Le Burkini: encore une création occidentale au service de l’islamisme

       Question: ai-je le droit de porter à la piscine, comme les femmes qui portent le Burkini, ce tee-shirt? Comment un vêtement qui couvre juste le torse est interdit alors que celui qui dissimule tout le corps est autorisé? Malheureusement, dans ce cas de figure et dans bien d’autres qui lui sont similaires, ma liberté individuelle n’a absolument aucun poids du moment qu’elle émane d’un besoin profane et qu’elle n’est pas associée explicitement ou implicitement à une religion quelconque connue et reconnue par l’opinion publique dominante et par les institutions étatiques…

burkini dilem  

   Ce qui me  pousse à écrire sur le port  du Burkini  n’est pas tant la polémique qu’il a suscitée en France et qui s’est épandue comme une traînée de poudre dans la sphère politico-médiatique et réseaux sociaux au Québec et partout au Canada, mais plutôt pour parler de faits que j’ai vécus et observés moi-même; des faits qui ont un lien étroit avec cette histoire de hidjab de bain et soi-disant vêtement religieux revendiqué par des musulmans.  La réflexion s’était imposée à moi en observant le comportement de certains surveillants de baignade qui veillent sur la sécurité des baigneurs, sur leur tranquillité et surtout sur le respect de la réglementation face à ce nouveau vêtement. J’essaye dans cet article d’aborder ce sujet polémique d’un angle ignoré par les analyses et commentaires tout en faisant attention à ne pas emprisonner ma réflexion dans les limites intellectuelles et idéologiques que la polémique a  tracées.

Le tee-shirt et l’interpellation du surveillant de baignade

       Ma réflexion est la résultante des faits et expériences. En effet, un jour de grande chaleur d’été, à l’entrée d’une piscine de Montréal-Nord, sans faire attention, j’ai oublié d’enlever mon tee-shirt, le surveillant de baignade m’a interpellé pour me signifier que l’accès à la piscine exige de moi une tenue de baignade. Je n’étais pas surpris, bien au contraire,  j’ai trouvé son intervention raisonnable. Car pour moi, cet espace exige une tenue adéquate à l’activité qu’il offre et qui est conforme à certaines normes.  D’ailleurs, il y a une réglementation qui stipule cette exigence. Jusque-là, il n’y a rien de particulier dans l’histoire. La situation devient problématique à partir de la question que je m’étais posée : pourquoi je dois observer cette interdiction? Et de l’hypothèse qui en découle: si je résiste à cette injonction, en alléguant que depuis mon enfance je me baignais avec un tee-shirt, quelle est la réaction de ce surveillant de baignade et celle des grands défenseurs des vêtements religieux au nom de la liberté individuelle? Si oui, ai-je le droit dans ce cas-là de me baigner avec une tenue de plongée sous-marine par exemple ou n’importe quelle tenue que je juge par mon propre entendement adéquate à la baignade? En fait, le paradoxe dans cette histoire de Burkini est qu’elle témoigne d’un changement dans le comportement. Avant, les femmes et les hommes se déshabillent  pour se baigner; aujourd’hui, certaines femmes pour la même activité s’habillent pour le faire! Et ce, la tête aux pieds, pour des motifs religieux.

      Cette hypothèse émane de la réalité. Enfant, je me baignais avec un tee-shirt dans une plage en face de la maison de mes parents dans mon  pays natal. Cette plage n’est ni aménagée ni surveillée; et elle n’était régie par aucun règlement. Le tee-shirt c’était pour me protéger du soleil à la place des crèmes solaires de type écran total. Il n’y en avait rien de religieux; c’était pour moi une manière comme une autre de me protéger. D’autres personnes le faisaient aussi pour le même motif. J’estimais, à tort ou à raison, que les premières journées de plage, je devais me protéger contre les coups de soleil en couvrant mon torse, surtout lorsque, l’été est caniculaire, le soleil était au zénith, c’est-à-dire entre 10h du matin et 15 heures de l’après-midi. Le pourquoi de mon comportement est rationnel; il est de l’ordre du profane, il n’est pas prévu par aucune règle sacrée d’ordre religieux.     

