Chronique d’octobre

« Mon père m’a dit au téléphone : ma fille, les gendarmes m’ont arrêté ce matin, tu sais ce que tu as à faire ».

 

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Mhamed Hassani (écrivain, poète et dramaturge)

Octobre 1988 octobre 2016, de la mort infligée aux jeunes en révolte à l’emprisonnement pour liberté d’expression en désordre. En passant par la Kabylie meurtrie au chalumeau jusqu’à transformer le printemps vert en noir. Et la décennie qui a flambé les pistes. Mon Algérie, ma vie en chantier. A vingt ans, dans les années soixante dix, je me disais, combattre le colon était plus facile que combattre les bourreaux d’aujourd’hui. C’était tellement plus simple de prendre le maquis. On a toujours essayé de me faire croire le contraire. Chaque époque ses combats et les miens sont plus compliqués que ceux de mon père et moins que ceux de mes enfants, s’ils tiennent à ce pays et à ses humanités autant que moi. Pas de faux procès, le pouvoir en place nous en fait chaque jour pour nous mettre en prison et décourager les plus récalcitrants.

A titre d’exemple, le cas de Slimane Bouhafs, (et de bien d’autres) actuellement en prison pour avoir partagé une publication sur Facebook. Sa fille Tilelli est venue s’exprimer devant la presse ce jour samedi 1er octobre 2016 à Bejaia au Centre de Documentation des Droits de l’Homme (cddh) pour dire l’injustice dont est victime son père.  Elle est venue témoigner de sa souffrance  et de celle de sa famille. Elle a commencé son récit par le commencement. Un coup de téléphone de son père, le fameux coup de téléphone autorisé avant l’incarcération et le silence. « Trente secondes de communication autorisée. Mon père m’a dit : ma fille, j’ai été arrêté par la gendarmerie, tu sais ce que tu as à faire. » Trente secondes, une phrase pour faire basculer une vie. En 2016. Que c’est loin 1988, c’était la naissance de Tilleli. « Tu sais ce que tu as à faire ! ». Elle avait envie de pleurer, elle se trouvait à Alger, loin de son village Boussellam,daira de Bouandas, wilaya de Sétif, en Algérie, un 31 juillet 2016, mais ce n’était pas ce qu’attendait son père tombé entre les mains des serviteurs zélés de l’obscurantisme.

Elle s’est mise à alerter sa famille, à chercher un avocat, à essayer de comprendre ce qui se passait.

«Tu sais ce que tu as à faire ».C’est terrible si  nous devons tous apprendre à nos enfants comment réagir devant notre arrestation ou aux parents comment réagir à l’arrestation de leurs enfants. Un peuple en auto-défense permanente contre ses gouvernants au lieu de gouter aux joies terrestres!

« Mon père a été arrêté la matinée, jugé dans l’après midi sans avocat et incarcéré le soir, sans avoir compris  pourquoi ! Il a été malmené verbalement avec des « ordures, moins que rien »,tétanisé par ceux-là même qui devaient le juger. Où est l’impartialité, la neutralité de la justice ? Qu’avait-il fait de criminel, lui qui a défendu la société et l’Etat contre le terrorisme des années 90 et en est sorti définitivement marqué ?il n’a fait que partager quelques publications qui n’étaient même pas de lui ! Les publications d’un certain « Mis n Djerdjer »qu’on n’a même pas cherché à identifier. Non, ce qu’on lui reproche, c’est d’être chrétien et d’appartenir à une minorité religieuse de ce pays, dont les gouvernants jouent à tous les excès pour couvrir leurs affaires scabreuses.

