La mort de Mohamed Tamalt est une action politique contre un régime autoritaire

Mohamed Tamalt a fait de son corps une arme de l’indignation. En optant pour cette arme morale, le blogueur se met en phase avec les formes de protestation contemporaine. Il a décidé de ne plus s’alimenter afin de protester pacifiquement, c’est-à-dire sans violence physique contre autrui, comme il l’a toujours fait en choisissant d’exprimer ses opinions dans les réseaux sociaux, contre une décision et une situation qu’il juge injuste. Même si son action est restée discrète et individuelle, son destinataire et sa fin tragique ont  fait d’elle une action politique. La cause qu’il défend évoque des questions liées à la gestion autoritaire de la chose publique et à la situation des droits de l’Homme en Algérie.

 

Le journaliste et blogueur Mohamed Tamalt

          Mohamed Talmalt est accusé d’atteinte aux symboles de l’État et au président Abdelaziz Bouteflika pour des publications dans sa page Facebook d’articles critiquant les responsables et dignitaires d’État. Son  emprisonnement était déjà une sentence démesurée par rapport à ce qu’on lui reproche comme délit. La justice injuste très dépendante des détenteurs du pouvoir dans un système autoritaire a condamné Mohamed Talmalt à 2 ans de prison ferme et à une amende de 200.000 Da. Cette victime de la liberté d’expression paye de sa vie pour défendre un droit fondamental et inaliénable que la législation est censée respecter. Son sacrifice met en évidence la facette obscure et inhumaine d’un pouvoir illégitime. Il est une victime d’un État qui tente sans relâche de  contrôler la communication et l’information avec le même esprit des années du monopole de la politique par un seul parti et la même culture de  censure, malgré le pluralisme politique depuis la Constitution de 1989 et le progrès des technologies de l’information et de la communication. L’État algérien s’est emprisonné dans la personne de son souverain, un Président très hostile au pluralisme politique et à la liberté d’expression qui n’arrête pas de  reproduire les pratiques de l’ancien régime anti-pluralisme politique. Cependant, en principe, aucune action venant du gouvernement ou d’un autre pouvoir n’a le droit d’empêcher par la force une personne ou un groupe d’exprimer publiquement ses idées et ses convictions.

           Le décès du journaliste et blogueur Mohamed Tamalt suite à la dégradation de sa santé dans la prison causée par une grève de la faim est un crime impardonnable et surtout injustifiable quoiqu’il ait dit ou écrit  sur des dirigeants. Pour dénoncer l’injustice qu’il subissait depuis des mois, le journaliste blogueur a choisi, dans un contexte carcéral et sous le contrôle d’un régime autoritaire, d’utiliser le moyen qu’il a jugé opportun et surtout se trouvant à sa portée, en l’occurrence son corps, l’une des seules choses qui restent  partiellement sous son autorité. Cette forme  d’action que certains, en comparaison à d’autres formes, qualifient d’irrationnelle du moment que le gréviste met sa vie en danger est en fait une stratégie choisie par son auteur dans un but bien précis. On ne peut pas se contenter des explications psychologiques et associer l’action de grève de faim à un comportement excessif et à un entêtement du gréviste comme certains commentateurs le laissent entendre. Car cette perception enlève à son action sa dimension politique et elle la réduit à un comportement pathologique qui nécessite une prise en charge psychologique comme le pouvoir a tenté de le faire. Cet extrait des explications de l’administration pénitentiaire concernant les circonstances de la mort de Mohamed Talmalt  atteste cette stratégie :« En vue de le persuader d’arrêter sa grève de la faim, le juge chargé de l’application des peines et le directeur de l’institution lui ont rendu visite. Des médecins et des psychologues sont également intervenus pour le convaincre d’arrêter sa grève sauf qu’il avait insisté malgré les efforts consentis ». Ce qui est regrettable est que des journalistes et commentateurs évoquent cette hypothèse sans se rendre compte qu’ils sont en train de reproduire le discours habituel des autorités face à des situations pareilles. Dans un article consacré à la mort tragique du Mohamed Talmalt un journaliste va plus loin que les autorités en écrivant qu’ : «Il y avait dans ce retour un côté bravade – et peut-être une perte du sens des réalités – qui a tourné à la tragédie.».  Or l’action de Mohamed Tamalt n’est pas différente de celle des personnes qui choisissent de s’immoler dans des places publiques pour protester contre des injustices. C’est l’arme des faibles en général dont il s’agit. Elle est utilisée comme ultime recours par les protestataires et dans des contextes très difficiles. La question que ce journaliste devrait se poser est la suivante : pourquoi ce régime n’offre pas d’autres voies pour se faire entendre au protestataires ?  