       Question: ai-je le droit de porter à la piscine, comme les femmes qui portent le Burkini, ce tee-shirt? Comment un vêtement qui couvre juste le torse est interdit alors que celui qui dissimule tout le corps est autorisé? Malheureusement, dans ce cas de figure et dans bien d’autres qui lui sont similaires, ma liberté individuelle n’a absolument aucun poids du moment qu’elle émane d’un besoin profane et qu’elle n’est pas associée explicitement ou implicitement à une religion quelconque connue et reconnue par l’opinion publique dominante et par les institutions étatiques.  

     La polémique du Burkini pose une question fondamentale sur le retour du religieux, son effervescence constatée et la place qu’il occupe dans la société dans un monde supposé sécularisé. Il y a lieu de se demander pourquoi une opinion religieuse vaut mieux ou plus qu’une opinion profane? Sommes-nous devant une situation qui exprime l’échec ou la panne du projet de la modernité et de ses exigences normatives ? Sommes-nous condamnés à l’hétéronomie et à la recherche de l’origine de nos actions et pensées dans  dans un ailleurs construit par les religions pour qu’elles soient justifiées et respectées?

     En effet, si je persiste à revendiquer mon droit de porter le tee-shirt, le bon sens qui est derrière cette interdiction m’obligera certainement à chercher l’avis d’une tierce personne, en l’occurrence celle d’un médecin pour me défendre. En d’autres termes, il faut que je prouve que ma peau est sensible au soleil. En fait, mon raisonnement individuel ne fait pas autorité. L’autonomie qui est au cœur de la modernité et dont Kant a parlé n’est en fin de compte qu’une illusion parmi d’autres de la modernité. Par contre, pour la femme qui porte un bonnet, un tricot et un  pantalon, rien ne l’oblige à chercher un appui à son opinion chez une tierce personne, même chez un imam ou une autre autorité religieuse quelconque,; son opinion se défend d’elle-même. Il suffit à cette femme d’associer son comportement à une religion, à tort ou à raison, pour que son choix soit respecté.

       Pourquoi, je fais cette comparaison? Elle n’est pas fortuite et elle ne raconte pas une histoire imaginaire. Il existe dans la réalité des faits qui lui sont semblables. Je fais cette comparaison parce que cet été j’étais aussi témoin d’une situation similaire. Pendant que des femmes et filles très jeunes se baignaient dans une piscine à l’aise et sans qu’elles soient dérangées par aucune personne, même par les surveillants de baignades, une autre femme qui semble être d’origine asiatique se baignait à côté d’elles en portant un tee-shirt blanc. Le hic est que cette femme contrairement aux autres se fait déranger et interpeller par un surveillant de baignade qui lui a demandé gentiment d’enlever son tee-shirt  parce que le règlement l’exige. Ainsi, elle est contrainte de découvrir une partie de son corps, pendant que d’autres jouissent du droit d’en cacher la totalité. Une situation semblable à celle de la femme qui a été contrainte d’enlever son voile dans une des plages de France, à la différence près est que le désagrément de cette femme a été capté par une vidéo qui a fait le tour du monde et suscité de vives réactions. Pourquoi parle-t-on des femmes au Burkini seulement? Sur quoi est fondée cette distinction dans le traitement du même phénomène? Ces femmes qui portent des tenues supposées religieuses ont-elles des arguments plus solides que la femme au tee-shirt blanc? Sont-elles des citoyennes spéciales qui méritent un traitement spécial?  Est-ce que cette distinction est explicable par la nature du tissu, ou bien la question est-elle plus profonde que cela? Qu’est-ce qui fait qu’une combinaison est tolérée et un tee-shirt non?

Sommes-nous dans la suprématie de la raison ou de la foi?

