Octobre 1988 : violence et début d’une nouvelle expérience politique en Algérie

Peut-on réduire les protestations d’octobre 1988 à ses causes politiques et économiques structurelles pour comprendre cette étape de l’histoire de la mobilisation en Algérie ou bien sa compréhension, contrairement à l’opinion généralement admise, dépend-elle d’autres éléments qui trouvent leur explication dans les actions des acteurs sociaux et politiques de cette époque? Faut-il prendre en considération ses facteurs humains qui remettent en cause le déterminisme inhérent à la posture étiologique de certains spécialistes? 

La fausse comparaison entre les révoltes dites arabes et la révolte d’octobre 1988 en Algérie

         Par comparaison aux révoltes arabes de 2011 qui ont secoué les régimes de quelques États arabes et provoqué la chute des présidents  régnant depuis des décennies, à l’instar du Président Ben Ali en Tunisie, du Président Hosni Moubarak en Égypte et de Maamar Kadhafi en Libye, certains observateurs se sont rappelés des émeutes d’octobre 1988 que l’Algérie a connues. Ils  estiment que le Printemps des Algériens a eu lieu 22 ans auparavant. De plus, ils trouvent même dans cette comparaison quelques éléments pour nous expliquer pourquoi la rue algérienne n’a pas bougé en 2011 dans le sillage des révoltes tunisiennes et égyptiennes et créé une dynamique de révoltes semblables à celles qui ont fait chuter le Président Ben Ali et  Moubarak, et pourquoi l’effet domino très galvaudé par les médias et les commentateurs de l’actualité  n’a pas eu son effet sur la réalité algérienne.

     Ces interrogations sont pleines de préjugés; elles impliquent que toutes les sociétés du Monde dit arabe sont sous l’influence de la même mécanique de mobilisation et vivent des contextes politiques semblables que beaucoup de spécialistes préfèrent les étudier sous l’ongle de la catégorie d’autoritarisme très chargé de stéréotypes orientalistes et évolutionnistes. Ils estiment que les mêmes causes produisent les mêmes conséquences.  Ainsi, il y a même parmi ces observateurs ceux qui pensent qu’à l’aune de cette expérience on peut tirer quelques enseignements pour prédire l’aboutissement des processus de révoltes de 2011. C’est de cette façon que des spécialistes des tribunes médiatiques se sont érigés en prophètes des mouvements sociaux avec des prévisions grossières qui ne prêtent pas attention aux nouvelles dynamiques qui se sont créées pendant l’épisode de révolte. Or ces mêmes spécialistes, la veille, n’ont rien vu venir, car leurs théories et dogmes n’envisageaient pas cette nouvelle réalité. Leur focalisation sur les mouvements sociaux et politiques à référent islamique les a aveuglés pendant quatre décennies. C’est difficile, à notre sens, de se reprendre et de voir la réalité telle qu’elle est.     
octobre-1988     Pour l’Algérie, dans une posture étiologique, beaucoup se laissent  piéger par cette explication  que le sens commun des mortels accepte facilement : trop d’autoritarisme dans un contexte de crise économique, marqué notamment par la chute des prix du pétrole de 1986 et la baisse du cours du dollar, engendre nécessairement une explosion sociale et des révoltes. La pression engendre l’explosion est une loi physique que des spécialistes utilisent pour expliquer certains phénomènes dans l’univers des rapports humains. La violence est la conséquence des pressions économiques et politiques. Ces dernières expliquent le  premier phénomène. On ne peut pas trouver mieux pour illustrer le principe de causalité. Ce n’est pas par hasard qu’on parle aujourd’hui d’une éventuelle explosion sociale.  

    Peut-on réduire les protestations d’octobre 1988 à ses causes politiques et économiques structurelles pour comprendre cette étape de l’histoire de la mobilisation en Algérie ou bien sa compréhension, contrairement à l’opinion généralement admise, dépend-elle d’autres éléments qui trouvent leur explication dans les actions des acteurs sociaux et politiques de cette époque? Faut-il prendre en considération ses facteurs humains qui remettent en cause le déterminisme inhérent à la posture étiologique de certains spécialistes? 

La métaphore de la marmite n’explique pas tout   

     C’est évident, la métaphore de la marmite n’explique pas tout. Depuis ce temps, cette date est devenue dans l’imaginaire des Algériens et des Algériennes une date qui marque le passage de l’Algérie de l’ère où l’État est gouverné officiellement par un parti unique, le FLN en l’occurrence, à l’ère du pluralisme politique. L’objectif de cet article est d’étudier cette protestation spontanée, de comprendre ses ressorts et d’analyser sa genèse et ses objectifs. 

     Des émeutes se sont éclatées dans les plus grandes villes d’Algérie, particulièrement à Alger le 5 0ctobre 1988. Ces émeutes ont été  conduites essentiellement  par des jeunes habitant les quartiers défavorisés de la capitale : Bab el Oued, Belcourt, El Harach et Bachdejrrah. Ces jeunes en colères font partie de ceux qu’on appelle communément  hitistes, un vocable dérivé du mot hit, c’est-à-dire un mur, un mot du parler algérien qui fait référence à l’oisiveté et à l’inactivité de ces jeunes qui passent leur journée le dos appuyé au mur.

