The New York Times raconte la Kabylie de Matoub Lounés

 Cet article, écrit en 2005, parle de la façon dont la Kabylie se souvient de son chanteur rebelle, 7 ans après sa mort.

La voix d’un chanteur berbère assassiné enflamme sa ville natale

Par MICHAEL Slackman

Publié: Octobre 10, 2005

Tizi Ouzou, Algérie – Dans les hautes montagnes déchiquetées, recouvertes d’oliviers et de figuiers, sa  voix se diffuse d’une fourgonnette qui serpente les routes étroites et sinueuses pour déposer les élèves, après une journée d’école.

 Une sculpture en métal sous la forme du symbole de la liberté berbère marque l’endroit où M. Matoub a été tué par des hommes armés en Juin 1998 sur une route de montagne à proximité de sa ville natale.

Descendez dans cette ville et il est là, cette fois plus grand que la vie, dans une affiche sur un mur du café pendant que, bien sûr, sa voix retentit de la stéréo derrière le comptoir. Dans les magasins, les bureaux, les restaurants – partout dans cette région, il semble  que c’est la voix de Lounès Matoub.

“Ne jamais abandonner, ne jamais abandonner», chante-t-il, de façon forte et folklorique. “Bien sûr, les temps changent, mais vous ne devriez jamais oublier.”

Quelqu’un a essayé de faire taire M. Matoub le 25 Juin, 1998; sa voiture a été criblée de 79 balles. Au lieu de cela, il est devenu dans sa mort un puissant symbole de défi pour une minorité ethnique qui a contesté la décision du gouvernement de définir l’Algérie comme un pays arabe.

Ici c’est la Kabylie, l’une des régions les plus frondeuses d’ Algérie – qui abrite une minorité têtue dans sa fierté ethnique Berbère qui, depuis l’indépendance, il y a quatre décennies, s’était  battue pour préserver son identité culturelle et son indépendance. Tandis que les politiciens et les vieux du village ont aidé à mener le combat, l’âme de cette lutte est capturée dans la musique, surtout la musique de M. Matoub.

«La musique est beaucoup plus un symbole de notre identité qu’un moyen de divertissement», a déclaré Abderrahmane Ousmail, propriétaire d’un magasin de musique dans cette ville, capitale de la région de Kabylie.

Considéré par beaucoup comme les habitants originels de l’Afrique du Nord, les Berbères ont leur propre langue, leur musique et leur culture jusqu’à leur arabisation par la propagation de l’Islam,  il y a mille ans.

Bien que beaucoup de gens en Algérie ont des ancêtres berbères, ceux de la région de Kabylie s’attachent à leur langue et coutumes, même en adoptant la foi musulmane. Les femmes portent des costumes traditionnels de couleurs vives, et les hommes plus âgés participent dans des conseils qui régissent les affaires dans leurs villages de montagne. Les Berbères sont  également connus comme étant des combattants féroces, et la Kabylie avait beaucoup contribué durant la guerre  d’indépendance contre la France, qui a duré 8 ans.

Mais après plus d’un siècle sous la domination française, le nouveau gouvernement de l’Algérie a décidé de se forger une identité arabe, et les Berbères se sont sentis trahis. Ils avaient cru que l’indépendance allait  leur donner plus d’autonomie dans la gestion de  leurs affaires, mais pas leur en donner moins. Au fil du temps, les Berbères de Kabylie ont commencé à s’organiser, politiquement et socialement, mettant en scène des boycotts et des actes de désobéissance civile pour forcer le gouvernement à des pourparlers. Ce qui a conduit à des affrontements violents.

Dans les batailles de l’identité, la langue devient souvent la ligne de front, ainsi, si les problèmes  pour les Berbères sont nombreux, le plus crucial réside dans l’insistance du gouvernement à faire de la langue arabe la seule langue officielle. Les gens de cette région veulent que leur langue, le tamazight, ait un statut égal, mais le président refuse de bouger dans ce sens.