    Cette situation évoque beaucoup d’interrogations qu’on ne peut traiter par la justification d’une interdiction en s’appuyant sur les arguments tirés de la problématique de la laïcité qui pose la question du rapport du politique à la religion dans la gestion de la cité. En fait, cette situation pose une problématique plus large, notamment celle du rapport du profane au sacré dans notre jugement et perception. Faut-il soumettre le profane aux exigences du sacré ou bien l’inverse?

      Il me semble qu’on est de plus en plus loin de l’idée de la suprématie de la raison sur la foi, de la philosophie sur la révélation, de la science sur la superstition et de la politique sur la religion prônée par les penseurs et philosophes comme N. Machiavel, Grotius, Descartes, T.Hobbes, B.Spinoza, É. Kant, A. Comte, etc. Le relativisme culturel a tout égalisé et a fait paraître aux opposants de la mondialisation les islamistes comme étant le mouvement le plus actif contre cette domination. Ce qui explique la proximité idéologique entre une qui s’est perdue dans les ruines du mur de Berlin et celle de l’islam politique est que ce dernier a repris dans son discours quelques slogans des mouvements de gauche des années 1970. De plus, les nostalgiques de la suprématie du religieux profitent de la remise en cause des idées, valeurs et idéaux de la modernité par  les critiques postmodernistes pour se positionner à tous les niveaux de la société. L’autocritique et la déconstruction du discours de la modernité offre des arguments aux islamistes pour justifier leur opposition aux valeurs d’égalité et de liberté que la modernité véhicule. Leur argument se résume à cette interrogation : comment peut-on avoir du respect à des valeurs qui sont mises en question  dans leur contexte d’origine?     

       En bonne citoyenne donc, pour revenir à la femme au tee-shirt, elle a obéi à cette injonction absurde et injuste à plus d’un titre; elle a observé la consigne sans émettre un commentaire, bien qu’elle doive peut-être se demander pourquoi elle est la seule concernée par cette réglementation et pourquoi les autres femmes prés d’elles et qui portent par-dessus tout un couvre cheveux, un tricot et un pantalon, ne sont pas concernées par un tel règlement. Le «deux poids deux mesures» était évident. En fait, ces femmes sont plus habillées qu’elle, voire elles trop habillées pour une baignade. Comment toute une combinaison qui couvre tout le corps passe-t-elle inaperçue pendant que  le tee-shirt de cette femme attire autant d’attention?

       Cette situation me fait rappeler une autre histoire. Un jeune étudiant en philosophie qui a mis en évidence ce poids deux mesures favorisant le religieux sur le profane. L’étudiant portant une casquette a résisté à une consigne de son professeur en plein cours dans un amphi, dans un pays à majorité musulmane où les acquis de laïcité sont défiés quotidiennement par les islamistes, qui lui ordonna  d’enlever sa casquette. L’argument de ce jeune étudiant était pertinent; il l’a présenté sous forme d’interrogation. Il a répondu à son enseignant : pourquoi dois-je être le seul qui découvre ses cheveux? Par cette question, il fait référence à la cinquantaine d’étudiantes qui portent le voile sans aucune inquiétude. Il veut dire par là à son professeur que lorsque ces étudiantes enlèvent leurs foulards, il enlèvera sa casquette. Par cette résistance, cet étudiant demande un traitement équitable que le professeur était incapable ni de comprendre ni d’appliquer, car l’ambiance dominante est que le religieux passe avant toute opinion ou réflexion rationnelle. Contrairement à cette femme asiatique, cet étudiant a réussi à garder sa casquette au milieu des voiles, malgré le  poids de la religion et du contexte culturel et politique favorable à sa suprématie.

     Par quoi expliquer cette injustice et ce deux poids deux mesures? Aujourd’hui, parce que ce vêtement est associé à une religion, il est devenu banal. Il n’a pas besoin de se défendre. Les différents débats et polémiques sur le hidjab et la burka et autres vêtements dits religieux lui ont préparé le terrain. Grâce à ces débats qui durent depuis trois décennies, les défenseurs de ce vêtement ont rationalisé leur discours. Il ne justifie plus le port du voile par des versets coraniques ou autres autorités sacrées. Ils puisent leurs arguments dans la modernité, malgré leur hostilité même à ses valeurs et à ses principes.

