Le Burkini et la fin du corps

   Le Burkini raconte à lui seul le grand malaise qu’ont en général les sociétés musulmanes envers la femme, le rapport maladif qu’a l’islam politique au corps ; un continent qu’il frappe de tous les sceaux de l’illicite et autour duquel orbitent tous les malheurs du monde !

    C’est quand même fascinant, les pays peuvent crouler sous tous les ridicules, les peuples endurer les jougs les plus avilissants, que personne n’y trouverait à dire, si tant est que le corps, celui de la femme bien entendu, soit sous contrôle— y compris celui des gamines puisqu’elles sont voilées, voire mariables, avant qu’elles n’aient toutes leurs dents—. La démocratie, la citoyenneté, le vivre ensemble, la dignité des êtres, on n’en a cure; n’importe que le corps pour continuer à y élever les murailles infranchissables. La religion doctrinaire, l’idéologie ratatouille de patriarche, de pétrodollar et d’obsession sexuelle est désormais partout présente. Sournoise, elle avance à pas de loups ; elle se taille, se creuse et sillonne de nouveaux espaces. Obstinément, inexorablement, tel le feu sous la paille, elle prend dans la forêt de notre indifférence. Elle tient un discours rationalisée, une argumentation capable d’enfariner le savant comme le profane ; elle fait sienne la modernité, elle s’approprie jusqu’à cette chose jadis interdite même de prononciation : la  laïcité. L’islam politique violente, tue et endoctrine, va son chemin sans coup férir au nom de la démocratie, de la liberté, des droits universels.

Le Burkini et la laïcité

    Il y a quelques années, voir dans nos plages une femme enfouie entièrement dans le tissu ou le Burkini, encore que ce dernier soit une trouvaille récente, était quelque chose qui relevait de l’anormal. Notre définition du monde était encore bien simple : ou on se baigne à la mer ou on ne s’y baigne pas. Parce que, à l’époque, on considérait qu’être entièrement enveloppé dans le vêtement et chavirer dans les ondes, ce n’était pas ce qu’on pouvait appeler se baigner.

    Au-delà de la surmédiatisation de cette histoire qui profite inévitablement aux tenants de l’islam din wa dawla (religion et État), et qui font d’ailleurs déjà les vierges effarouchées, jurent Dieu et saints que ça n’a rien à voir avec la déferlante islamiste qui fracasse une à une les digues ultimes de la raison, le Burkini est le nouvel outil de pénétration idéologique de l’islam politique — j’allais dire aquatique—. Exactement comme l’a été le voile, il y a quelques décennies, sur la terre ferme. Les idéologues ressassent déjà la rengaine connue ; que ça n’a rien à voir avec la soumission, que l’on ne peut pas comprendre la chose d’un point de vue spirituel, que le divin ne nous est pas accessible et tutti quanti. Les muphtis entrent à leur tour en scène, se hasardent jusque dans la mer pour une idéologie originaire du désert, et commencent à recycler, cette fois, mille et une bêtises sur l’eau. Et comme toujours, des femmes nous expliquent la liberté de leur choix, exactement comme nous l’on expliqués celles qui ont marché dans la rue pour que leurs époux aient le droit à plusieurs concubines ou celles qui ont dit à la télé que leurs maris ont le droit de les rosser de temps à autre.

   C’est la sempiternelle histoire de la grotte et du soleil dans L’allégorie de la caverne de Platon. Pour les compères de naguère qui n’ont jamais vu la lumière et pour qui le monde se résume aux ombres mouvantes derrière le feu et au mur empourpré en guise d’ultime horizon, c’était une bêtise monumentale que leur ami montât voir le soleil! Ne valait-il pas mieux qu’il se contentât de la nuit, des certitudes de la caverne et du langage qui rationnait leur imaginaire ?   

