L’histoire abracadabrantesque d’une chevelure

J’imagine, comme dans la littérature jeunesse, que la chevelure est une fille. Un être souffreteux voué à toutes les gémonies. La chevelure a symboliquement rendu l’âme, un jour, et a été définitivement dérobée aux yeux, enterrée dans la tombe sacralisée du tissu dogmatique, sous mille et une couches d’oubli. Dans le pays de l’Inquisition, elle ne pouvait plus assumer le vent, elle ne pouvait plus se nourrir aux yeux, faire s’éprendre un cœur, décocher une sagaie de suave blessure, et pour cause, elle n’avait plus le droit de séduire.

chevelure

   Société bigote qui ne revendique plus l’homme, que n’interpelle aucunement ses turpitudes, son énième détournement du fleuve de l’argent public; pays de la dèche pour qui la différence attente aux dieux ; patrie de la vérité une et uniforme, soumise à l’envi aux flambeurs de tous les incendies, gorgée de mémoire eschatologique et bardée de héros positifs, se nourrissant au pamphlet et à l’oraison, fermant ses hôpitaux pour une Roukiya de cuissage au nom des cieux, inventant un au-delà qui n’a rien à envier au bordels d’ici-bas ; État qui vante un passé glorieux qui ne saurait sourdre uniquement dans l’Histoire et qui, bien pire, n’en tire que l’artifice pour enfariner les peuples. Heureux les Numides, les hommes et femmes libres, qui n’ont rien vu ; qui n’ont pas vu que longtemps après, après que ses femmes eurent gouverné sans provoquer ni ire céleste ni ire terrestre, après que Kahina, dite devineresse par l’Autre, Dihya reine incontestée et poétesse qui savait galvaniser ses hommes, eut chevauché son étalon olive noir comme enfourche le vent la nue, après que Fadhma n’Soumer, orgueilleuse comme le Djurdjura qui médite les étoiles et qui surplombe, vigile antédiluvien, la plaine herbue et les chemins qui montent, eut infligé des défaites indélébiles à des généraux chamarrés d’ornements criards… pour que longtemps après, des millénaires plus tard, quelques millimètres carrés de chair, une chevelure au vent, un rire aux éclats, un corps qui n’est pas entièrement enterré dans le cimetière de l’amnésie, un retentissement de chaussures aiguilles qui chausse une geste osée, bref, une femme, la moitié omise par excellence, susciterait tous ces cratères de la bêtise humaine, toutes ces calderas du renoncement au meilleur en nous, toute cette lave de l’aversion contre tout ce qui est féminin.   

    Un agent se pensant mandataire des cieux, investi d’une révélation inédite, qui croit détenir la vérité irréfragable, à la porte de l’école comme un pieu d’absurdité, première journée de rentrée scolaire, somme toute fille qui n’est pas entièrement à la merci du tissu doctrinaire, de rebrousser chemin, et pour cause, sermonna-t-il toute honte bue les parents, il faut refaire leur éducation !  

Des jeunes lycéennes interdites d'accéder à l'école parce qu,elles ne portent pas le voile

Algérie: des jeunes lycéennes interdites d’accéder à l’école parce qu’elles ne portent pas le voile

     Il fait beau. La Méditerranée et ses potins salins. L’azur franc et limpide. Une brise sème aux quatre vents ses oiseaux invisibles, chuchote ses premiers secrets de la journée dans l’oreille des fleurs et des arbres. Rien d’anormal, visiblement. Oh, personne n’incommode plus ses irascibles menuisiers qui voient partout des clous. Insidieux, toujours l’islamisme. Il met un mot sur la bouche d’un fossoyeur par-ci, un hadith à entonner à la moindre escarmouche par un surveillant d’école par-là, un prêche incendiaire pour terroriser les réticents chaque vendredi, une invitation sournoise à la prière ou au jeûne, bref, brique sur brique, on n’y voit que du feu, l’islam politique édifie les clôtures, surélève les murailles, érige les impensés, ancre la référence de la lettre littérale dans les cervelles des ouailles. Que peut faire le directeur de l’école après tout ? Rengaine ta salive, l’ami, et détale ! La négation est la norme, l’aliénation est déifiée, vivre est une abomination ; une infamie dans la route cahoteuse et tragique vers la disparition des cheveux du paysage. Le ministre, le président comateux et ses flagorneurs, n’en peuvent rien. Avant la théocratie, la désertification du corps, des têtes et des cœurs, pour que rien n’y pousse plus, pour qu’aucune rose n’y éclose.