      Le Burkini, ce nouveau né idéologique est un néologisme qui participe aujourd’hui à son tour au processus de normalisation de l’islamisme en Occident; il exprime le passage de l’islamisme du communautarisme sédentaire au communautarisme nomade. Aujourd’hui, en Occident, ces signes permettent aux hommes et femmes de porter avec eux là où ils vont les marques de leur communauté religieuse et le territoire du sacré même dans les endroits censés transcender les frontières communautaires et faciliter l’intégration des minorités par la citoyenneté engendrée par le contrat social sur lequel repose l’État moderne. Dans cette histoire du Burkini, contrairement à ce que veut dire l’adage, l’habit fait l’islamiste. Le voile et ses différentes variantes indiquent la présence de l’islamisme dans la société; bien mieux, le vêtement le trahit quoi qu’il dise.

      Il est absurde de faire semblant que ces accoutrements n’aient rien à voir avec cette idéologie. Ils sont ses étendards les plus dotés de capacité de pénétration dans les l’espace public. Leur force vient du fait qu’elles sont portées par des femmes, la catégorie de la communauté musulmane qui subit le plus le poids de l’idéologie islamiste. Leur vulnérabilité est un puissant argument que l’idéologie islamiste utilise efficacement.

        Le Burkini est un vêtement conçu et créé au début de l’année 2004 par la styliste australo-libanaise Aheda Zanetti qui a reçu la bénédiction d’un imam islamiste. Ce vêtement cache le corps de la femme des pieds à la tête; il laisse seulement à découvert le visage, les pieds et les mains. Il est plus un hidjab de bain qu’une burka. D’ailleurs, la plupart des femmes qui le portent dans les espaces mixtes sont celles qui portent le hidjab et non pas les burkas. Il ressemble plutôt à une combinaison de plongée sous-marine qu’à un maillot de bain. En fait, cet objet idéologique est une invention de l’Occident. Il se plie à la logique du marché comme tout produit de consommation. Il n’a aucune relation ni avec la religion ni avec la tradition.  En le créant, on a non seulement créé quelque chose qui n’existait pas avant, mais on a surtout créé avec lui un nouveau besoin, une nouvelle pratique, une exigence religieuse de plus, enfin un nouveau comportement qui construit avec sa mise en évidence de la différence idéologique d’autres murs qui ne  laissent aucune place à l’intégration citoyenne.

      La créatrice de ce maillot polémique a aujourd’hui des droits sur une pratique qu’on essaye de rendre religieuse. Celle qui l’a créé et ceux qui le fabriquent et le vendent en grande quantité gagnent de l’argent; ils ne font pas cela gratuitement et au nom de Dieu. Certes, ils veulent que leur produit soit diffusé en grande quantité dans le monde entier. Ce qui les intéresse en premier c’est sa réussite commerciale. Ce n’est pas étonnant que lorsqu’on leur demande ce qu’ils pensent de la volonté de certains politiciens de l’interdire, ils s’empressent de répondre que c’est injuste et que ce hidjab de bain n’a rien à voir avec l’islamisme de l’État islamique. Ce qu’ils ne disent pas est que certaines tendances islamistes autres que le salafisme le revendiquent et ces mêmes tendances militent pour l’instauration d’un État islamique et l’application de la charia à la manière de l’État islamique ou pire. Ces mêmes idéologies minorent les femmes de la même façon.

