Le crash du tapis volant

Le monde religieux est nombriliste et n’aime pas qu’on remette en question le royaume-terre de Dieu où l’homme est logé comme centre du monde. L’Occident le sait. La science-fiction est née quand les dieux sont tombés par terre ; dans le monde du chroniqueur, cela n’était pas encore arrivé. La science-fiction est toujours passible d’hérésie. En conclusion, le tapis volant avait bien été inventé il y a des siècles avec les contes perses et “arabes” mais il n’a jamais osé l’hérésie du voyage vers les étoiles. Seuls la mort et les prophètes le pouvaient et y gardaient le monopole de fait…
Kamel Daoud

Kamel Daoud

    Cap sur un sujet inattendu : la science-fiction “arabe” existe-t-elle ? Pendant ses années de jeunesse, ce fut cette littérature qui sauva l’auteur des mythes féroces de sa culture : difficile, en effet, d’imaginer le ciel hors du religieux sauf avec la science-fiction. A force, cela a abouti à une sorte de passion : les grands auteurs y défilaient comme des éclaireurs pour libérer un imaginaire pris en otage entre le religieux et l’épopée de la guerre de libération. Au ciel on n’avait pas de nationalité et c’était tant mieux. Et l’Univers redevenait une interrogation et pas une agaçante réponse.
  Sauf qu’avec l’âge on épuise la capacité de s’enthousiasmer pour les variantes de “2001, l’odyssée de l’espace”. Il faudra de grands chocs d’érudits comme Dan Simmons pour retrouver le frisson stellaire. Cela mène, enfin, à la question : pourquoi il n’y a pas (ou presque, dit le Net) de romans de science-fiction “arabes” ? Voilà une géographie ancienne où l’imaginaire a le statut d’un empire irriguant une botanique du Paradis imaginaire, avec ses vierge et ses rivières de vin, où les fameuses Mille et une nuits sont une alternative au verrouillage des sens, et qui n’arrive pas à habiter une capsule, un vaisseau ou à aller au-delà du calendrier lunaire.à
   Le mystère reste entier malgré quelques pistes. La première thèse est que, pour voyager dans l’espace, il faut libérer le ciel. La métaphysique, trop envahissante, est nécessairement le contraire de l’astronomie. L’Occident le sait, lui qui a mis des siècles à démonter la mécanique cosmique de Ptolémée. A cela s’ajoute cette colonisation des étoiles par les cosmogonies religieuses : comment retrouver de l’infini et y étendre le linge de ses fantasmes quand le ciel est surpeuplé d’anges et de prophètes ? Quand Dieu est partout, le cosmonaute n’est nulle part. On le sait depuis un siècle là aussi.
   Peut-être aussi que cela est dû au rapport au temps : pour la science-fiction, le temps est prétention, annonce, énigme et avenir. Dans le monde religieux, le temps est restauration, chute, éloignement : on le remonte pour retrouver le paradis alors que, pour le cosmonaute, on le descend pour restaurer l’énigme immense du monde. Ici, l’utopie est placée dans les temps anciens, elle fonctionne à la nostalgie, pas à la conquête. A cet art aussi il faut la possibilité d’un soupçon solide et légitime (grâce aux sciences) sur les origines et les fins. Dans un monde fermé, Arthur C. Clarke n’aurait pas pu faire rêver des lecteurs convaincus que l’homme descend du verbe. L’auteur de ce darwinisme cosmique aurait (mal) fini.
  La science-fiction ne suppose pas seulement le goût pour la technologie mais surtout la tolérance à la fiction. En arabe, le mot se traduit littéralement par ombre, spectre, ce qui n’est pas réel, ce qui est le contraire du corps, ce qui est futile. La fiction n’a pas d’ontologie respectée mais le statut d’une faribole. L’imaginaire dans le territoire de l’enfance du chroniqueur était certes vaste, mais il se rétrécissait sous l’effet des propagandes religieuses ou nationalistes, là où les amours orientalistes et les champs éditoriaux le déployaient comme exotisme en Occident. Entre les deux, une science-fiction “arabe” était une impossibilité, presqu’autant que la basse littérature sur les ovnis ou les mystères des surhommes. Vers l’arrière, une Genèse expliquait le monde comme un acte divin et, vers le futur, le monde était verrouillé par une fin du monde depuis longtemps annoncée. L’ascension n’était pas celle des vaisseaux mais des âmes et des prières ; le ciel était une colonie d’anges et les étoiles un éparpillement de luminaires. Enfin, le monde religieux est nombriliste et n’aime pas qu’on remette en question le royaume-terre de Dieu où l’homme est logé comme centre du monde. L’Occident le sait. La science-fiction est née quand les dieux sont tombés par terre ; dans le monde du chroniqueur, cela n’était pas encore arrivé. La science-fiction est toujours passible d’hérésie.  
   En conclusion, le tapis volant avait bien été inventé il y a des siècles avec les contes perses et “arabes” mais il n’a jamais osé l’hérésie du voyage vers les étoiles. Seuls la mort et les prophètes le pouvaient et y gardaient le monopole de fait. Rêve ancien : écrire le manuel du cosmonaute “arabe” perdu dans l’espace. Dans quel sens diriger les prières ? Comment faire des ablutions en orbite ? Que signifie l’arabité face à l’infinité et que faire de la Lune quand elle ne sert plus à scander le calendrier ? Etc.

1 comment for “Le crash du tapis volant

  1. AR-TUFAT
    June 30, 2016 at 06:26

    IL N’EXISTE PAS DE REVOLUTION ARABE AU SENS PROGRESSITE DU TERME, POURQUOI ?
    Tout mouvement de contestation dans l’espace dit “Arabo-arabe” doit impérativement déboucher sur l’une des deux choses:
    1. soit à une dictature au nom de l’Islam.
    2. soit à une dictature militaire…
    Pour vérifier cette thèse les exemples de référence sont légion :…………………….
    L’Algérie en 1991, l’Egypte en 2013, actuellement la Syrie et la Lybie doivent aller directement vers l’un des deux régimes.
    Lorsque il –ya des élections libres, les peuples votent en faveur des mouvements religieux à l’idéologie totalitaire et fascisante.
    En élisant ces TANGOS, les Arabes de culture pas de race, rejettent la DEMOCRATIE, qui est considérée comme KOFR.

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