    Hier, on rêvait d’étreindre une femme et de l’aimer, aujourd’hui on rêve des cheveux, pour les toucher, pour les sentir, pour les voir simplement, croire tangiblement qu’ils existent.

    Quelle histoire tout de même que celle des cheveux des femmes. Autrefois, une chevelure pensait élémentaire l’air et le vent. Elle croyait même s’en nourrir. Pour frisotter, pour onduler ; pour dire et séduire ; pour épouser la brise, et assumer le regard. Autrefois, les cheveux parlaient, disaient quelquefois davantage que ce que pouvait dire une langue. Autrefois, les tignasses couraient les rues, pouvaient même donner prétexte à la rencontre de l’élu du cœur. Autrefois, les cheveux étaient de Dieu. Comme la musique, comme l’amour, comme la littérature, comme la vie. Autrefois, avant l’apparition des gardiens de la morale obsédés, des êtres “ithyphalliques[1] et pioupiesques[2] disait Arthur Rimbaud dans son célèbre Le cœur supplicié[3] :  

 Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé;
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l’ont dépravé.

      Cœurs suppliciés d’êtres, hommes et femmes, croyant en une Algérie, demain, citoyenne, et enfin, ailleurs, en d’autres contrées, le Burkini, Burka+Bikini=Burkini, est une équation mathématique inédite qui déflore la raison publique. La Burka fait son saut de la grotte à la modernité. Au nez et à la barbe des bien-pensants. Pourquoi le détour, chers amis, me diriez-vous ?

       En Occident, le Burkini se fraye du chemin au nom de la liberté individuelle, au nom du droit, au nom de la dignité de chacune et de chacun. L’islam politique, serinent ceux qui le défendent, est un spiritisme, une manière comme une autre de philosopher le monde. Et en Algérie ? Tiens, tous ces idéologues, ces femmes voilées à la télé, défendraient-elles les filles interdites d’accès à l’école pour des cheveux saillants, les étudiantes empêchés de renter à l’université, les déjeuneurs, les chrétiens….?

      Un simple agent peut fermer un lycée pour des cheveux qui dépassent, un autre envoie paître une étudiante et hypothèque son avenir pour un millimètre carré manquant à sa jupe, des régions entières où trouver une bière relève du miracle, un bonhomme croule des années en prison pour une bible dans le cartable, un jeune homme écope de cinq ans de prison pour une cigarette au ramadan, des hôpitaux de la Roukia qui finissent de conjurer les médecins des têtes. Dans quelques années, comment expliquera-t-on aux fous de Dieu que le viol n’est pas la faute de la violée?

     La question n’est pas tant la bière, cher ami, la question est le vivre ensemble. La question est que si un gardien de portail peut interdire l’école aux enfants, demain il leur interdira de rentrer chez eux, à la maison, et après demain, il viendra regarder ce qu’il y a dans la marmite. La question est que dix musulmans dans une bourgade perdue au Canada ou en Suède font les manchettes, marchent dans la rue pour qu’ils aient le droit, à dix seulement, au risque de me répéter, à une mosquée, et ce, pendant qu’une bible ou une cigarette au ramadan sont des crimes suprêmes chez eux ; alors que les voleurs de milliards de dollars comme Chakib Khalil vont leur chemin sans que personne ne les interpelle. La question est que tu as l’islamophobie, ton nouvel cheval de Troie conceptuel, pour le moindre pet, alors que, toi, tu interdis aux mioches de vivre, d’aller à l’école, de ne pas croire autrement qu’un sunnite, de ne se vêtir autrement que certaines régions désertiques d’Asie.

    Nos pays deviennent invivables. Comment parler de tourisme alors qu’on n’arrive pas à accepter les cheveux dans la rue ? Comment parler d’altérité et de l’Autre comme un possible alors que nous chassons chez nous la différence et la multiplicité comme des souillures publiques ? Comment accéderons-nous au vivre démocratique alors que la Roukiya chasse les hôpitaux et les médecins de l’espace public?

— Mais, il est mort quand même le bonhomme, malgré l’amulette, le verset et l’oraison.

— Oui, lui, il n’y croyait pas trop.

— Donc, s’il est mort c’est de sa faute.

— Oui, il aurait dû croire.

— La faute donc est aux mécréants.

     Croire pour guérir ! Voiler les cheveux pour prévenir les séismes ! Fermezr les bars comme vaccin contre les déluges et les sécheresses !

