. On ne l’aurait jamais fait. Oui, il y avait des menaces. Il y a eu des sœurs qui ont été menacées.

S. A. : Avez-vous rencontré, ici à Montréal, des Algériens ou des Kabyles? Avez-vous noué des liens avec eux? Qu’est-ce que cela représente pour vous après avoir été une présence, « une source de vie », auprès de leurs parents et de leurs grands-parents?

Sœur Cécilia : J’en ai rencontré beaucoup. À cause de la guerre (années 90), il y avait beaucoup qui sont venus à Montréal. Du coup, j’étais le point de rencontre de beaucoup de personnes qui se sont rapprochées.

S. A. : Vous allez bientôt faire cent ans (18 août). Quel est le secret de votre longévité? Qu’est-ce qui vous a maintenu en santé?

Sœur Cécilia : C’est un peu familial. J’ai une tante qui a été au Rwanda-Burundi qui a vécu très longtemps. J’ai connu beaucoup d’Algériens (c’est l’amour des gens).

S. A. : Quel est votre plus vif souvenir?

Sœur Cécilia : Je pense que j’ai une tendance vers les Berbères. Je crois que j’ai beaucoup aimé les Berbères. Je pense que j’avais plus tendance vers les Berbères qu’avec les Arabes. Peut-être parce que j’étais avec eux, j’ai enseigné aux élèves. Je ne sais pas. Je ne suis pas restée à Alger, j’ai plus été en Kabylie.

 

Entretien réalisé par Saliha Abdenbi

6 comments for “Sœur Cécilia (Bergeron): « Ma plus grande joie c’est d’avoir vécu avec les Algériens, d’avoir vécu en Kabylie. »

  1. arav gass
    June 17, 2016 at 06:05

    ait menguellet lunis a dit:nekwni s leqbayel n,tettu

  2. Rezki Grouci
    June 19, 2016 at 09:58

    Il faut la voir avec la robe kabyle, ici a Montréal. C’était un immense honneur de la recevoir chez-moi et de partager ce fameux Couscous qu’elle aime tant…

  3. sakani
    June 21, 2016 at 06:37

    C’est ça l’iman la foi véritable. J’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres comme elle. J’ai beaucoup aimé ce partage
    .

  4. December 4, 2016 at 13:58

    Je suis peut être arrivée en retard mais je viens de trouver cette publication à propos de Sr Cécilia ki a vécu ici a michelet . Sr Cécilia vous rappellez vs de Mr Youcef ait ibrahim le chauffeur de l’hôpital je suis sa fille il sera comme je le suis ravie d’avoir de vos nvelles . Joyeux anniversaire ma soeur avec bcp de santé

  5. fatima belkacem
    December 4, 2016 at 15:08

    Les soeurs blanches sont des femmes de foi .Elles sont admirables ,elles ont fait beaucoup de bonnes choses pour la population kabyle .Les gens qui ont eu l’opportunité de les approcher ont vraiment de la chance ,grace à elles nous avons acquis une bonne éducation et un savoir intellectuel .Nous les porterons toujours dans nos coeurs .Je suis fière d’etre une ancienne élève des soeurs blanches ,exactement des chalets d’Azazga d’Algérie .

  6. bis
    January 1, 2017 at 08:57

    Longue vie à cette bienfaitrice..Cécila et toutes celles qui œuvrent pour le bien de l’humanité.
    Et meilleurs vœux..
    Nombreux de gens ne savent que le latin et le christianisation sont le fait d’imazighens.
    L’effet inverse ,n’a eu lieu que parce que les faiseurs de monde (les maîtres d’église de Rome et d’orient après la fin de la fin république de concert ont dépossédé les nords africains de toute chrétienté.

    Les intellectuels devraient se pencher sur ce cas pour comprendre comment et pourquoi cela a été possible.
    quand on sait que les numides étaient à l’origine de la civilisation de ROME contrairement à l’histoire des fossoyeurs occidentaux qui font croire à l’origine étrusque sans preuve sinon quelques statues piqués à gauche à droite. Comparez les deux civilisations à la même époque et vous aurez compris . il en va de même ^pour celle dite “arabe”.

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