La Kabylie antique

De l’Antiquité proviennent les stèles libyques où apparaît une écriture dont le tifinagh est le descendant actuel. Les communautés, patriarcales et endogames, que le latin appelle tributes et dont la désignation en arabe a donné plus tard son nom à la région, existent déjà. Mais aussi des États : plusieurs royaumes berbères, originellement des confédérations tribales, apparaissent à partir du ive siècle av. J.-C., se surimposant plus qu’ils ne les soumettent aux tribus qui restent relativement en marge de leurs centres de pouvoir. À plusieurs reprises, l’embouchure de l’Ampsaga (oued El Kebir) est prise pour frontière : au iiie siècle av. J.-C. entre le royaume des Masaesyles, à l’ouest, et celui des Massyles, comme entre les territoires maurétanien et numide autour de l’an 100 av. J.-C., avant de tenir le même rôle pendant les cinq siècles de domination romaine.

Les Phéniciens, dont les réseaux commerciaux commencent à s’implanter vers 1100 av. J.-C. sur les côtes d’Afrique du Nord, créent dans la région les comptoirs d’Igilgili(Jijel), Rusazus (Azeffoun) et Rusuccuru (Dellys). Après la fondation de Carthage, l’influence punique et, par son intermédiaire, l’empreinte grecque, s’étendent à partir de la façade maritime. Elles marquent toutefois moins les campagnes que les villes, qui pour leur part, sur la côte, maintiennent sans doute à l’égard des pouvoirs autochtones une quasi-autonomie.

Les premières interventions des Romains remontent aux guerres puniques : ils cherchent alors, parmi les chefs berbères, des alliés pour contrer la puissance de Carthage. Au iiie siècle av. J.-C., la plus grande partie de l’actuelle Kabylie se trouve sur le territoire des Massaesyles – la Maurétanie – exceptée la partie orientale qui fait partie du territoire des Massyles – la Numidie. La région est donc contrôlée en grande partie par Syphax, roi des Massaesyles et allié de Carthage. Elle passe après la deuxième guerre punique sous le contrôle exclusif de Massinissa, roi des Massyles, régnant sur la Numidie et allié des Romains. Son règne, de 203 av. J.-C. à 148 av. J.-C., est une période de développement de la partie orientale de la Kabylie, où il introduit l’agriculture, valorisant les grands espaces, sédentarisant et socialisant les populations numides. Dans l’ensemble, la Numidie restera par la suite, sous les Romains, une terre agricole prospère.

Avec l’effondrement de Carthage, puis les divisions qui suivent la mort de Massinissa, les royaumes de Numidie puis de Maurétanie sont progressivement assujettis et finalement annexés en tant que provinces romaines, au iie siècle av. J.-C.. À l’est de l’Ampsaga, en Numidie, le port de Chullu (Collo) est inclus avec Cirta(Constantine), Milev (Mila) et Rusicade (Skikda) dans une « confédération cirtéenne » dotée d’un statut administratif particulier. À l’ouest, sur les pourtours du Mons Ferratus (la « montagne de fer », généralement identifiée au Djurdjura), pays des Quinquegentiani (les « Cinq Tribus »), sont établies d’autres colonies : sur la côte, à Igilgili, Saldae (Béjaïa) et Rusuccuru ; vers l’intérieur, entre ces deux derniers ports, le long de la voie qui sur l’itinéraire d’Antonin et la table de Peutinger passe par la vallée de la Sava (Soummam), à Thubusuptu (Tiklat), puis par Bida (Djemâa Saharidj) et Taugensis (Taourga) ; et plus au sud, à Auzia (Sour El-Ghozlane). Elles relèvent de la Maurétanie « césaréenne », administrée depuis Caesarea (Cherchell). À la fin du iiie siècle, l’est de la Sava en est détaché pour constituer autour de Sitifis (Sétif) une Maurétanie « sétifienne ».

Globalement, le Djurdjura, la Kabylie maritime (mis à part quelques enclaves côtières) et les Babors constituent des zones hostiles à la pénétration romaine : l’aspect boisé et inexploité de ces régions les oppose aux Guergour et Ferdjioua, où la forêt a déjà subi une régression liée aux activités agricoles de populations berbères refoulées par la colonisation romaine, notamment des plaines sétifiennes. Les Romains mettent en place un limes Bidendis dans la vallée du Sebaou et un limes Tubusuptitanium dans celle de la Soummam, deux dispositifs militaires destinés en particulier à contrer les assauts des populations du Djurdjura. La présence romaine s’établit principalement dans ces vallées, ainsi que sur les Hauts Plateaux. Dans la partie orientale de la Kabylie, une urbanisation se développe le long des vallées et des routes, en lien avec la possibilité d’une présence romaine durable.

