“La coureuse des vents” meurt à Jérusalem

Mhamed Hassani: poète et dramaturge

Dix chapitres et 262 pages où l’alternance poétique la dispute à la poésie de l’alternance, entre vagues et dunes, avec des passages d’oueds asséchés qu’on aimerait sauter rapidement pour revenir aux chants du désert et de la mer. Une écriture comme les traces des caravanes sur les chemins sablonneux, pleine d’espoir et d’incertitude.

 

"la coureuse des vents" meurt à Jérusalem

“la coureuse des vents” meurt à Jérusalem

Dès l’ouverture du livre, je retrouve la fraîcheur, faite de timidité et de curiosité, de Louenas qui jeune homme avait l’habitude de se faufiler dans le groupe des grands pour placer sa contradiction au milieu de toutes les affirmations. On le regardait de haut puis, condescendant, on lui rendait la monnaie pour le garder dans le groupe. Il faut dire que notre ouverture d’esprit repêchait tous les aventuriers de la réflexion. Et Louenas en était un.

Dédicace,préambule,citation, je sens Louenas se cabrer, assurer ses arrières, se triturer les doigts avant de se lancer dans sa démonstration… je voulais dire son récit. Le mot m’a échappé parce que beaucoup de nos auteurs me donnent toujours l’impression de vouloir démontrer quelque chose. Alors que la vie nous apprend chaque jour qu’il n’y a rien à démontrer ni à justifier.

À vouloir être tout, ne risque-t-on pas d’être rien ? L’empathieextrême ne nous fait-elle pas basculer dans l’effacement de soi ?L’altéritéest préconisée comme remède à tout étouffement de soi.

La coureuse des vents n’est-elle pas une chimère que notre époque s’entête à faire vivre pour dépasser ses obsessions identitaires ?N’est-elle pas poudre aux yeux sans aucune réalité à défendre ? Tin Hinan, ce mythe fondateur des habitants du désert algérien et ses environs, les touaregs, porte désormais d’autres noms pour survivre aux calamités de la mondialisation. Une forme d’évolution forcée que le hasard façonne au gré des événements ? Empathie et altérité forment le couple à qui incombe d’enfanter notre avenir.

Ethiopia Tin Hinan ou Evangiline, Adis finira déchiquetée par une bombe dans un Moyen-Orientlivré aux extrémismes.

Extraire tous les vocables blessants d’une langue immunise-t-il sa société contre toute violence ?

Une utopie à prendre en infusion matinale. L’écriture est un risque renouvelé.

Est-ce le message aiguisé et affiné des anciens repris par les nouvelles générations ?

Est-ce la même chimère qui nous poursuit loin du berceau ?

Avec Louenas, il faut procéder par questionnement puisque c’est son premier roman qui se présente comme la somme de son parcours, de ses lectures et de ses déboires, depuis le berceau où les contes de grand-mère s’accouplent aux chevauchées de l’ancêtre parti du désert pour s’implanter sur les bords de la méditerranée. Pas étonnant que notre poète face le trajet inverse.

Aventure de l’ouverture, aventure de l’écriture, aventure livresque, aventure altruiste, aventure humaine dans la condition humaine.

Un roman comme un mortier expérimental pour construire des ponts de fraternité et des digues pour contenir nos élans.

La liberté, l’égalité ne sont pas des concepts tombés du ciel, mais des pratiques sociales qui évoluent sans cesse. Ces concepts voyageurs n’ont jamais la même signification à deux endroits différents. Ces concepts doivent être vécus de l’intérieur, non plaqués par des lois étrangères aux mœurs locales.

La littérature crée l’histoire, les villes, les pays, les héros et les traitres, dans nos têtes !Tout est littérature en fin de parcours.

L’absence de littérature écrite présage nos blessures présentes et futures. Nous existons dans la langue de l’autre, nous nous transformons vers l’autre qui lui s’éloigne vers le futur. Aurons-nous notre littérature un jour pour créer nos villes, nos héros, notre géographie ? Pendant que tous rêvent d’un monde sans frontière, les barrières se multiplient là où on s’attend le moins, à nos portes,parfois dans nos maisons.

Le goût de la mer et la brulure du désert traversent ce roman obsédé par la recherche des origines.

Adis, cet esprit pétri de tant d’histoires et d’Histoire, remonte le cours d’eau de sa descendance jusqu’à être emportée par un ressourcement de trop, son pèlerinage au berceau des religions monothéistes où un attentat terroriste met fin à sa quête.

Les pays naissent sur du papier, les livres aussi !Les deux brulent facilement quand l’homme est en déficit d’humanité.

Il ne suffit pas de délimiter un territoire pour en faire un pays, il faut encore en consigner la langue et la culture, ses mythes et ses blessures, ses victoires et ses défaites…

Un parallèle fait par l’auteur entre l’histoire de l’Amazonie et leTijna cette oasis paisible prise dans la tourmente, fini de nous ouvrir grand les yeux sur ce qui se trame avec les minorités confrontées aux puissances de l’argent.

Le danger c’est le dollar, l’intégrisme en est l’instrument de pénétration.

Le capital bouscule les sociétés figées qui se blottissent dans les bras des intégrismes de tout bord. Là, me revient en tête « le choc du futur » du futurologue américain Alvin Toffler publié en 1970. Il prédisait que plus de 50% de la société restait à la traine, n’arrivant pas à s’adapter au changement induit par la rapidité de développement des technologies. Or, les sociétés qui ne s’adaptent pas régressent et se replient sur soi, mais ne disparaissent pas au sens physique du terme… Les intégrismes et les guerres civiles d’un côté et l’humanité utile de l’autre.

L’émigration sélective est l’instrument de ce tri qui ne dit pas son nom.

Adis a accompli son cycleidentitaire, la parabole est complète, l’allégorie est mure pour le sacrifice, pour qu’elle reste symbole. Sa dernière quête était-elle celle de trop ou la bonne ? En tout cas son périple l’aura mené là où le conflit renait et se nourrit hors du temps. Au cœur du Moyen-Orient sur la terre de naissance des religions qui s’entrechoquent au son des capitaux.

Le choix de ce lieu pour faire mourir son personnage (Jérusalem) n’est pas fortuit, l’auteur nous montre du doigt un point névralgique de la planète.

Dix chapitres et 262 pages où l’alternance poétique la dispute à la poésiede l’alternance, entre vagues et dunes, avec des passages d’oueds asséchés qu’on aimerait sauter rapidement pour revenir aux chants du désert et de la mer.

Une écriture comme les traces des caravanes sur les chemins sablonneux, pleine d’espoir et d’incertitude.

Le roman de Louenas Hassani, ce coureur des vents, procure plaisir et interrogation.Écrivain de la migrance comme on commence à les identifier ailleurs, il serait souhaitable de le voir édité en Algérie pour une meilleure visibilité de notre diaspora qui continue à s’inspirer du berceau.

Mhamed Hassani

Poète et dramaturge

13 Juin 2016 , Rédigé par Hassani MhamedPublié dans article parus dans le quotidien La Cité

 

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