La coureuse des vents ou la mouvance des identiés

Quelle belle écriture ! me dit la boule, j’en suis toute renversée. Tu as vu la manière avec laquelle elle se présente au caravanier qui cherchait son chemin, à la fois si proche et si lointaine, insaisissable, porteuse d’espoir et de vie, propageant le grain, semant rien de moins que la «…liberté…», traçant les routes futures et enfin, là où on s’y attend le moins, cette ultime révélation, «Je suis la coureuse des vents». Un régal, je te dis !

louenas coureuse

La coureuse des vents au salon du livre de Sudbury

 

   Il faut rappeler à ce niveau que je ne suis nullement qualifié pour faire la critique littéraire d’une œuvre quelconque. Je ne suis d’ailleurs ni anthropologue, ni philosophe et encore moins sociologue ou penseur avéré de la condition humaine. Je suis un simple lecteur qui a eu la chance de tomber dans la marmite des livres depuis très petit et qui en a développé une passion.

   Pour écrire ma critique, je me fais toujours accompagner par ma petite boule rouge, petit électron débordant d’énergie, membre de la vénérable famille des boules bondissantes propres au karaoké, capable de changer de couleur selon l’émotion vécue pendant la lecture et surtout de se déplacer à la vitesse de l’éclair à l’intérieur de la trame romanesque afin de faire des liens et de rendre accessible, et surtout compréhensible, ce qui doit l’être.

   Ce livre insiste sur le fait, Ô combien véridique, que nul ne détient la vérité et la boule rouge et moi partageons complètement ce point de vue. Nous restons donc ouverts à toute suggestion complémentaire.

 

—  Salut, la petite boule rouge, réveille-toi donc, j’ai besoin de tes services!

—  Bonjour, mon ami, me répondit-elle en s’étirant. Cela fait longtemps que l’on ne s’est pas vu. Aurais-tu donc arrêté de lire, toi le fervent lecteur ?

—  Peut-être le jour où j’arrêterai de respirer. Je n’ai pas fait appel à toi ces derniers temps, car mes lectures ne nécessitaient pas l’apport de tes lumières, mais cette fois-ci, je te propose, plus que d’habitude, de disséquer un roman qui est parti pour devenir un fleuron littéraire à l’universel.

— Tu m’en diras tant. Et comment s’appelle cette merveille ?

— La coureuse des vents[1], roman écrit par Louenas Hassani et paru en mars 2016 aux éditions « L’interligne ». L’auteur est un ami que j’ai connu à l’université d’Ottawa et qui enseigne actuellement en Ontario, un féru d’écriture, d’histoire, un poète né, un homme d’une grande sensibilité avec le cœur dans la main…

— Comme je te connais, je crois à ton jugement, mais laisse-moi faire mon travail et je te donnerai mon avis sur la question au fur et à mesure de ta lecture à toi et de mon analyse à moi. On ne change rien à nos habitudes, n’est-ce pas, comme cela, on sera toujours l’équipe qui gagne. Mais trêve de bavardages inutiles, quand est-ce qu’on commence ?

— Tout de suite, lui dis-je en l’aidant à s’introduire dans le conduit transparent et longiligne que constituait la trame romanesque, une sorte de solfège, qui à défaut d’être musical, était « littéraire », car à la place des notes et des accords, s’étendaient à perte de vue les phrases et les mots du roman.

— Et nous espérons, entendis-je la boule murmurer, que nos mots, comme le dit si bien l’auteur : «… seront un sillon de fraicheur qui recueille(ra) la délicatesse des lecteurs».

— Voilà, le ton est donné ! Me crie la petite boule, suant à grosses gouttes. Hé, ben, il y va fort, ton ami. La lecture du premier paragraphe ne m’a rien donné de concret. À peine suis-je entrée qu’un tourbillon de mots et de concepts m’a submergé, m’a assailli de partout. Il faut que je m’en éloigne pour que je puisse les ordonner.

— Attends un peu, lui répondis-je. Je vais t’aider.

 

   La fille aux innombrables identités, française, berbère, touarègue, faisant partie intrinsèque des  hommes et des femmes libres, «des Kel Taguelmust», ce peuple qui marche, pisteur d’étoiles, dompteur de sirocco et époux du sable, menacé depuis d’extinction, livré aux ravages de la sédentarisation, une fouilleuse d’histoire, amoureuse de poésie, Addis est son nom, Tin Hinan aussi, «celle qui se déplace ou celle qui vient de loin»,…«…le mythe de la fondatrice de la tente, l’égale naturelle de l’homme,…», Évangeline, enfin, issu d’un père chrétien, avec du sang noir et du sang juif, «historiquement parlant..», coulant dans les veines, qui cherche désespérément à comprendre :

« Pourquoi les hommes ont-ils de la difficulté à revendiquer les ponts ?»