          Mohamed Tamalt a pris une décision après réflexion et un calcul des inconvénients et avantages du choix d’une telle action, ce n’est pas  un acte d’un déséquilibré psychologiquement qui a perdu le sens de la réalité. En optant pour  cette forme d’action de protestation, il choisit de faire peser sur le pouvoir la responsabilité d’une mort potentielle qui peut susciter la pitié de l’opinion publique. En fait, il était en plein symbiose avec sa réalité, la grève de faim est un moyen de protestation très utilisé dans le milieu carcéral. On ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir utilisé la manifestation ou autre formes d’action acceptable, c’est-à-dire institutionnalisées et juridiquement codifiées.

        Personne ne peut nier que la grève de la faim est d’abord  une forme de violence contre soi, ensuite une forme de pression et de protestation. Mohamed Tamalt a fait de son corps une arme de l’indignation. En optant pour cette arme morale, le blogueur se met en phase avec les formes de protestation contemporaineIl a décidé de ne plus s’alimenter afin de protester pacifiquement, c’est-à-dire sans violence physique contre autrui, comme il l’a toujours fait en choisissant d’exprimer ses opinions dans les réseaux sociaux, contre une décision et une situation qu’il juge injuste. Même si son action est restée discrète et individuelle, son destinataire et sa fin tragique ont  fait d’elle une action politique. La cause qu’il défend évoque des questions liées à la gestion autoritaire de la chose publique et à la situation des droits de l’Homme en Algérie. 

          L’aspect individuel de la forme d’action que le gréviste a choisie et de l’intérêt qu’il défend (sa propre  liberté et sa propre conception de la justice) n’enlève aucunement à cette action sa dimension politique. En effet, son action est un acte politique qui vise l’interpellation de l’opinion publique et des pouvoirs. La grève de faim qu’il a entamée est non seulement une action de conscientisation, elle est aussi une action de pression et de contrainte et finalement de sacrifice sur l’autel de la liberté d’expression. Elle a commencé individuelle et discrète, et elle finit par être un symbolique et emblématique. Mais malheureusement, le pouvoir est resté inflexible face à l’action de Mohamed Tamalt comme il l’est face à l’action du docteur Fakhar. Nos dirigeants ont choisi de l’ignorer en le laissant mourir, parce qu’il n’a pas suscité la mobilisation d’une part significative de l’opinion publique de sa situation, son action n’a pas eu la visibilité attendue. Le rapport aux médias était quasiment nul; ils n’ont pas embarqué dans la stratégie de scandalisation que la grève de faim implique. Ils se sont embarqués seulement lorsque sa mort est rendue publique. Ainsi, pour rattraper se retard, les médias essayent-ils tant bien que mal  de fabriquer du cas de Mohamed Tamalt un martyr de la liberté d’expression pour provoquer une émotion collective qui n’était  pas au rendez-vous au début de l’action du journaliste blogueur. 

 

            Aucune action de solidarité et de soutien n’a accompagné sa grève de la faim. Aucune épreuve de force ne s’est  enclenchée entre une opinion publique mobilisée par la grève de la faim et le pouvoir. Il a jeûné et a été hospitalisé dans une indifférence presque totale. Cependant, sa fin tragique, sa mort a fait découverir à l’opinion publique la  situation injuste qu’il subit depuis des mois. Sa mort a véhiculé ce que la grève de faim n’a pas réussi à faire, elle a véhiculé  l’image de  martyre, d’exemplarité, de souffrance et surtout de non-violence face à un pouvoir inhumain et violent. L’opinion publique est interpellée par la tragédie de ce cas et de celui d’autres détenus d’opinion. Sa mort est symbolique, elle survient en pleines célébrations de la journée des droits de l’homme qui nous rappelle qu’il est de la responsabilité de tous de soutenir les droits de l’homme. Sa mort est une tragédie qui suscite  de l’indignation et surtout des interrogations légitimes. Il a risqué sa vie pour démontrer à l’opinion la monstruosité de nos dirigeants qu’il dénonçait dans ses publications. Sa mort tragique nous fait rappeler Bobby Sands et d’autres grévistes de la faim  incarcérés, appartenant à l’IRA, que la Dame de fer, la première ministre britannique Margaret Thatcher, a laissé mourir de jeûne le début des années quatre-vingt. L’opinion publique dans les réseaux sociaux semble interpelée, mais  jusqu’à quels degrés? Personne ne le sait aujourd’hui. La plupart des intervenants sur les réseaux sociaux accusent le pouvoir et désignent ses pratiques autoritaires et intolérables. Comment ce pouvoir a-t-il laissé mourir un journaliste incarcéré ? En quoi sa mort est-elle utile pour les  privilégiés du système autoritaire? 