Quand l’islamisme et le marché vont de pair 

        Il faut le dire, ces commerçants et marchands de l’obscurantisme sont mal placés pour nous parler de cette polémique, ils ne peuvent être que subjectifs. Pour eux, la religion est un support marketing non négligeable qu’il faut exploiter. Ils savent que les accessoires des pratiques religieuses sont un commerce très lucratif qui a démontré ces capacités dans les sociétés à majorité musulmane où l’islamisme est devenu la religion dominante. Son apparition et sa diffusion  marchent de pair avec la propagation de l’islamisme. Il est erroné de dire qu’il s’agit tout simplement de jeunes filles qui souhaitent être modestes et s’intégrer à la vie moderne comme sa créatrice le prétend. Comme si celles qui ne le portent pas sont arrogantes, excessives, provocantes, insolentes, libertines, dépravées, etc., et autres adjectifs qui qualifié la femme à partir de son corps. Tous ces qualificatifs, les islamistes les expriment par un seul mot : motabrijate, les dénudées avec toutes les considérations morales qui lui sont associées.

      Somme toute, ce vêtement ne cache pas seulement le corps de la femme qui le porte, il exprime aussi un jugement de valeur à l’égard de celle qui le ne porte pas. Il fait référence à un système de valeurs qui se dit divin.  Il s’agit bel et bien d’un nouvel étendard idéologique. Ce vêtement ne symbolise pas l’islam, mais l’islamisme. Sinon pourquoi elle lui a donné un nom chargé d’idéologie et fait référence à un habit que certains islamistes revendiquent? Ce n’est pas un habit qui exprime la joie de vivre et l’envie de participer à une activité physique, c’est plutôt l’outil d’une idéologie chargée de haine envers l’autre. Ce n’est pas anodin du point de vue idéologique de choisir un nom qui combine deux appellations de deux vêtements exprimant deux modes de vie différents, voire opposés pour les islamistes. Ce choix correspond à leur vision binaire qui structure leur propagande contre la modernité et le mode de vie occidental.

     Par ailleurs, c’est difficile, voire impossible pour un laïc, de réfléchir sur la polémique de l’interdiction du port du Burkini à partir des principes de la laïcité dans son sens étroit, c’est-à-dire de la nécessité de séparer le politique du religieux dans la gestion de la cité. Le port de  Burkini dans les plages et les piscines ne doit pas être traité à partir de cette problématique. Par contre, et c’est là où réside, à notre sens, le paradoxe; ce hidjab de bain peut être revendiqué au nom de la liberté de culte et de religion que l’organisation laïque de l’État est censée garantir si l’on essaye de l’interdire. Il ne peut pas être interdit au nom de la laïcité pour deux raisons au moins. La première est que ce nouvel accoutrement ne met pas en question la neutralité de l’État. Les interrogations et la polémique qu’il  soulève ne sont pas du même ordre que celles que  le port du voile soulève. Car celui-ci, lorsqu’il est porté au sein des institutions étatiques, remet en question leur neutralité; or la polémique soulevée par  Burkini concerne des  espaces non institutionnels où il est du droit des citoyens et citoyennes de porter leurs signes religieux librement. Essayer de l’interdire au nom de la laïcité fera passer les islamistes et leurs compagnons de route pour des vrais laïcs. La deuxième raison est que ce costume de bain en réalité n’est pas un signe religieux puisqu’il n’est pas prescrit ni par Allah ni par son prophète Mohammed. Pour un musulman rigoriste, cet accoutrement est une  bidaa , c’est-à-dire une création humaine. Mais rien n’empêche que ce vêtement devient de plus en plus un signe religieux. Il est en train de suivre le même processus que celui du voile.