     Et si tu n’as pas encore compris qui elle est, d’où elle vient et qu’est-ce qu’elle veut, elle se présentera à toi de nouveau tout au long de l’œuvre, prodigieuse poétesse, insatiable chercheuse, sous forme d’un murmure, d’un souffle de vent à la recherche du Je et des origines,…

     Alors, la boule, on continue ?

— Plus facile à dire qu’à faire, répondit l’érudite, de ma vie, je n’ai été sollicitée tout au début d’un roman à faire autant de retours en arrière afin de pouvoir me situer. Cela promet pour la suite.

— Fais preuve de patience, ma grande, l’auteur lui-même m’a dit que son livre avait une structure pyramidale et qu’au fur et à mesure que tu avanceras dans la lecture, tu trouveras moult détails qui te permettront de nouer des liens et de répondre à tes interrogations. Bien, alors, on continue.

— Quelle belle écriture ! me dit la boule, j’en suis toute renversée. Tu as vu la manière avec laquelle elle se présente au caravanier qui cherchait son chemin, à la fois si proche et si lointaine, insaisissable, porteuse d’espoir et de vie, propageant le grain, semant rien de moins que la «…liberté…», traçant les routes futures et enfin, là où on s’y attend le moins, cette ultime révélation, «Je suis la coureuse des vents». Un régal, je te dis !

— Tu as raison, petite boule, j’ai remarqué que l’auteur entoure d’emblée son héroïne d’une délicatesse à fleur de peau de corps et d’esprit. Les lecteurs éprouvent alors du plaisir à disséquer ses paroles, à plonger au plus profond de ses vers et de ses proses et à tanguer sur les océans sablonneux au son de son Oud ou de son Imzad. Mais as-tu remarqué qu’il parle d’elle au passé ?

— N’anticipons rien, me répondit la boule, furibonde, tu viens juste de me dire que je devais faire preuve de patience dans ma lecture et mon interprétation des faits.

Elle continua de parler comme si de rien n’était :

— Tout au long de ma lecture, j’ai remarqué l’érudition de Akawel, l’époux d’Addis et la sagesse infinitésimale de Ba Salem, son beau-père, poète ami de l’immense écrivain Mouloud Mammeri, emprisonné pour avoir osé défendre le droit à la marche de son peuple dont il savait reconstruire «…le pays immémorial…et rallumer la patrie des veillées et de l’insouciance…» qui découvre, à sa libération et à son grand désespoir que son peuple, désormais sédentaire et sédentarisé, ne marche plus et comble de malheur, mendie son couvert à défaut de son gite; « un pays assis sur un bout de papier en butte à l’inimitié des hommes ».

— Un peuple qui marche sur une terre qui marche aussi, un sable insaisissable, sans frontières, sous un soleil qui règne le jour en maitre incontesté et une lune, le soir, puits de lumière, folâtrant gaiement avec les étoiles, petites lucioles luisantes presqu’à portée de main.

Une oeuvre calligraphique représentant l’alphabet amazigh, le tifinagh, du plasticien algérien Smail Metmati

— L’auteur nous rappelle que ce peuple vivait déjà en ces lieux «…Au temps où la pierre était molle» et qu’Anigouran, ce personnage de la mythologie touarègue, décréta, selon certains écrits, l’écriture, le tifinagh, «…pour perpétuer la marche». Le tifinagh, «…langue ancestrale, encore gravée dans les mémoires et sur la pierre brûlée par le soleil…», Dassine, Oult Yemma, poétesse targuie du XIXème siècle, en parle ainsi :  

 

   “Notre écriture à nous, en Ahaggar est une écriture de nomades parce qu’elle est tout en bâtons qui sont les jambes de tous les troupeaux. Jambes d’hommes, jambes de méhara, de zébus, de gazelles, tout ce qui parcourt le désert, et puis les croix disent si tu vas à droite ou à gauche, et les points, tu vois, il y a beaucoup de points. Ce sont les étoiles pour nous conduire la nuit, parce que nous, les Sahariens, nous ne connaissons que la route, la route qui a pour guide, tour à tour, le soleil puis les étoiles. Et nous partons de notre coeur, et nous tournons autour de lui en cercles de plus en plus grands, pour enlacer les autres coeurs dans un cercle de vie, comme l’horizon autour de ton troupeau et de toi-même[2].”