Dans l’ensemble de la région, les villes, qu’elles soient colonies ou simples municipes, restent relativement peu nombreuses et les montagnards berbères relativement peu perméables à la romanité dont elles sont les foyers. Il existe pourtant dans ces localités un christianisme actif, de l’expansion duquel témoignent ce qui subsiste à Tigzirt, alors Iomnium, d’une basilique du ve ou vie siècle, ou la présence à la même époque d’évêchés à Saldae ou Bida. La Kabylie paraît même avoir été un des hauts-lieux du donatisme, mouvement religieux sur lequel le général rebelle Firmus tenta de s’appuyer lors de la révolte qu’il conduisit au ive siècle contre les légions.

Les principaux vestiges romains de la région se trouvent à Djemila, l’antique Cuicul, dans les moyennes montagnes de Petite Kabylie : le site, inscrit par l’Unesco au patrimoine mondial, atteste, au travers de ses ruines et de ses mosaïques remarquablement préservées, de la vie florissante d’une colonie animée par une oligarchie locale prospère. À Akbou subsiste un mausolée haut de 13 mètres, probablement construit au milieu de ses terres pour un grand notable. D’autres sites restent à fouiller, comme à Azeffoun celui de Rusazus, la plus riche des villes de Kabylie à l’époque d’Auguste, où ont été signalés murailles, conduites d’eau et thermes.

Les récits des auteurs latins relatent l’alternance de replis défensifs et d’expansions sur les plaines des guerriers montagnards, qui forcent régulièrement les colons à se réfugier derrière les fortifications des cités. Le pouvoir de Rome se heurte à plusieurs reprises à de vives résistances, des sept années de la guérilla de Tacfarinas, qui s’achève en l’an 24 sous les murs d’Auzia, jusqu’aux révoltes, trois siècles plus tard, de Firmus et Gildon, tous deux fils d’un grand chef tribal des Bibans.

L’invasion des Vandales, qui atteignent la Kabylie en 429-430, ne rencontre guère d’opposition dans une population où beaucoup sans doute y voient surtout la fin de la domination romaine. Sur les débris de l’ordre impérial, leur royaume (439–534), qui prend un temps Saldae pour capitale, laisse se constituer dans son arrière-pays, parmi les Berbères alors appelés « Maures », des principautés pratiquement indépendantes. Les Vandales, dont la présence numérique est faible et qui se rattachent au courant arien du christianisme, ignorent l’intérieur du pays et se concentrent sur le pillage des élites urbaines christianisées. Plusieurs défaites contre les Berbères cantonnent leur influence aux environs de Carthage. Les plaines fertiles basculent sous le contrôle de tribus venues des Aurès. En 533, le roi vandale Gélimier est cerné dans l’Edough par les Byzantins conduits par Bélisaire et finit exilé à Constantinople.

Les Byzantins, sous Justinien, parviennent à rétablir le contrôle impérial sur une partie de l’Afrique du Nord. Cependant ils suscitent l’hostilité des Berbères et leur pouvoir reste d’une grande fragilité. En Afrique proconsulaire comme en Numidie, les diversités religieuses, linguistiques et culturelles sont plutôt perçues par eux, à leur arrivée, comme un danger pour la cohésion de l’Empire dans ces provinces. Même s’ils contrôlent les plaines productrices de blé, l’étendue de la région, l’insuffisance des voies de communication et les disparités entre populations plus ou moins romanisées et non-romanisées réduisent leurs capacités de défense, à la veille de l’arrivée des Arabes. S’y ajoutent de multiples facteurs de faiblesse : les Byzantins pratiquent un catholicisme « agressif », persécutant ariens, donatistes et juifs ; leur pouvoir est frappé d’une crise administrative marquée par la corruption, les abus des gouverneurs provinciaux et les impôts élevés ; laquelle se double d’une crise politique, les liens de vassalité finissant par disparaitre lorsque les chefs berbères ne sont plus payés par l’administration centrale. De plus, la présence byzantine n’a jamais regagné l’ensemble de l’ancien territoire romain, le renforcement des tribus berbères pendant la période vandale constituant un obstacle majeur. La Kabylie comme l’ensemble des montagnes du Tell échappent à leur autorité, qui se limite aux environs de Cirta, de Calama (Guelma) et de quelques villes fortifiées.

Les Arabes surviennent donc dans un Maghreb divisé, où les Berbères secouent une domination byzantine devenue trop lourde. La déliquescence du pouvoir impérial a favorisé l’émergence dans les régions montagneuses de grands groupes tribaux (Kutama, Aureba, Sanhadja, Belezma, Masmouda, etc.). Ces confédérations, qui serviront de support à la résistance des chefs aurésiens Koceila et Kahena, vont aussi façonner l’histoire du Maghreb médiéval.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kabylie

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