    Il n’y a rien de divin ni de spirituel, ni dans le voile ni dans le Burkini. Il y a juste l’homme qui croit que la terre orbite autour de sa b…, qui pense que vaut mieux dissimuler la moindre parcelle du corps de sa conjointe. Il n’y en a que le mâle, une nuit torride qu’il scindait des nefs de son désir les eaux voluptueuses du corps de l’Autre sexe, qui a fantasmé un paradis où s’ébattent des houris, des vierges et des éphèbes ; où coulent, drues, parfumées et surtout inépuisables, des rivières délicieuses pour s’apercevoir bien plus tard qu’il n’a rien pensé pour son épouse quand bien même chaste, pieuse, irréprochable : ni puceaux, ni concubines, ni gouines, rien du tout ; elle a été oubliée, la pauvre ; elle n’a même pas eu une petite parcelle dans la topographie fantasmatique. J’ai même entendu une blague sur une femme dont le mari a interrompu la prière avec un coup de pied magistral au derrière avant qu’il assénât pour se justifier : —Tu veux aller aux paradis et te taper d’autres hommes, hein ?     

    Ce n’était sans doute pas sur le terrain de la laïcité qu’il fallait aller pour résoudre la question du Burkini, et ce n’était pas, encore moins, aux maires avec leurs réactions affectives surdimensionnées, souvent populistes, de la résoudre. Ces derniers ont fourni au contraire un argument puissant aux islamistes, et dans le domaine où ils excellent : la victimisation ! Au reste, la planète entière n’a vu que la femme rabaissée, verbalisée publiquement pour un vêtement et par-dessus tout obligée de se déshabiller devant les baigneurs.

    Évidemment, la question de la grotte dans laquelle l’islamisme veut faire retourner ou redescendre la femme, personne ne l’a vue ; personne n’a vu non plus l’homme, l’époux ou l’amant —eh oui, l’islamisme s’adapte, l’adultère et la fornication ne lui sont plus aussi graves que les cheveux qui dépassent, les jupes courtes et les maillots de bain classiques—, assis pourtant juste à côté d’elle, et qui, lui, a le droit au soleil, à la brise marine et à l’eau directement sur la peau. On n’a vu dans les femmes que les boucs émissaires offerts gracieusement à la vindicte populaire ; on n’en a vu que les plus bas sur l’échelle sociale, cet Autre de surcroît musulman qui tombe à point nommé avec tout ce qui se passe en France et dans le monde, ces êtres grâce auxquels les peuples saturés de préjugés ont trouvé leur exutoire !     

    La manière dont les maires ont agi, mais aussi leur identité politique et idéologique pour la plupart, prouve d’abord que les hommes à l’origine des arrêtés municipaux ne puisent pas que dans leur amour pour la laïcité et pour les femmes. Faut-il par ailleurs rappeler que l’école — En France, le voile est interdit dans les écoles depuis 2004— n’est pas la plage. Interdire à la plage un quelque vêtement au nom de la laïcité c’est ouvrir la boite de Pandore pour l’interdiction de tout et de n’importe quoi dans la rue. Ce n’est pas aux maires de décider pour le corps des femmes, pour la surface de la chair à offrir au soleil, aux ondes et aux yeux.

    Il n’y a pas si longtemps les droites populistes votaient des lois sur les vêtements qui n’étaient pas si éloignées de celles que prônent les islamistes aujourd’hui. Bien pire, il y a seulement quelques mois, ces mêmes maires fermaient des plages entières pour le bien-être de son éminence le prince d’où est originaire d’ailleurs l’islam politique. Pourvu, n’est-ce pas, que le milliardaire payât et renflouât les caisses de la mairie.  Alors pour la défense de la laïcité, il faut voir ailleurs.   

    La question n’est pas tant d’innocenter la trouvaille vestimentaire — une trouvaille évidemment mercantile qui bientôt fera les choux gras du capitalisme dans le monde entier, en terres musulmanes ou ailleurs— chargée idéologiquement, mais de réfléchir à long terme les outils à même de prévoir le genre d’absurdités, de penser des moyens pour déconstruire l’idéologie belliciste qui se fait passer pour un angelot en occident. Il ne sert à rien de faire une tempête dans un verre d’eau par-ci, une autre par-là, si l’on ne s’attaque pas à la construction rationnelle qui a érigé la conviction de la femme qui trouve que le Burkini lui est quasiment une identité et qui veut l’imposer dans l’espace public dans un contexte de tension sécuritaire et de situations d’urgence. Il faut sortir la doctrine de la mémoire, des têtes et des cœurs. Il faut enseigner le fait religieux à l’école d’un point de vue sociologique, philosophique, anthropologique, historique. Il faut mettre les pays qui financent l’islam politique devant leurs responsabilités…

    Et, avant tout, il faut donner à tous ces musulmans la possibilité d’être des citoyens à part entière et de les sortir de leur logique communautariste édificatrice d’identités meurtrières.     

