Le procès de Djemila Benhabib ou le triomphe de la liberté d’expression sur une vision sectaire et communautariste du monde

Ce que Djemila Benhabib défend est justement à l’opposé du communautarisme. La laïcité dont elle parle est un cadre politique qui encourage l’intégration citoyenne et transgresse les frontières communautaires. En fait, c’est ce positionnement qui dérange cette école. Car son discours met en cause la raison même d’être de cette école et de toutes les écoles qui se nourrissent des idéologies semblables.

 

Dejamila Benhabib

       L’affaire entre L’École Musulmane de Montréal et Djemila Benbhabib soulève des interrogations liées à la liberté d’expression et notamment à ses limites. En fait, l’école reproche à Djemila Benhabib d’avoir tenu des propos diffamatoires à son égard à l’émission de Dutrizac le 8 février 2012. Cette affaire a suscité non seulement un débat juridique, mais aussi  philosophique  traitant ces deux questions fondamentales : peut-on exprimer des propos critiques à l’égard de certains comportements religieux ou non? Est-ce que la religion est une limite, un domaine sacré que l’esprit critique ne doit pas toucher et profaner par ses interrogations?

          Pour le tribunal, cette affaire n’est pas une affaire de diffamation  seulement, elle est  plus profonde que cela. Le jugement, exprime bien cette portée philosophique en soulignant que   «ce  litige met en cause la liberté d’expression à l’égard des comportements religieux au Québec ». Le jugement de la cour supérieure a tranché  en faveur de la liberté d’expression que la charte canadienne des droits et libertés, mais aussi Charte des droits et libertés de la personne garantissent et protègent. Son argument philosophique principal est que la religion comme tout système de valeurs et de pensées peut être un sujet de débat public, surtout lorsqu’elle est associée à l’éducation des enfants, une autre question d’intérêt public qu’une démocratie comme le Québec ne peut épargner du débat pour une raison ou une autre. Le jugement tire cet argument du jugement de la Cour supérieure qui a statué dans l’affaire de  Rosenberg  que « la religion est sans contredit un sujet d’intérêt public » et que « [l]e sujet lié à l’éducation des jeunes Québécois est un sujet d’intérêt public » en dépit du fait que dans cette affaire le défenseur a tenu des propos durs contre l’école hassidique dans son blogue. Il a parlé de  « gaspillage de potentiel humain » et que les cerveaux des enfants sont « lessivés[s] au nom de la religion pratiquée de façon intégriste et débilitante » et d’autres commentaires durs contre une école hassidique.

        Il y a une similitude entre les deux affaires. Les deux  soulèvent pratiquement la même problématique; celle  impliquant des interrogations liées aux pratiques religieuses et à l’éducation des enfants.

        C’est tout à fait normal que dans une démocratie des citoyens(es) aient un regard critique et s’interrogent à propos de l’éducation des enfants, des objectifs des programmes d’une école, de leurs contenus et de leurs méthodes. En effet, l’éducation suscite des interrogations qui méritent des débats publics. On ne peut pas empêcher quiconque, dans une société démocratique comme le Québec, d’exprimer ce qu’il pense de ces questions. Djemila Benhabib a participé dans cette émission, comme elle le fait dans d’autres espaces et contextes, à un débat portant sur un sujet d’intérêt public que le jugement résume en quatre  thématiques : «l’enseignement religieux dans les écoles du Québec, la liberté de religion, le droit des femmes et des enfants à l’égalité ainsi que le port du voile islamique». Ces questions ne sont pas inventées par  Djemila Benhabib dans le but de nuire à cette école; elles sont au centre des débats traitant de la problématique du rapport de l’islam à  la modernité qui remonte à ce que les penseurs arabes appellent sadmate el hadatha (choc de la modernité) précisément et qui remonte  selon certains historiens jusqu’à 1798 lorsque Bonaparte débarqua en Égypte. On ne peut pas empêcher, aujourd’hui, Djemila Benhabib ou une autre personne de participer à ce débat; d’autant plus que cette école offre les éléments concrets  justifiant une réflexion à ce sujet à partir de cette vision du rapport à la modernité. Car, faut-il encore le souligner,  le communautarisme dans lequel cette école baigne et dont elle puise son idéologie autoréférentielle pour élaborer son discours et ses pratiques ne sort pas du cadre de cette problématique qui détermine l’Autre par rapport à ce que la communauté n’est pas, par rapport ce qu’elle n’a pas, par rapport à ce qu’elle n’aimerait pas avoir et enfin par rapport à ce qu’elle rejette et combat.  

        Ce que Djemila Benhabib défend est justement à l’opposé du communautarisme. La laïcité dont elle parle est un cadre politique qui encourage l’intégration citoyenne et transgresse les frontières communautaires. En fait, c’est ce positionnement qui dérange cette école. Car son discours met en cause la raison même d’être de cette école et de toutes les écoles qui se nourrissent des idéologies semblables.              