Tilleli a même raconté qu’un magistrat lui a vociféré en pleine figure que son père était un terroriste parce qu’il a insulté l’islam ! « J’avais froid au dos le jour de son deuxième jugement : des avocats récitaient des sourate et se recueillaient au nom de Dieu lorsqu’on a appelé le détenu à comparaitre et mentionné son motif d’inculpation ! Un ennemi que beaucoup d’avocatsprésents ont affirmé qu’ils  «auraient refusé  de défendre s’ils avaient été sollicités! » A quelle justice sommes- nous soumis? Des gens qui insultent à longueur d’année Dieu et piétinent les règles de l’islam s’érigent en super protecteurs de cette religion !

On condamne toutes les minorités d’opinion et de religion, parce qu’elles appartiennent à un maillon encore faible de la société. Ces maillions sont les garanties d’une humanité forte, et si on ne les protège pas, ce serait la dérive totalitaire.

octobre-1988

Pourquoi condamne-t-on partout en Algérie pour des délits tolérés en Kabylie? N’est-ce pas pour mieux la distinguer et la montrer du doigt comme l’ennemie, la mécréante, la sioniste, en somme pour mieux la préparer à son prochain printemps noir ?

Je suis effrayé par tant de cynisme et de « condamnations pédagogiques » qui nous rappellent les assassinats de même nature dont nous parlait en son temps Said Mekbel.

Tilelli parle de son père, de sa santé vacillante, de ses convictions laïques, de son militantisme sur le terrain qui lui a valu des menaces au téléphone et même des agressions bien avant cette incarcération.Il s’est même rapproché de la ligue de défense des droits de l’homme de Bejaia alors qu’il réside dans la wilaya de Sétif. La famille Bouhafs s’est même réfugiée pendant quatre ans dans la région d’Aokas qui s’est d’ailleurs distinguée par son soutien à Slimane lors de son arrestation.Pourquoi n’a-t-il aucun soutien dans sa localité, sa wilaya ? «La population est terrorisée, elle nous apporte son soutien en privé mais pas en public. Pour elle, c’est l’Etat qui l’a condamné, donc rien à y faire, car il est le plus fort! »

Mais la pédagogie du système s’est mise en route, frappant les maillons les plus faibles que sont les minorités porteuses d’opinions différentes et dérangeantes pour neutraliser la majorité silencieuse.

La Kabylie gigote, ne comprend pas quel rôle lui réserve encore le destin, elle en a marre, veut penser à sa propre survie culturelle et linguistique. Le printemps de 80 avait déjà énoncé que la liberté était un tout, liberté linguistique, culturelle, religieuse, libertés de pensée et d’expression… En 1988, elle s’est faite piégée par ses  enfants dont les intérêts coïncidaient avec ceux des maitres, alors que durant la décennie 1990, elle fut victime d’un détournement de ses idéaux par le système mafieux…, toujours avec la complicité intéressée d’une minorité agissante de ses enfants.Mieux valaitun islamismo-baatiste criminel, non regardant sur la couleur de l’argent, même s’il l’est sur la couture de vos vêtements, qu’un laïco-démocrate pacifiste qui clame la transparence de tous les rouages de la république.

Un système fort qui ne s’attaque qu’aux faibles ? Non, un système fort laisse sa société respirer, il ne l’asphyxie pas… Sinon elle se débat, s’auto-mutile et fait des dégâts. Actuellement, c’est le système qui étouffe, risque d’imploser et d’entraîner dans sa fin, celle tragique de tout le pays. Et pour conjurer cette funeste issue, il nous appartient de l’aider à disparaître, sans faire de dégâts.

Slimane Bouhafs

Slimane Bouhafs

Il faut reconnaître la combativité de la ligue de défense des droits de l’homme de Bejaia qui s’est toujours tenue aux côtés des citoyens acculés par un système perverti.

Devant cette situation d’impuissance, après réflexion et concertation, la famille Bouhafs a décidé de lancer un appel à la grâce présidentielle à l’occasion du 1er novembre pour sauver leur père et mari Slimane qui est dans une situation grave et ne pourra supporter longtemps son calvaire.

Soyons solidaires avec la famille Bouhafs.

Par Mhamed Hassani (Écrivain)

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