Un jour, peut-être, comme le voile, le Burkini sera une obligation sociale

   Ceux, musulmans ou non, qui défendent le Burkini en Occident au nom de la liberté individuelle, doivent logiquement faire pression par tous les moyens pacifiques possible sur ces pays musulmans liberticides afin qu’ils tolèrent dans leurs plages de leur côté le maillot deux pièces, le short, les cheveux au vent, le string, voire le nudisme, puisque après tout, tout est produit culturel !

   En Europe comme aux Amériques, du moins à court ou à moyen terme, les sociétés ont encore les outils, voire les moyens de tolérer le Burkini au nom des libertés individuelles. Le problème se posera surtout pour les “musulmanes” en pays musulmans. Dans quelques années, il sera peut-être impossible de se baigner en maillot de bain dans nos plages, exactement comme il est difficile pour une femme aujourd’hui d’une grande métropole musulmane et arabophone d’avoir les cheveux au vent. En Algérie, comme ailleurs, il y a déjà des plages où les islamistes errent en pancartes, brandissant des versets coraniques et des hadiths sur l’abomination du corps, sur la calamité de la chair offerte aux regards ; il existe même des endroits où se constituent clandestinement des polices de mœurs qui redéfinissent la morale publique ; de énergumènes qui parlent de la mer et des femmes qui y vont comme de Gomorrhe et de Sodome, les villes mythologiques bannies et anéanties.

     L’évidence même est pourtant la suivante: quand il est minoritaire, comme en Occident, l’islam politique est spirituel ; et quand il est majoritaire, comme dans plusieurs pays du Moyen orient, il est belliciste ; il n’a même plus besoin d’instituions pour pendre et lapider ; déjà, il ne croit ni à l’État ni aux frontières. Et l’histoire du Burkini survient fort à-propos. Entre les tambours et les trompettes de l’argument de l’islamophobie de l’Occident, les États véreux qui ont cédé aux islamistes la moralisation sociale, il y a fort à parier que le maillot dans nos sociétés est un vêtement en voie de disparition. Ça relèvera bientôt de l’héroïsme, une femme qui se baigne en maillot de bain. Naguère, on nous a racontés la même antienne sur le spiritisme du voile. Aujourd’hui, il y a des endroits en Algérie où il est strictement impossible de voir une femme non voilée.

    Dans les routes abracadabrantesques de la déraison vers la criminalisation constitutionnelle bientôt même des cheveux, le simple short ou le maillot de bain seront de la mémoire ; ils seront bientôt élevés au rang des péchés capitaux passibles de pendaison publique. Et longtemps plus tard, on dira à nos enfants pour poétiser un tantinet que le voile a conquis la terre, et le Burkini la mer. On dira que notre monde revivait dans sa version idéologique les jours les plus sombres du Moyen Âge ; jadis, quand être femme n’était pas du tout une évidence ; quand le sport avait disparu au nom de Dieu et de ses vicaires ; quand la mémoire des hommes était essentiellement eschatologique ; quand on ne croyait pas au corps, mais à l’âme, etc. On dira qu’il était des idéologues crus —version ramadanesque!— qui pinaillaient sur la divinité de telles inepties pour que nos femmes retournassent dans la caverne du corps banni jusqu’au dernier millimètre carré. On dira que personne ne se posait la question qu’un dieu qui tolérait que les femmes fussent retirées des yeux comme les lépreuses qu’on confinait dans les léproseries, et ce, marchant derrière leurs époux, eux, quasi-nus pour la simple raison qu’ils étaient des hommes, ne pouvait être un dieu !