       “L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation.”, disait Averroès.  Et Ibn Arabi disait ceci : “je crois en la religion de l’amour, où que se dirigent ses caravanes,- Car l’ amour est ma religion et ma foi”. Il y a sans doute des milliers d’autres exemples que l’on peut trouver dans la civilisation «arabo-musulmane» pour dire qu’il était une fois une ville comme Cordoue ou Bagdad qui était un espace de tous les possibles ; des villes créatrices qui réfléchissaient le monde, remodelaient le vivre ensemble, renouvelaient le savoir antique ; des métropoles qui n’étaient pas préoccupées par les cheveux et les jupes, mais qui édifiaient l’avenir de l’humanité.

    Comment expliquer au gardien du lycée que l’ignorance, contrairement au savoir, sait tout, ou croit en tout cas tout savoir ? Comment expliquer à un fanatique que sa vérité émane de la tribu intériorisée et que s’il était né en d’autres pays il ne se poserait pas de telles questions ? Comment lui expliquer qu’aucun papa musulman ne dit à son fils d’être juif, et qu’aucun papa bouddhiste ne dit à son fils d’être musulman ?… 

     L’école fondamentale enseigne l’amputation des mains au primaire déjà. Le surveillant est de là, le directeur qui probablement ne fera rien, le président comateux qui pense qu’une mosquée pour se laver les os vaut mieux que des dizaines de grandes bibliothèques ou d’hôpitaux dans tout le pays.  

       L’islamisme est un fascime, un nihilisme. Il ne croit en rien. Il ne croit pas à un pays, il ne croit pas à l’homme, il ne croit pas à la civilisation matérielle. Ce sont les fanatiques qui ont brûlé Cordoue, qui ont brûlé la bibliothèque d’Alexandrie. Le savoir n’est pas sacré pour le surveillant, ce qui lui est sacré c’est la mort, les fins dernières, les châtiments de la tombe, bref, toute l’indigeste  littérature wahhabite et salafiste.   

      J’imagine, comme dans la littérature jeunesse, que la chevelure est une fille. Un être souffreteux voué à toutes les gémonies. La chevelure a symboliquement rendu l’âme, un jour, et a été définitivement dérobée aux yeux, enterrée dans la tombe sacralisée du tissu dogmatique, sous mille et une couches d’oubli. Dans le pays de l’Inquisition, elle ne pouvait plus assumer le vent, elle ne pouvait plus se nourrir aux yeux, faire s’éprendre un cœur, décocher une sagaie de suave blessure, et pour cause, elle n’avait plus le droit de séduire. Et l’État, battant en retraite devant les idéologues sanctificateurs de la mort, des ogres et des ogresses, ne pouvait plus, lui non plus, garantir aux cheveux la circulation publique. Alors, la chevelure est partie ; elle a scindé les eaux en Harraga pour un autre pays. Là-bas, avait-elle entendu, les cheveux, ça ne dérange personne. Là-bas, les cheveux c’est parfois la moitié de la femme ; on y raconte les cheveux, on aime les cheveux, on fait des concours pour les cheveux, on offre pour aider les malades les cheveux. Le lendemain, les gens se sont levés sur la disparition de la dernière chevelure. Comment verront-ils désormais d’autres cheveux hormis ceux des femmes qui ne leur sont pas permises ? Quelques jeunes hardis, longtemps plus tard, pour se souvenir des cheveux, ont élevé une statue publique en marbre à la dignité de la chevelure, pour qu’elle ne disparaisse pas des mémoires aussi. Ils ont promis de veiller sur le souvenir jour et nuit, parce qu’ils savent qu’après avoir voilé les cheveux, l’islam politique voile aussi le souvenir, pour importer une mémoire et la sacraliser. Quelques mois après son installation dans la nouvelle patrie, la chevelure a aperçu au loin les mêmes idéologues qui interdisent les cheveux chez elle abreuver leurs yeux aux tignasses qui ondoient, des chevelures d’autres pays. Le titre ? me dit un enfant. L’histoire abracadabrantesque d’une chevelure.     

Par Louenas Hassani

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[1]- Qui présente un Phallus en érection.

[2]- De Pioupiou : simple soldat d’infanterie.

[3]- http://www.poetica.fr/poeme-1035/arthur-rimbaud-le-coeur-supplicie/

2 comments for “L’histoire abracadabrantesque d’une chevelure

  1. Hamza
    September 6, 2016 at 11:02

    Excellemment écrit comme d’habitude cher Louenas.

  2. Kaci
    September 7, 2016 at 21:20

    d’ou viennent les cheveux frises de certains Kabyles?

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