     Ces jeunes protestataires ont pris comme cibles dans leur environnement immédiat tout ce qui représente l’État pour exprimer leur ras-le-bol et leur mécontentement contre un gouvernement en fin du premier mandat du Président Chadli. Leur cible est claire, c’est l’État, et tout ce qu’il le représente à tous les niveaux de la société, d’un simple bureau de poste à un ministère.

   Cette colère a gagné les principales villes d’Algérie et s’est exprimée aussi sous forme d’émeutes violentes et spontanées conduites aussi par des jeunes contre les symboles de l’État. Certes, ces émeutes ont créé une dynamique de protestation nationale, mais elle a demeuré dans la spontanéité. Car, et ce, pendant ou avant ces émeutes, aucune organisation n’a émergé pour canaliser et encadrer  ces protestations. Elles se sont déclenchées et  poursuivies dans la spontanéité,  sans structure ni  revendication explicite comme est le cas toute émeute.

     Les jeunes émeutiers ont saccagé et pillé des entreprises, des édifices  publics, des locaux du FLN, des magasins et marchés étatiques, des écoles et des commissariats. Le jour du 5 octobre, les rues d’Alger furent dévastées, des voitures et des bus brulés, des vitres de magasins brisés au centre de la capitale suite à des affrontements entre de jeunes émeutiers et service du maintien de l’ordre. Aucune revendication politique n’a été mise en avant par les émeutiers. Le pouvoir parle de «chahut de gamin » et de «crise de croissance et de jeunesse» pour signifier que les auteurs de ce qu’il a qualifié par la voie de ces canaux de communication de désordre et d’anarchie sont des jeunes inconscients et irresponsables, et aussi pour dire que l’Algérie fait face à une crise démographique, car  plus de 60% de la population ne dépassait pas vingt ans. Face à cette situation, le 6 octobre, la présidence a décrété l’état de siège à Alger et ses environs. Des chars et des blindées rentrent à la capitale pour défendre les endroits stratégiques, qui n’étaient pas sans rappeler rappeler aux Algérois le coup d’état de 1965 contre le président Ben Bella. Ils se sont postés devant le parlement, les ministères, le port, le siège de la télévision, etc.   

    La riposte du pouvoir en place fut  violente, il a fait sortir l’armée des casernes pour faire face à des émeutes urbaines et maintenir l’ordre, alors qu’elle n’est pas vouée à ce type de mission. C’est la première fois que le pouvoir use des armes à feu contre des manifestants et qu’on parle publiquement de tortures. Le bilan est très lord, plus de 500 morts,  des centaines de blessés et de nombreuses arrestations.

Éléments locaux et internationaux à l’origine d’octobre 1988

   Ces événements se sont déroulés dans un contexte économique et politique très favorable aux mouvements de protestation. Beaucoup d’observateurs disent que la situation était explosive. Des grèves dans la zone industrielle se sont déclenchées par les travailleurs de la SNVI quelques jours avant le 5 octobre en réaction au discours du 19 septembre  du Président Chadli. Le mot d’ordre de grève à gagné d’autres secteurs de l’économie dont les PTT, Air Algérie et l’ENIÉM de Tizi Ouzou, des zones d’activité économique stratégiques et sensibles. Dans ce discours, le Président a invité explicitement la population à s’organiser pour se défendre contre  la cherté de la vie. Il dit à ce propos «(…) Il est impératif de créer des associations de protection du consommateur. Certains bouchers ont essayé récemment dans un pays, dont je ne citerai pas le nom, d’augmenter les prix de leur marchandise. Les habitants du quartier ont spontanément décidé de suspendre pendant une semaine la consommation de viande, et ils n’en sont pas morts. Bien au contraire, ils ont contraint les vendeurs à baisser les prix». Il  ajoute  à cela  «Nous devons quant à nous éduquer notre peuple dans le cadre du Parti du Front de Libération Nationale et lui apprendre à s’auto-défendre». De plus, il n’a pas hésité à rendre publiques les luttes entre les différents clans et fractions composant le pouvoir. En fait, les émeutes d’octobre 1988 sont produites pendant que des clans  luttaient  au sommet de l’État et de la direction du parti unique  pour déterminer le prochain président qui succédera à Chadli.

     L’opinion publique a été préparée à ce scénario par des rumeurs sur le Président et ses proches qui le discréditent.  Ces luttes sont incarnées par deux protagonistes, le clan des réformateurs représentant la volonté du Président et le clan des conservateurs représentant les apparatchiks du FLN qui bloquent les réformes. Il y a même certains observateurs, pour expliquer les raisons des émeutes du 5 octobre, qui parlent d’une manipulation provoquée par le clan des réformateurs du président pour se débarrasser des apparatchiks. D’autres tout simplement pensent que les conditions socioéconomiques ont obligé le pouvoir à libéraliser l’espace politique en Algérie. Ce nouveau contexte politique qui garantit la liberté d’expression aux Algériens et Algériennes est inédit dans le monde. Cette ouverture a permet à d’autres forces politiques d’émerger et de concurrencer le vieux parti.

