La marche du 14 juin 2001: la marche et l’élan révolutionnaire

La grande marche du 14 juin représente le summum de la mobilisation du Printemps noir 2001, pourtant le pouvoir a réussi à l’empêcher de prendre corps et d’avoir un effet révolutionnaire. Pour briser son élan, il n’a pas hésité à provoquer des débordements et de la violence qui ont causé la mort de huit personnes, des dizaines de blessés, d’arrestations et d’importants dégâts matériels…

La marche du 14 juin 2001

       Il a su comment empêcher la mobilisation du Printemps noir de se transformer en protestation nationale lorsqu’elle était au summum de sa force. Il a tout fait pour qu’elle ne  prenne pas racine dans la capitale. Il a accentué la radicalisation de ce mouvement qui a engendré une situation de blocage qui a provoqué un processus de distanciation entre une population qui s’est engagée dans des protestations pacifiques et les actions violentes qui commençaient à peser sur la vie quotidienne de la majorité des habitants de la Kabylie. Le pouvoir semble miser sur le pourrissement de la situation et la lassitude de la population mobilisée comme il l’a souvent fait avec les mouvements des étudiants et les syndicats, notamment ceux de l’enseignement.        

    Non seulement le pouvoir a réprimé violemment la marche du  14 juin 2001, censée se dérouler pacifiquement dans la capitale malgré la participation de prés de deux millions de manifestants-es, mais il a  exploité son  issue violente  pour mieux régionaliser les protestations du Printemps noir, voir les kabyliser encore plus et mobiliser une partie des habitants d’Alger contre les manifestants. 

    En effet, il a manipulé les informations pour discréditer leur mouvement devant l’opinion publique nationale. Il ne faut pas ignorer que, à cette époque, la télévision nationale avait le monopole des images. Les réseaux sociaux et techniques de communication et d’information n’étaient pas aussi accessibles qu’ils étaient pendant les révoltes arabes de 2011. Le pouvoir central de l’État algérien  avait le monopole total sur les médias lourds, notamment sur  la radio et la télévision. Seuls quelques organes de la presse écrite dite indépendante échappaient relativement à son contrôle et les acteurs de Printemps noir ont essayé tant bien que mal de les exploiter pour exprimer leur opinion et leur interprétation des événements en cours, et ainsi réagir à la stratégie de désinformation dont ils estiment qu’ils étaient victimes le jour de la grande marche du 14 juin. Car, pour convaincre l’opinion publique que le mouvement l’Arrouch n’est pas un  mouvement pacifique comme il ne cesse de le manifester dans son discours, dans sa couverture de la marche, la télévision s’est focalisée et attardée sur les scènes de violence seulement. Elle n’a pas montré l’ambiance qui régnait avant le commencement de la violence. L’unique ou l’orpheline comme certains aiment bien l’appeler, n’a pas hésité à rapporter des propos de citoyens et citoyennes ainsi que des responsables de la sécurité  qui vont dans le sens de la discréditation du mouvement. Or des témoignages de citoyens-es  repris par la presse écrite  rapportent que les services de sécurité ont laissé des jeunes s’attaquer aux manifestants par des barres de fers et d’autres moyens; et cela  renforce la thèse qui dit que c’est le pouvoir qui a cherché la violence et l’affrontement entre citoyens. Mais cela n’explique pas tout, le pouvoir à lui seul n’est pas en mesure de confiner le mouvement dans la Kabylie. Des dispositions structurelles aux discours du mouvement du Printemps noir ont facilité la tâche au pouvoir. L’enjeu était structurel. Les revendications contenues dans la Plate-forme de El-Kseur que les marcheurs du 14 juin 2001 comptaient remettre à la présidence n’aidaient pas beaucoup ses défenseurs à déjouer cette traditionnelle stratégie de régionalisation pratiquée par le pouvoir. Elle contient quelques revendications qui liaient ses défenseurs à des conjonctures locales et fixent  des limites géographiques à leur mouvement, comme l’article qui parle du départ immédiat des brigades de gendarmerie et celui qui revendique un plan d’urgence socioéconomique pour toute la Kabylie. En plus, même leur revendication phare qui a une dimension nationale en l’occurrence, la reconnaissance de tamazight comme langue nationale et officielle, reste historiquement une revendication portée essentiellement, si ce n’est pas exclusivement, par la population de cette région de l’Algérie. En effet, cette région a connu au moins deux grandes mobilisations qui portent cette revendication : les protestations du Printemps berbère 1980 qui ont donné naissance au Mouvement Culturel Berbère(MCB) et la grève du cartable qui a touché l’année scolaire 1994-1995 organisée par ce mouvement. Or, aucune mobilisation n’a été faite autour de cette revendication identitaire dans d’autres régions de l’Algérie.