Le Burkini sur les traces du voile… pour une meilleure pénétration idéologique

     Aujourd’hui, les défenseurs du Burkini se ressourcent dans l’expérience du voile. Ils en ont beaucoup appris. Il ne faut pas ignorer que le problème du voile s’est posé lorsque les femmes qui le portent ont voulu  grignoter des espaces dans les institutions de l’État et mettre sa neutralité en question; ce qui a soulevé des interrogations liées à la problématique de la laïcité. Malgré la justesse du raisonnement des laïcs, ils trouvent jusqu’à présent des difficultés à imposer son interdiction là où la neutralité risque d’être mise à mal sans susciter des crispations et des polémiques. Si l’interdiction du Burkini n’est pas une atteinte à la liberté religieuse comme certains le prétendent, le laisser ne menace en aucune façon la neutralité de l’État, à moins qu’on essaye de le porter dans des espaces qui exigent la neutralité de l’État. En fait, pour l’interdire, il faut trouver d’autres justifications et arguments, comme la sécurité et l’hygiène, sinon il faut essayer de lutter contre ce phénomène par le débat d’idées et la dénonciation de l’idéologie qui encourage sa propagation dans la société.  

      Le Burkini est un étendard d’une idéologie en expansion qui est à la recherche de nouveaux moyens pour conquérir de nouveaux espaces. Ses défenseurs utilisent les libertés que la laïcité et la démocratie impliquent pour revendiquer le droit des femmes de le porter. Ainsi, pour eux, l’interdire dans les piscines et les plages serait une grave atteinte à la  liberté religieuse et aux  libertés individuelles. Ils estiment que la femme est libre de se vêtir comme elle le souhaite. Porter le Burkini est donc un choix personnel. Les femmes ont le droit de le porter ou de ne pas le porter. Supposons que ce qu’ils avancent est vrai. Mais lorsqu’un règlement interdit certains accoutrements dans les plages et les piscines que faire dans cette situation? Étant donné que la femme le porte de son plein gré, en principe, elle ne trouvera aucune difficulté à l’enlever et s’adapter à la réglementation. Ou, dans le pire des cas, ne pas aller à ce genre d’activité. À notre connaissance, la baignade n’est  ni une obligation religieuse ni une activité nécessaire.

     Il y a aussi parmi ses défenseurs qui emploient un argument sociologique pour le justifier qui ressemble beaucoup à celui qu’on utilise pour justifier le port du hidjab depuis l’accélération de sa propagation dans certains espaces dont on imaginait mal la pénétration. Ils prétendent que le hidjab a libéré la femme et lui a permis de sortir de la maison et de l’espace traditionnel que la société lui impose. Le Burkini, à leur avis, participe au même processus de libéralisation de la femme musulmane. Mais, il y a lieu de se demander s’il l’a vraiment libéré de l’idéologie qui justifie son emprisonnement. Est-ce qu’il l’a soustraite au contrôle de l’homme ou bien il a seulement élargi son champ d’influence?

      Cette polémique montre que même dans une démocratie qui se dit laïque, mon opinion non seulement ne vaut rien devant les conventions et les règlements, ce que je trouve acceptable dans une certaine mesure, mais aussi que mon opinion est moins importante que celle d’un croyant ou d’une croyante. Mais lorsque je me rappelle que la constitution de l’État canadien stipule explicitement la suprématie de Dieu, je me dis que le comportement de ce  jeune surveillant de baignade et celui des femmes avec un Burkini ou d’un autre signe religieux sont en pleine symbiose avec l’esprit de la constitution. Avec cette nouvelle polémique, les laïcs vont s’enfoncer dans des sables mouvants s’ils persistent à donner leur avis sur cette question en puisant leurs arguments dans la problématique de la laïcité.  Comment peut-on interdire le Burkini au nom de la liberté religieuse dans un pays où le voile intégral est accepté dans les assermentations de la citoyenneté, autrement dit où l’appartenance religieuse prime sur la citoyenneté?

       Même si je suis farouchement attachée à cette séparation du religieux et du politique, il me semble que la bataille du Burkini au Québec n’est pas celle des laïcs, mais de toute la société; de l’école, des féministes, des intellectuels, des artistes et des sportifs; et que si on l’aborde dans le cadre de la problématique de la laïcité dans son sens étroit, elle sera une bataille  perdue qui donnera des arguments de tailles aux ennemis de la laïcité.   

Par Ali Kaidi (docteur en philosophie politique)

Leave a Reply

Your email address will not be published.