   Sur le plan économique, la chute des prix du des hydrocarbures en 1986, alors qu’il représentait plus de 90% du revenu de l’État, et les conséquences d’une libéralisation économique ont contraint  le gouvernement à  réduire les importations et les investissements,  ce qui a engendré des pénuries de produits alimentaires de bases (l’huile, semoule, sucre, etc. ), accentué le chômage et encouragé le commerce informel « trabendo», sans oublier une crise de logement qui oblige les familles à s’entasser dans des habitations très exigües et dans des bidonvilles. Cette situation a généré des tensions sociales, attisé le mécontentement et le désespoir chez les jeunes, surtout ceux qui peuplaient les grandes villes. La grogne sociale a touché une grande partie de la société. Les émeutes et les affrontements avec les forces du maintien de l’ordre deviennent plus fréquents. Les jeunes expriment ouvertement  leur rejet de l’inégalité, de l’injustice et de l’exclusion que le régime en place leur fait subir au quotidien. 

     Sur le plan international, il ne faut pas ignorer qu’à cette époque, l’Europe de l’Est entre dans l’ère des réformes de la perestroïka de Gorbatchev qui ont engendré la chute de mur de Berlin le 9 novembre 1989. Les événements d’octobre 1988 se déroulaient aux débuts de «la vague de démocratisation» touchant l’Europe de l’Est que certains spécialistes du Monde arabe emploient faussement après la fin de la guerre froide dans les années 1990  pour défendre la thèse de l’exception autoritaire arabe. Pour ces spécialistes, le Monde arabe marche à contresens de l’histoire «universelle». Ils pensent que pendant que le monde se démocratise, les régimes arabes consolident leur pouvoir autoritaire. Autrement dit, ces événements ne peuvent pas se dérouler autrement, tout est déterminé d’avance par la culture et les structures sociales des sociétés arabes. Pourtant, si l’on prend en considération l’expérience socialiste algérienne qui a commencé juste après l’indépendance algérienne, l’abolition du système du pouvoir d’un seul parti associé historiquement aux pays communistes dont on qualifie le régime de totalitarisme et l’annulation du  terme socialiste du texte fondamental de l’État algérien pour signifier officiellement la fin du dogme socialiste, on sera facilement tenté d’associer les émeutes du 5 octobre 1988  à cette vague de démocratisation et à l’effondrement du bloc socialiste, et par conséquent rejeter la thèse d’exception autoritaire bien avant que les révoltes du Printemps arabe de 2011 le fassent sur une échelle plus importante. Ainsi, depuis cette nouvelle Constitution  le processus de réforme économique s’est-il accéléré et l’Algérie est contrainte à libéraliser son économie et à l’ajuster au rythme du libéralisme mondial. L’ouverture politique n’était en fin de compte qu’un adjuvant au libéralisme économique prôné par une élite technocrate favorable au discours des grandes institutions financières mondiales. L’ouverture politique est mise au service de l’ouverture économique. La cause finale est cette dernière.  Dans un esprit libéral, nos technocrates pensaient que la libration des individus du joug de l’État engendrera une libération des potentialités individuelle et collectives nécessaires pour la créativité et l’entreprenariat.       

    Malgré les événements de 2011, des observateurs et spécialistes s’accrochent à leur vision essentialiste et téléologique des sociétés arabes. Le sentiment d’effet de surprise et les prévisions pessimistes que les révoltes arabes de 2011 ont suscités chez certains observateurs disent  long sur ces préjugés orientalistes inhérents aux études traitant les États et sociétés dits arabes. Pour beaucoup de spécialistes, l’autoritarisme est une caractéristique culturelle et sociologique immuable des sociétés arabes, autrement dit indépassable. Cependant, ces émeutes et les conséquences politiques qu’elles ont engendrées témoignent du contraire, elles ont contraint le régime algérien à s’ouvrir au pluralisme politique et à organiser des scrutins concurrentiels, c’est-à-dire à passer d’un régime autoritaire à un régime démocratique. Ce qui montre que la démocratie et de l’ordre du possible et que l’autoritarisme n’est pas une fatalité.     

     Enfin, il faut le dire, quelle que fût cette ouverture politique, elle était une expérience très courte; elle n’a duré que deux ans. Elle a vite débouché sur une guerre civile qui a fait plus de cent mille morts et des milliers de disparus. Les militaires ont arrêté le processus électoral qui la portait avant que toutes les institutions représentatives soient issues d’élections libres et concurrentielles et incarnent l’esprit de la constitution pluraliste de 1989.

Par Ali Kaidi

Leave a Reply

Your email address will not be published.