  Par conséquent, contrairement au Printemps arabe, les manifestants kabyles n’ont pas pu déplacer les protestations à la capitale et transformer ainsi cet espace en arène politique révolutionnaire — comme a été la place Tahrir pour les Égyptiens— et imposer un espace politique révolutionnaire autonome comme celui qu’elle a pu construire relativement en Kabylie, et ce, malgré la participation à cette marche de prés de deux millions de manifestants-es qui venaient des villages et des villes de la Kabylie. Ainsi, l’emblématique  Place  du 1er mai, qui a été le point  de départ pour beaucoup de manifestations organisées contre le pouvoir central, n’a pas pu donner à la mobilisation un sursaut national qui lui manquait et fédérer toutes les protestations contre le pouvoir en place, et ce, malgré le ras-le-bol généralisé de la société algérienne qui s’exprimait quotidiennement par des émeutes un peu partout sur le territoire national. Le pouvoir a misé sur cette caractéristique régionale du mouvement pour l’empêcher de se propager à d’autres régions de l’Algérie qui bouillonnaient déjà pour d’autres raisons. Bref, la Place 1er mai n’a pas pu devenir le lieu de la structuration et d’unification des protestations, capable de provoquer un changement du régime.

     Certes, les rédacteurs de la Plate-forme de l’El Kseur étaient conscients de cet enjeu; ils ont essayé d’exploiter ce mécontentement généralisé en élargissant les revendications du Printemps noir à des questions socio-économiques dans l’espoir d’exhorter d’autres individus appartenant à d’autres régions de l’Algérie pour qu’ils participent au changement qu’ils ont initié; l’article 15 de cette Plate-forme qui revendique une allocation chômage pour tout demandeur d’emploi atteste bien cette intention. Mais il reste que le passage des protestations du Printemps noir  de l’espace  régional à l’espace national a été avorté le 14 juin 2001 par le pouvoir. Par conséquent, les protestations n’ont  pas pu se transformer en un moment révolutionnaire capable de renverser le régime, même si la dynamique contient des éléments qui convergent dans ce sens.

Par Ali Kaidi

 

 

1 comment for “La marche du 14 juin 2001: la marche et l’élan révolutionnaire

  1. lefennec
    June 18, 2017 at 08:02

    Le 14 juin est une journée inoubliable pour ma petite personne.
    J’ai rejoins l’immense foule à Cinq Maisons (Près de la foire d’Alger). A pied, j’ai atteins la place du 1er Mai, au moment où la police chargeait les nombreux manifestants. J’ai vu de jeunes kabyles, déterminés, animés d’une volonté inébranlable. Malgré moi, des larmes on coulé de mes yeux. J’en étais fier. Meme aujourd’hui. Quelque chose de très fort s’empara de moi. En rangs serrés, la police avait bloqué l’accès à l’avenue de l’indépendance, le chemin qui mène tout droit à la présidence. Par coïncidence, je me suis retrouvé près du jet d’eau, mêlé à quelques journalistes affolés qui ne savaient plus où donner la tete. Des fourgons pleins à craquer de policiers sortaient du marché Ali Mellah (?). Le regards brillant de haine, le geste nerveux, la mâchoire serrée, ils chargèrent les jeunes manifestants. Soudain, un jeune manifestant, pris par trois policiers, se retrouva devant moi.
    Une voix s’éleva “N… lou yemah”. Un policier, la matraque en l’air, s’en saisi tandis que les autres repartirent à la charge. Quelque chose me poussa vers le policier, puis rejoint par deux journalistes. Une voix inprévisible sortit de ma bouche. M’adressant au policier, je lui dis: Laisses-le partir. C’est un pauvre comme toi. Vous vous battez alors que tes chefs sont en sécurité et tranquilles à la maison avec leur famille. Surpris, le policier me regarda dans les yeux, puis baissa sa matraque et lâcha le jeune manifestant. Il s’en alla rejoindre la grande pour en découdre avec elle. Je ne vous le cache à ce jour je suis suis fier de mon geste.

    Aussi, ce jour-là, j’ai compris que le pouvoir militaire algérien à réussi la division des peuples algériens d’une manière effective là où la colonisation a échoué.

    Aussi, ce jour-là, j’ai cessé d’être algérien. Je suis redevenu le kabyle que j’ai toujours été.

    Kabylement votre

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