“L’Algérie avant tout», titre, récemment, à la une,  El Moudjahid, un quotidien contrôlé par le gouvernement. “Le chef de l’Etat a présidé un rassemblement jeudi à Constantine, et il a déclaré que la langue arabe restera la seule langue officielle.”

Grâce à sa brutalité et à un  prudent calcul politique, le gouvernement a réussi à sécuriser le pays. Mais les habitants de la Kabylie se battent encore: boycott des élections,  refus de payer les factures d’électricité,  insistance sur une plus grande démocratie et un certain degré d’autonomie. La musique a aidé à faire passer la lutte de génération en génération, pour unir les factions politiques derrière les idées communes et à garder allumés les feux de combustion de la résistance.

Quatre des musiciens les plus populaires de la région chantent la lutte pour l’identité. En effet, l’un d’eux, Idir, a un album intitulé “Identités”. Mais M. Matoub reste le plus gros vendeur, a déclaré M. Abderrahmane, le propriétaire du magasin de musique. Ses paroles racontent la vie quotidienne en Kabylie,  l’oppression et les événements contemporains, comme le jour, en 2001, lorsque l’armée a ouvert le feu sur les citoyens et les émeutes qui protestaient  après qu’un garçon ait été tué pendant sa détention.

«O ma vie, o ma vie, les montagnes sont ma vie, la Kabylie est toute ma vie.” Les mots sont de M. Matoub, mais ils sont chantés doucement par trois jeunes femmes debout côte à côte sur le bord d’une route de montagne. Dahbir Ouidir , âgée de 19 ans ; Sabina Wahan et Yasmine Lasmi, âgées de 16 ans. Elles ont un an de retard dans leurs études parce qu’elles ont rejoint des milliers d’autres jeunes dans un boycott scolaire d’un an comme signe de défiance.

Elles  rentraient de l’école dans une fourgonnette, et le  conducteur fait jouer un cd de Matoub. En sortant, elles  ont dit qu’ils seraient heureuses de chanter leur chanson préférée de Matoub, et bientôt les trois, les yeux fermés, se sont attiré une foule.

“Les gens s’identifient avec sa poésie,” disait  Mme Ouidir , son visage tout rouge, après le chant.

 Samir Rehane, un grand, mince de 18 ans avec un sac de livres sous le bras, qui a entendu la conversation, se dirigea vers nous. «Matoub est un fils de mon village», a-t-il dit. “Il est un professeur pour nous. Il est un symbole de  liberté.”

Sur la route, dans le village de Taourirt Moussa, un tombeau de marbre rouge est décoré avec des dizaines de petits drapeaux algériens. C’est là que M. Matoub est enterré, et il est devenu un lieu de pèlerinage. Le tombeau est en face de la maison d’enfance de M. Matoub, qui a été transformé en un sanctuaire. La Mercedes berline (Sedan), criblée de balles, est stationnée dans le garage, avec un morceau de ruban adhésif  placé sur le trou creusé par la balle mortelle sur le siège du conducteur. Il était au volant quand il a été tué.

“Nous ne sommes pas seulement intéressés par sa musique», a déclaré Ali Yashir, 21 ans, qui a visité la tombe, récemment. “Nous sommes intéressés par ce qu’il représente. Sa lutte et ses idées continueront pour toujours.”

Il y a un autre sanctuaire pour M. Matoub sur les lieux de l’embuscade à flanc de montagne. Une grande sculpture en métal, elle représente le symbole de la liberté berbère, une figure sommaire de mains levées, entre les mains est placé  un dessin du populaire dessinateur  politique  algérien, Ali Dilem, qui a été utilisé comme couverture dans l’un des albums de M. Matoub .

Il y a aussi une plaque en pierre taillée à proximité avec une phrase inscrite qui pourrait bien avoir été un chœur dans une  des chansons de Matoub : “Même si vous êtes mort, vous êtes encore vivants.” Une histoire. Une lutte. Un espoir….
( Traduit de l’anglais par RC)

http://www.nytimes.com/2005/10/10/international/africa/10algeria.html

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