     Les mots du célèbre médiéviste Jacques Le Goff et de l’historien Nicolas Truand sont plus que jamais à méditer : « La dynamique de la société et de la civilisation médiévales résulte de tensions : tension entre Dieu et l’homme, tension entre l’homme et la femme, tension entre la ville et la campagne, tension entre le haut et le bas, tension entre la richesse et la pauvreté, tension entre la raison et la foi, tension entre la violence et la paix. Mais l’une des principales tensions est celle entre le corps et l’âme. Et plus encore à l’intérieur du corps même… D’une part le corps est méprisé, condamné, humilié. Le salut dans la chrétienté, passe par une pénitence corporelle. Au seuil du Moyen Âge, le pape Grégoire le Grand qualifie le corps d’«abominable vêtement de l’âme». Le modèle humain de la société du haut Moyen Âge, le moine, mortifie son corps. Le port d’un cilice sur la chair est le signe d’une piété supérieure. Abstinence et continence sont parmi les plus fortes vertus. La gourmandise et la luxure sont majeures parmi les péchés capitaux. Le péché originel, source du malheur humain, qui figure dans la Genèse comme un péché d’orgueil et un défi de l’homme lancé à Dieu, devient au Moyen Âge un péché sexuel. Le corps est le grand perdant du péché d’Adam et Ève ainsi revisité…[1]».  

       Somme toute, c’est tout un monde qui s’enfonce de plus en plus dans des ténèbres épaisses ; tout un monde qui à défaut de produire  la civilisation et le savoir ; qui faute d’opposer à l’exclusion, au néocolonialisme, au racisme, au capitalisme sauvage, à la pègre, à toutes les pathologies sociales, une manière rationnelle d’habiter son espace temps, il produit la fin de l’homme et de la femme, une mémoire tournée vers le ciel et l’outre-tombe, l’abolition du corps et du beau, la rupture de l’être aimant, pensant et créateur.  Et le Burkini n’est que l’ultime expression de la fin du corps, de la fin du Je, de la fin de l’être responsable et autonome; un autre symbole de soumission. 

Par Louenas Hassani

………………………………………….

[1]- Jacques Le Goff, Nicolas Truang, Une histoire du corps au Moyen Âge,Mayenne, Paris, Éditions Liana Levi, 2003, p. 11. 

3 comments for “Le Burkini et la fin du corps

  1. August 29, 2016 at 19:16

    Le fait religieux n’a rien à faire à l’école – C’est au travers de l’instruction civique, la philosophie et l’histoire sans compromissions et mensonges par omission ou embellissements qui sont plus que suffisantes, simples et basiques, pour permettre comme auparavant (et ce n’est pas si lointain) ne pas même savoir de quelle conviction était sa ou son condisciple-
    Le fait religieux est d’une telle luxuriance que les adultes déjà n’y comprennent pas grand chose, jetez un oeil à ce foisonnement, qu’iriez vous privilégier en enseignement religieux mais laïque ? Choisir l’un, c’est discréditer l’autre, donner une voie royale aux plus conquérantes qui ont colonisé à coups de toutes sortes, c’est aussi faire oeuvre de prosélytisme indirect- http://susaufeminicides.blogspot.fr/2015/01/longue-vue.html

    De religions on ne fait que discourir constamment et partout alors qu’il y a donc urgence d’enseigner l’athéisme qui brille par son absence de tous les enseignements.
    De plus, ce n’est qu’ une fois décrypté l’athéisme, que l’on peut enfin désormais parler fables, contes, mythes et croyances, plus tard par la lorgnette du télescope temporel, en deuxième mi-temps… http://susaufeminicides.blogspot.fr/2015/01/mirador-des-faux-culs.html

  2. August 29, 2016 at 19:17

    Quant à ces burkini, jiljabini, tchadorini, abayini… quelques considérations de risques et dangers notables http://susaufeminicides.blogspot.fr/2016/04/modo-alienatio.html

Leave a Reply

Your email address will not be published.