           Ce qui est arrivé à Mohamad Tamalt est une conséquence d’un exercice du pouvoir politique qui ne respecte pas les droits de l’Homme. Depuis des années ce pouvoir limite les libertés d’expression, d’association et de réunion; il a arrêté, poursuivi et emprisonné des manifestants pacifiques, des militants et des journalistes. La grève de faim de Mohamed Tamalt a fini en tragédie parce qu’elle s’est produite dans un contexte politique hostile aux protestations contre le pouvoir. L’action de Mohamed Tamalt est une action que le pouvoir a rendue  individuelle et isolée face à une machine institutionnelle autoritaire très rodée dans l’oppression. D’autres comme Mohamed Tamalt souffrent dans les geôles d’un système opaque et autoritaire. Il ne faut pas oublier le docteur Fakhar et Bouhafes qui sont actuellement emprisonnés injustement pour des délits d’opinion et de liberté de conscience, l’issue de leur combat peut être aussi tragique.

             Nous avons essayé de comprendre l’action du Mohamed Tamalt dans une perspective politique loin des émotions et de l’approche psychologique qui tourne le dos à la dimension politique de la grève de faim et de son issue tragique. Sa mort nous place en spectateurs devant une tragédie politique qui met en scène trois acteurs politiques : un protestataire très engagé, un pouvoir autoritaire et une opinion publique peu informée. L’interaction entre ces trois acteurs a fini par produire la mort tragique de Mohamed Talmalt, un silence suspect d’un pouvoir qui souffre de manque de légitimité et enfin une opinion immobilisée qui s’autolimite à l’indignation et se contente des lamentations spécifiques au contexte de deuil.

 

 

Par Ali Kaidi

3 comments for “La mort de Mohamed Tamalt est une action politique contre un régime autoritaire

  1. alhif-n-wen.
    December 13, 2016 at 08:16

    Les mêmes méthodes étaient utilisées par le FRANCE coloniale…Maintenant c’est au tour du FLN de la nuit de se comporter comme un COLON…. !!!
    Pauvre FLN de la nuit tu es rattrapé par l’histoire, va en ENFER, pas au Musée… !!!.

  2. AZAMUL
    December 15, 2016 at 06:48

    Les parents du défunt doivent engager des poursuites judiciaires, mais devant quelle justice ? Et contre qui ?
    Certainement pas devant la Justice du F.L.N. de la nuit, qui l’à tué ! Mais devant les instances internationales, comme la Cour Pénale Internationale ou devant les tribunaux des Etats civilisés ou la justice et non seulement indépendante mais elle est compétente pour statuer sur des questions qui concernent les citoyens des Etats tiers, à l’image de la justice Espagnole ou de la Suisse, mais l’instance judiciaire la plus habilité à s’auto saisir c’est la Justice Britannique, car Mohammed TALMAT est détenteur de la nationalité anglaise.
    Et contre qui ?
    Cette action judiciaire internationale doit être dirigée contre toute la chaîne des commis de l’Etat impliqués de près ou de loin dans la mort de Mr TALMAT.

  3. lefennec
    December 16, 2016 at 05:01

    Que peuvent faire des esprits, détruits et usés, enveloppés dans du religieux, les pieds ici et la tete dans l’au-delà?Rien. Indifférence totale. Meme l’acte de “grève de la faim” est, à mon humble avis, condamnable par l’islam. Aucune solidarité, ni émotionnelle, ni active, ni participative. C’est de cette “grande faille” que le système tire ses règles du jeu.

    En apprenant sa mort, je me suis senti lâche. Lâche de n’avoir pu rien faire. Comme si se sacrifier pour nous, pour les autres, n’a aucune valeur morale.

    La question dramatique est la suivante: Existe (nt)-il (s) un (des) peuple (s) dans ce vaste et merveilleux pays que la France coloniale a appelé Algérie? J’en doute.

    Qu’il repose en paix et une grande patience à sa famille.

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