           Dans cette affaire, l’école reproche essentiellement à Djemila Benhabib  d’avoir tenu des propos diffamatoires en comparant les pratiques de cette école  «à un endoctrinement digne d’un camp militaire en Afghanistan ou au Pakistan» et d’avoir qualifié les sourates imposées aux enfants dans cette école d’avoir un «caractère extrêmement violent» et «un caractère misogyne et sexiste». Ces propos ne sont pas le fruit de l’imagination de Djemila Benhabib, ils reposent sur des faits que le tribunal a examinés et pris en considération dans son jugement. Son argumentation est  basée sur le contenu d’un dépliant qui fait la promotion de l’école, qui est mis en circulation par la même institution et dont le contenu est sur son site. Après avoir consulté cette matière, elle a exprimé son opinion à l’égard du contenu du  programme de cette école, de ses objectifs et de ses méthodes d’enseignement. Ensuite, elle a rajouté d’autres critiques en réaction à une conversation téléphonique entre ALEXANDRA MARCOUX, la recherchiste dans l’émission de Dutrizac et la réceptionniste de l’école que Dutrizac a fait passer lors de l’émission en question. Le contenu de cette conversation a consolidé les critiques de Djemila Benhabib. C’est ce qu’il l’a conduit à dire  à propos de cette école qu’elle n’est pas en train de «fabriquer les citoyens de demain» mais «des militants intégristes». Cette école pour elle, comme elle le souligne, pratique une discipline rigide et une séparation des sexes qu’elle qualifie d’«apartheid sexuel». Elle n’a pas raté l’occasion de dénoncer «l’imposition du voile islamique» aux petites filles.

            Toutes ces critiques sont facilement déductibles des propos de la réceptionniste qui a fait de son mieux pour bien représenter les atouts de cette école et convaincre par conséquent une mère d’une éventuelle future élève. Toute personne ayant un esprit critique et connaissant l’idéologie de l’islam politique et ses pratiques  aurait tenu les mêmes propos que Djemila Benhabib à l’égard de cette école.  A-t-on  le droit de dire ce qu’on  pense de cette situation ou non? Est-il raisonnable de s’autocensurer et de se taire juste parce que dans cette situation la religion est associée à certaines pratiques dans une école?  Bien évidemment, non.

           La situation est le moins que l’on puisse dire problématique; elle suscite des interrogations légitimes qui méritent des réponses. Djemila Behabib a soulevé ces interrogations et a exprimé son opinion librement en tant qu’intellectuelle et militante pour la laïcité et l’égalité homme-femme. Le procès que l’école lui a intenté s’attaque essentiellement à cette liberté d’expression; son but est notamment de la neutraliser et de l’empêcher de prendre la parole sur des questions impliquant l’idéologie islamiste pour, bien entendu, dissuader d’autres éventuels sonneurs d’alerte. Heureusement que  le jugement a su comment  mettre en évidence cet enjeu et donner raison à Djemila Benhabib et par la même occasion à toute personne qui souhaite exercer son droit de s’exprimer publiquement et librement sur des sujets de société qui le préoccupent.

          Somme toute, ce jugement instaure un climat de liberté qui va à l’opposé de l’esprit liberticide du projet de loi 59 du  gouvernement libéral qui a essayé tant bien que mal de justifier la censure par sa volonté de combattre les discours haineux. Bref, ce jugement prouve que dans une démocratie, la liberté d’expression et plus sacrée que la vision sectaire et communautariste de certains groupes socioculturels et confessionnels qui utilisent la religion pour des fins politiques et comme fond de commerce.

 

Par Ali Kaidi

 

4 comments for “Le procès de Djemila Benhabib ou le triomphe de la liberté d’expression sur une vision sectaire et communautariste du monde

  1. AZAMUL
    December 18, 2016 at 07:52

    On dirait que tous les problèmes de la France se résument dans la disparition de ce que les hommes politiques appellent le “COMMUNAUTARISME” de droite ou de gauche ils ont tous une dent contre ce terme, alors qu’en Grande Bretagne voisine tout la société est presque fondée sur le communautarisme une liberté de plus pour les citoyens de s’organiser à leur maniérés et selon leurs us et coutumes, bizarrement la société britannique est plus paisible que la société française…..!!!

    • Tarik
      January 8, 2017 at 08:43

      Cela est votre avis.
      Faites que dans les pays arabes ou “musulmans”, dans leur globalité, les habitants soient partagés en communautés.
      Il n’est même pas possible d’accepter une communauté berbère (pourtant autochtone) sa culture et sa langue dans aucun pays du maghreb.
      Alors ne tentait pas de l’imposer aux autres.

  2. lefennec
    December 20, 2016 at 04:13

    La France est la plus grande dictature du monde avec sa police et ses impôts. Toute la nation française repose sur l’anticommunisme qu’elle pratique avec acharnement. Meme l’Algérie actuelle et les pays africains francophones, piqués par la France coloniale, pratiquent la même politique. Il n’y aura jamais de paix.

    • lefennec
      December 21, 2016 at 02:36

      NB: Il fallait lire l’anti-communautarisme au lieu de l’anticommunisme.

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