 

— Quelle grandeur d’âme ! Le lecteur comprend maintenant peut-être mieux combien  triste et injuste sonne cette conception que les puissants ont des minorités : les rassembler, les recenser, les vacciner, les parquer dans des espaces clos comme des animaux, des réserves pour les uns, des semblants d’oasis et des bouts de forêts dévastés pour d’autres, en faire des objets de foire, un folklore de produits exotiques avant de les livrer à eux-mêmes, aux affres de la drogue, de l’alcool et de la prostitution et les laisser mourir à petit feu, effaçant du même coup la mémoire plurimillénaire jusqu’à l’extinction de la race.

 

— Pour s’accaparer ensuite les richesses visibles ou enfouies «…dans le brouhaha des bulldozers, des sirènes, des tombereaux, des pelles mécaniques et des camions qui éventrent le sable»

 

   Louenas Hassani décrit d’une façon magistrale le refus de tous ces nobles personnages d’accepter la reddition sans combattre, mais il leur fait cependant reconnaître que «…les sables et la marche ne font plus manger les hommes et les femmes libres !» parce qu’ils font désormais «…manger le Nord et les tyrans boursouflés» qui «…achètent l’honneur des peuples».  

    Il nous rappelle avec conviction que toutes les minorités dans le monde ont subi, subissent encore de nos jours et subiront dans l’avenir le diktat des états-nations, ces adorateurs des frontières, ces faiseurs de clans, ces prédicateurs et faiseurs de dogmes, excellant particulièrement dans l’application de «…leurs identités meurtrières» afin d’accabler l’Autre, d’en faire le bouc émissaire et l’ennemi à combattre.  

   Adieu, tolérance, pluralité interdite, fermons nos frontières, bâtissons des murs pour nous protéger, «chercher le Je dans l’Autre…» devient un jeu proscrit et le Je devient introverti, «…les bâtisseurs de ponts…» deviennent des ennemis publics, Haro sur le baudet ! Place à l’Inquisition !  

    Tristes lendemains d’une humanité en dérive qui nous rappelle crûment la citation tellement juste de Mano Dayak : «Faut-il qu’un peuple disparaisse pour savoir qu’il existe ?».

— Les mots et les paroles de ce roman sont si forts, si expressifs qu’ils feront à coup sûr rejaillir l’eau d’une source qu’on croyait tarie à jamais, s’exclama la boule. Je n’ai jamais pris autant de plaisir à les survoler, à les retourner dans tous les sens, à les côtoyer, à les épeler tout haut afin d’en comprendre le sens. Cette richesse lexicale servira de terreau aux hommes de lettres et aux écoles du monde entier, j’en suis convaincue.

Le Sahara: l’espace du sempiternel mouvement

  Le romancier relate des faits passés ou contemporains,voyage dans le temps, dans l’espace et dans les mémoires, cite les penseurs et les écrivains, donne la parole à la femme et à l’homme, parle de marché aux esclaves, des trois religions monothéistes, nous fait découvrir Jérusalem, «la ville sans interruption», décrit la mer Méditerranée, là où il « allait se laver le visage chaque matin…» comme un pont entre les civilisations, et ne manque pas de dénoncer l’islamisme, la nébuleuse, car personne ne sait qui fait quoi, qui se dresse donc derrière l’hydre aux têtes multiples, sauf ceux qui l’ont initié…

 

— Concernant ce dernier point, permets-moi, petite boule bien aimée, de te raconter brièvement ce qui se passait à l’époque à Alger pour les simples citoyens qu’on était. Je veux juste te raconter ce que nous vivions au jour le jour pendant de longues années tandis que les bombes éventraient l’acier et déchiraient des corps innocents, que les couteaux accomplissaient leurs tâches macabres, que les prédicateurs haranguaient encore et encore les foules extasiées et entouraient de ceintures explosives assassines des jeunes puceaux qui avaient encore en bouche le lait maternel. Je te prie cependant de donner la juste signification au mot autres dans le texte qui suit et de ne pas faire l’amalgame avec celle qui lui est donnée dans le roman :

 

Algérie, années 1994-2000

 

    Chacun de nous fut pris en otage par les uns et les autres. Que faire pour rester neutre entre les deux et espérer avoir la vie sauve, ne pas être mêlé à ce monde absurde instrumentalisé pour tuer en masse et sans distinction? En l’espace d’une seconde, tu pouvais, selon les circonstances, devenir l’ennemi de l’un ou de l’autre, si par exemple, l’un te trouvait seulement et par pur hasard en train de discuter avec l’autre ou l’inverse, si tu décidais du jour au lendemain de faire ta prière à la maison et non dans les lieux de culte, l’autre te prenait pour l’ami de l’un, tu pouvais être embarqué par les uns si tu faisais la prière avec les autres, tu pouvais aussi être traité d’impie et condamné par les autres parce que tu ne la fais pas, une parole malencontreuse pouvait être mal interprétée par l’un et par l’autre, tu pouvais aussi par malheur être victime de l’explosion d’une bombe posée par l’un ou par l’autre, être criblé de balles dans un des barrages routiers de l’un parce qu’on t’aurait pris pour l’autre ou égorgé si tu tombes dans ce qu’on appelle désormais le faux barrage de l’autre et ce qui, avec le temps a compliqué encore plus les choses, c’est que les autres ont commencé à ressembler aux uns en se coupant la barbe et en troquant même leurs uniformes, ceux qu’on appelait désormais les faux barbus.

Plus nébuleux que ça, tu meurs.

— Un monde kafkaïen, où les attentats, ces armes de destruction massive, ourdies par «…le mariage de la religion et du dollar…» sèment la terreur parmi les populations, mais exterminent surtout les bâtisseurs de ponts, cette espèce désormais en voie de disparition, m’apostrophe la boule avec fermeté.

— Je trouve très sensée l’idée de l’auteur d’opposer l’idée d’implantation d’un islam radical, aux idées extrémistes et fascisantes à un islam de tolérance et d’ouverture, où le doute est permis, où les questionnements sur la création, sur Dieu et l’univers trouveront leurs réponses dans les livres. «Lis au nom de Dieu qui t’a créé» n’est-il pas le premier verset coranique, nous questionne-t-il. Il affirme un peu plus loin avec tant de certitude que «…la lecture est une nourriture de l’être, mais une lecture d’autant plus délicieuse qu’elle ne rassasie jamais»

— Alors, me dit la petite boule toute excitée, nous, on est sur le droit chemin, n’est-ce-pas, puisqu’on lit beaucoup ?

— Oh, oui, petite boule adorée, heureux est le lecteur qui plonge dans un livre, découvre à travers ses voyages infinis l’humanité toute entière dont, petit à petit, il cherche à comprendre la raison de ses secousses et de ses soubresauts. Il s’en fait alors une amie, car elle en fait un confident; elle se raconte, livre les secrets enfouis dans le cœur des êtres, sans retenue, ni pudeur; se dévoile au lecteur dans ce qu’elle a de meilleur et dans ce qu’elle renferme de plus hideux. Ce même lecteur, après chaque lecture, s’en sort grandi, plus riche car ouvert aux autres pensées. Le livre devient alors un pont. Celui qui lit doit cependant savoir séparer le bon grain de l’ivraie et surtout rester vigilant, car les conseils avisés de l’auteur lui précisent qu’ «… il est des lectures qui entrouvrent de nouvelles portes en nous, des fenêtres supplémentaires sur l’immensité de l’univers, comme il en est d’autres qui ornent ou rendent imperceptibles les murailles de notre prison».

— Alors, me répond la boule, décidément insatiable, en lisant, je dois faire un choix ? …Ne t’en fais pas, ajouta-t-elle avec un sourire narquois, j’ai bien compris ça.

     Puis, après un instant de silence, comme si elle se recueillait :   

— Moi, me dit la boule devenue multicolore après tant de péripéties, je déménage au bord de la mer et vais aller nager quand le soleil va se coucher. Je vivrai peut-être à un certain moment «le baiser crépusculaire». Grisant, non ?

Un crépuscule sur la plage d’Aokas

— Là, la boule, tu m’en bouches un coin. Tu as fait de moi à l’instant même un enfant éberlué par le récit d’une prouesse de haut vol. Je suis sûr que c’est la lecture qui t’a inculqué ces élans émotionnels et tant mieux pour nos lectures futures. À bientôt.

Par Merzak O 

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[1] Louenas Hassani, La coureuse des vents, Les Éditions  L’Interligne 2016, Canada.               

[2]- www.imzadanzad.com

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